PRESAGES
Le roi, dès-lors, à peu près délivré des inquiétudes qui l'attristaient, pressa de toute son activité les préparatifs de ces fêles magnifiques qu'il voulait donner à sa bonne ville de Paris, à l'occasion des heureux mariages de sa fille Elisabeth avec Philippe II, et de sa sœur Marguerite avec le du ï de Savoie.
Mariages bien heureux, en effet, et qui méritaient certes d'être célébrés par tant do réjouissance ! Le poète de don Carlos a dit de façon qu'il n'y ait plus à le redire où aboutit le- p/emier. Nous allons voir ce qu'amenèrent les préliminaires du second.
Le contrat de ce mariage de Philibert Emmanuel avec la
princesse Marguerite de France devait être signé le 28 juin.
Hfnri annonça que ce 28, et les doux jours suivans, j1 y aurait aux Tournelles lice ouverte pour tournois et autres Jeu chevaleresques.
Et, sous prétexte de mieux honorer les deux époux, mais en réalité dans le but de satisfaire son gofU passionné pour sortes de joutes, le roi déclara qu'il serait lui-même au nombre des tênans.
Mais le matin du 23 juin, la reine Catherine de Médicis, qui pourtant ne sortait guère en ce temps-là de sa retraite, fit demander avec instance un entretien au roi.
lli'nri, cela va sans dire, acquiesça tout d'abord à ce désir de sa femme et de sa dame.
Catherine entra tout émue dans la chambre du roi.
— Ah ! cher Sire, s'écria-t-elle, dès qu'elle le vit, au nom de Jésus! je vous en conjure, jusqu'à la fin déco mois de juin, ne sortez pas du Louvre.
— Et pourquoi cela, madame? demanda Henri, étonné do ce brusque débat.
— Sire, il doit vous arriver malheur ces jours-ci, reprit la Florentine.
— Qui vous a dit cela? fit le roi.
— Votre étoile, Sire, observée cette nuit par moi et mon astrologue italien, avec les signes les plus inenaçans de danger, de danger mortel.
Il faut savoir que Catherine de Médicis commençait dès lors à se livrer à ces pratiques de magie et d'astrologie judiciaire, qui, s'il faut en croire les mémoires du temps, iui mentirent rarement dans tout le cours de sa vie.
Mais Henri II était fort incrédule à l'endroit des astres et répondit à ia reine, en riant :
— Eh ! madame, si mon étoile m'annonce un danger, il m'atteindra aussi bien ici que dehors.
— Non, Sire, répondit Catherine, c'est sous le ciel et à Pair lihre que le péril vous attend.
— Vraiment? cest peut-être alors quelque coup de vent, dit Henri.
• - 3ire, no plaisantez pas sur ces choses ! reprit la r*ine. Les astres sont la parole écrite de Dieu.
— Eh bien! il faut convenir alors, dit Henri, que l'écriture divine est en général bien obscure et bien embrouillée.
— Comment cela Sire ?
— Les ratures y rendent, je pense, le texte inintelligible; de telle sorte que chacun peut y déchiffrer à peu près ce qu'il veut. Vous avez vu, n'est-il pas vrai, madame, dans le grimoire céleste, que ma vie était menacée si je quittais le Louvre ?
— Oui, Sire.
— Eh bien I Forcatel y a vu, le mois passé, autre chose. Vous estimez Forcatel, je crois, madame ?
— Oui, dit la reine, c'est un savant homme ! qui lit déjà là où nous ne faisons encore qu'épeler.
— Apprenez donc, madame, reprit le roi, que Forcatel a lu pour moi, dans vos astres, ce beau vers qui n'a d'autre défaut que d'être inintelligible :
« Si ce n'est Mars, redoutez son imago. »
— En quoi cette prédiction infirme- t-elle celle que je vous apporte? dit Catherine.
— Attendez, madame I reprit Henri. J'ai là quelque part ma nativité qui fut composée l'an dernier. Vous rappelezvous ce qu'elle me préstge ?
— Mais assez vaguement, Sire.
— D'après cette nativité, madame, il est écrit que je mourrai en duel : ce qui sera rare et nouveau pour un roi, assurément I Mais un duel, ce n'est pas l'image de Mars, il me semble, c'est bien Mars lui-même, à mon humble avis.
— Que concluez-vous, Sire, de ceci? dit Catherine.
— Mais, madame, que, puisque toutes les prédictions sont contradictoires, il est plus sûr de ne croire à aucune d'elles. Ces menteuses se démentent les unes les autres, vous voyez bien !
— Et Votre Majesté quittera le Louvre ces jours-ci? demanda Catherine.
— En toute autrecirconstance, dit lo roi, jo serais heureux, madame, de vous être agréable en y demeurant avec vous. Mais j'ai promis et annoncé publiquement que j'irais à ces fêtes -. je dots y aller.
— Au moins, Sire, vous ne descendrez pas dans la /ice? reprit Catherine.
