TOURNOI FATAL
A l'aspect de cette «ombre et solennelle figure du jeune comte de Monigommery, le roi avait senti un frémissement de surprise et peut-être de terreur courir par toutes ses veines.
Mais il ne voulut pas s'avouer à lui-même, encore moins laisser voir aux autres, ce premier mouvement qu'il réprima aussitôt. Son âme réagit contre son instinct, et, justement parce qu'il avait eu peur une seconde, il se montra bravo et même téméraire.
Gabriel dit une seconde fois de sa voix lente et grave :
— Je supplie Votre Majesté de ne pas persister dans sa volonté !
— J'y persiste cependant, monsieur de Montgommery, répondit le roi.
Henri, la vue éblouie par tant d'émotions contraires, croyait deviner une sorte de défi dans les paroles et l'accent de Gabriel. Effrayé par le retour de ce trouble étrange que Diane de Castro avait un moment dissipé, il se raidissait énergiquement contre sa faiblesse, et voulait en finir avec ces lâches inquiétudes qu'il jugeait indignes de lui, Henri II, un fils de France, un roi 1
11 dit donc encore à Gabriel avec une fermeté presque exagérée :
— Apprêtez-vous, monsieur, à courir contre moi. Gabriel, fâme aussi bouleversée pour le moins que celle
du roi, s'inclina sans répondre.
En ce moment, monsieur de Boisy, le grand-écuyer, s'approcha et dit au roi que la reine l'envoyait conjurer de sa part Sa Majesté de ne plus courir pour l'amour d'elle.
— Répondez à la reine, dit Henri, que précisément c'est pour l'amour d'elle que je veux encore courir cette lance.
Et, se tournant vers monsieur de Vieilleville :
— Allons ! monsieur de Vieilleville, armez-moi sur-lechamp, dit-il.
Dans sa préoccupation, il demandait à monsieur de Vieilleville un service qui rentrait dans les attributions de la charge du grand-écuyer, monsieur de Boisy. Monsieur de Vieilleville surpris le lui fit respectueusement remarquer.
— Cest juste ! dit le roi en se frappant le front. Où donc ai -je la tête?
Il rencontra le regard froid et immobile de Gabriel, et reprit avec impatience :
— Mais si ? j'avais raison ! Ne faut-il pas que monsieur de Boisy aille achever la commission de la reine et lui reporter mes paroles ? Je savais bien ce que je faisais et ce que disais ! Armez-moi, monsieur de Vieilleville.
— Cela étant, Sire, dit monsieur do Vieilleville, et puisque Votre Majesté veut absolument rompre encore cette dernière lance, je lui ferai observer que c'est à moi de la courir contre elle, et je réclame mon droit. En effet, monsieur de Montgommery ne s'est pas présenté au commencement dans la lice, et n'y est entré que lorsqu'il la croyait fermée.
— Vous avez raison, monsieur, dit vivement Gabriel, et je me retire pour vous céder ma place.
— Mais dans cet empressement du comte de Montgommery à éviter tout combat avec lui, le roi s'obstinait à voir les ménagemens insultans d'un ennemi qui s'imaginait lui faire peur.
— Non ! non ! répondit-il à monsieur de Vieilleville en frappant du pied la terre. C'est contre monsieur de Montgommery et non contre un autre que je veux courir cette fois 1 et voilà bien assez de délais 1 Armez-moi.
Il échangea un regard hautain et fier contre le regard fixe et grave du comte, et, sans rien ajouter, il avança le front pour que monsieur de Vieilleville lui mît l'armet.
Evidemment son destin l'aveuglait.
Monsieur de Savoie vint encore le supplier de quitter le champ au nom de Catherine de Médicis.
Et, comme le roi ne répondait même plus à ses instances, il ajouta tout bas :
— Madame Diane de Poitiers, Sire, m'a dit aussi de vous prévenir en secret de prendre garde avec qui vous alliez disputer cette fois la partie. w
Au nom de Diane, Henri tressaillit comme malgré lui, mais réprima encore ce tressaillement.
— Vais-je donc avoir l'air de craindre devant ma dame l se dit-il.
Et il garda toujours le silence hautain d'un, homme importuné et déterminé.
Cependant, monsieur de Vieilleville, tout en l'armant, lui disait de son côté à voix basse :
— Sire, je jure le Dieu vivant qu'il y a plus de trois nuits que je ne fais que songer qu'il vous doit arriver quelque nalhenl aujourd'hui, et que ce dernier juin vous est falal (1).
Mais le roi ne parut pas môme l'avoir entendu : il était déjà armé et il saisit sa lance.