— Ici encore, ma parole donnée m'oblige, à mon grand regret, de vous refuser, madame. Mais quel danger y a-t-il dans ces jeux? Je vous suis reconnaissant du fond du cœur de votre sollicitude ; pourtant, laissez-moi vous dire que de telles craintes sont chimériques, et qu'y céder serait rairerroire faussement aux périls de ces gentils et plaisans tournois, que je ne veux pas du tout qu'à cause de moi l'on abolisse.
— Sire, reprit Catherine de Médicis vaincue, je suis habituée à céder à votre volonté. Encore aujourd'hui je me résigne, mais avec la douleur et l'effroi dans le cœur.
— Et vous viendrez aux Tournclles, n'est-ce pas, madame ? dit le roi en baisant la main de Catherine, ne fûtce que pour applaudir à mes coups de lance, et vous convaincre par vous-même de l'aveuglement de vos craintes.
— Je vous obéirai jusqu'au bout, Sire, lui dit la reine en se retirant.
Catherine de Médicis assista, en effet, avec toute la cour, moins Diane de Castro, à ce premier tournoi, où, tout le jour, le roi courut des lances contre tout venant.
— Eh bien ! madame, les étoiles avaient donc tort! ditil en riant, le soir, à la reine.
Catherine secoua tristement la tête.
— Hélas ! le mois de juin n'est pas fini, dit-elle.
Mais le second jour, 29 juin, ce fut de même : Henri ne quitta pas la lice, et il y eut autant de bonheur que do hardiesse.
— Vous voyez, madame, que les astres se trompaient aussi pour aujourd'hui, dit-il encore à Catherine lorsqu'ils rentrèrent au Louvre.
— Ah ! Sire, je n'en redoute que plus le troisième jour 1 s'écria la reine.
Ce dernier jour des tournois, 30 juin, un vendredi, de-
vait être le plus beau et le plus brillant des trois, et clore dignement ces premières fêtes.
Les quatre lenms étaient :
Le roi, qui portait pour livrée blanc, et noir les couleurs de madame de Poitiers
Le duc de Guise, qui portait blanc et incarnat;
Alphonse d'Esté, duc de Ferrare, qui portait jaune et rouge.
Jacques de Savoie, duc de Nemours, qui portait jaune et noir.
« C'étaient là, dit Brantôme, quatre princes des meilleurs hommes d'armes qu'on eût pu trouver, non pas seulement en France, mais en autres contrées. Aussi tirentils tout ce jour-là merveilles, et ne savait-on à qui donner la gloire, encore que le roi fût un des plus excellens et des adroits à cheval de son royaume. »
Les chances, en effet, se partagèrent belles entre ces quatre habiles et renommés tenans, et les courses se succédaient, la journée s'avançait, sans qu'on pût dire à qui appartiendrait l'honneur du tournoi.
Henri II en était tout animé et tout enfiévré. Il était, dans ces jeux et passes d'armes, comme dans son élément, et il tenait à vaincre là autant peut-être que sur de vrais champs de bataille.
Cependant le soir venait, et les trompettes et clairons sonnèrent la dernière course.
Ce fut monsieur de Guise qui la fournit, et il le fit aux grands applaudissemens des dames et de la foule assemblée.
Puis la reine, qui respirait enfin, se leva.
C'était le signal du départ.
— 0u°i I est-ce donc fini ? s'écria le roi excita et jaloux. Attendez, mesdames, attendez ! n'est-ce pas à mon tour à courir ?
M. de Vieilleville fit observer au roi qu'il avait ouvert la lice le premier, que les quatre tenans avaient fourni un pareil nombre de courses, que l'avantage était, il est vrai, resté égal entre eux, et qu'il n'y avait pas do vainqueur; mais qu'enfin la lice était fermée et la journée finie.
LES DEUX DIANE. 9i
— Eh ! reprit Henri avec impatience, si ie roi entre le premier, il doit sortir le dernier. Je ne veux pas que cela finisse ainsi. Aussi bien voilà encore deux lances entières.
— M ris, Sire, reprit monsieur de Vieiileville, il n'y a plus d'assaillans.
— Si fait, dit le roi, tenez, celui-là qiii a toujours tenu sa visière baissée et n'a pas couru encore. Qui est-ce, Vieiileville?
— Sire, je ne sais pas je n'avais pas remarqué, dit
Vieiileville.
— Eh I monsieur ! dit Henri en s'avançant vers l'inconnu, vous allez, s'il vous plaît, rompre une lance, cette dernière lance avec moi.
L'homme fut un peu de temps sans répondre, puisenQn, d'une voix prave, profonde et émue :
— Que Votre Majesté, dit-il, me permette de refuser cet honneur.
Sans que Henri pût s'en rendro compte, lo son de cetto voix mêla un trouble étrange à l'impatience fébrile dont il était agit-'.
— Vous permeltro de refuser ! non, je ne permets pas cela, monsieur, dit-il avec un mouvement nerveux do colère.
Alors l'inconnu leva silencieusement sa visière.
Et, pour la troisième fois depuis quinze jours, le roi pat voir le visage pâle et morne de Gabriel de Mo.itffommery.