Gabriel tenait la sienne et comparaissait aussi en lice.
Les deux champions montèrent à cheval et prirent champ.
Il se fit alors dans la foule un silence étrange et profond. Tous les yeux étaient attentifs, toutes les respirations suspendues.
Pourlant, le connétable et Diane de Castro étant absens, chacun, à l'exception de madame de Poitiers, ignorait qu'il y eût entre le roi et le comte de Montgommery des motifs de haine et des sujets de vengeance. Nul ne prévoyait clairement à un combat simulé une issue sanglante. Le roi, habitué à ces jeux sans danger, s'était montré cent fois, depuis trois jours, dans l'arène, dans des conditions en apparence semblables à celles qui se présentaient encore.
Et cependant, dans cet adversaire resté mystérieux jusqu'au bout, dans ses refus significatifs de combattre, dans l'obstination aveugle du roi, on sentait vaguement quelque chose d'inusité et de terrible, et, devant ce danger inconnu, on se taisait et on attendait. Pourquoi? personne n'aurait. pu le dire 1 Mais un étranger qui fût arrivé en ce moment, a voir l'air do tous les visages, se serait dit : Quelque événement suprême va certainement avoir lieu !
Il y avait de l'effroi dans l'air.
Une circonstance remarquable donna un signe évident de cette disposition sinistre des pensées do la foule :
C.1) Mémoires de Vincent Carloix, secrétaire de M. de Vieilleville.
Aux courses ordinaires, et tant qu'elles duraient, lesclaii< t les trompettes sonnaient do continuelles él étourdissantes fanfares. C'était comme la voix éclatant
joyeuse du tournoi.
Util lorsque le roi et Gabriel entrèrent dans la lice, les trompettes se turent tout à coup et toutes ensemble ; il n'y en eut plus une semé qui chantât, et, sans qu'on s'en rendît compte, l'attente et l'horreur générales, dans co silence inaccoutumé, redoublèrent.
Les deux champions, bien plus encore que les assislans, ressentaient ces impressions extraordinaires de trouble qui remp'i-.^ii'Mt pour ainsi dire l'atmosphère. Gabriel ne pensait plus, ne voyait plus, no vivait plus, rue. Il allait machinalement et comme dans un rêve, t d'instinct ce qu'il avait déjà fait dans des circonstances pareilles, mais conduit en quelque sorte par une puissante volonté qui, à coup sûr, n'était pas la
Le roi était plus passif et plus égaré encore. Il avait aussi dorant le> y. ux une espèce de nuage, et, pour lui-même, avait l'air d'agir et de se mouvoir dans une l'antasmagorio inouïe qui n'était ni la réalité ni 1»
Il y eut toutefois un éclair de sa pensée où il revit nettement et à la lois les prédictions que la reine lui avait apportées l'avant-veille au matin, celles de sa nativité, et celles de Forcatel. Tout à coup, éclairé par je no sais quelle lueur terrible, il comprit et le sens et les corrélations s sinistres augures. Une sueur froide l'inonda de la ici pieds. Il eut un instant l'envie de sortir de la lico combat. Mais quoi! ces milliers d'yeux attentifs pesaii ni sur lui et le clouaient à sa place I
D'ailleurs, monsieur de Vieille ville venait de donner le signal de départ.
ort en est jeté. En avant I et quo Dieu fasse co qu'il lui plaira !
- deux chevaux partirent au galop, en ce moment Intelligens et moins aveugles peut-être que leurs lourds cavaliers bardés de (< r.
Gabriel et le roi se rencontrèrent au milieu ao l'arène.
*ï LES DEUX DIANE.
Leurs lances à tous deux se choquèrent et se rompirent sur leurs cuirasses, et ils se dépassèrent sans aucun accident.
Les pressentimens d'épouvante avaient donc eu tort ! Il y eut commo un grand murmure de joie qui s'échappa à la fois de toutes les poitrines soulagées. La reine éleva vers Dieu un regard reconnaissant.
Mais on se réjouissait trop tôt!
Les cavaliers, en effet, étaient encore dans la liée. Après avoir touché chacun l'extrémité opposée à celle par où ils étaient entrés, ils devaient revenir au galop à leur point de départ, et, par conséquent, se rencontrer une seconde fois.
Seulement, quel danger pouvait-on craindre encore ? ils se croisaient sans se toucher.
Mais soit dans son trouble, soit avec intention, sou par malheur, qui sut jamais la cause hormis Dieu ? Gabriel, en revenant, ne jeta pas, selon la coutume, le tronçon de la lance brisée qui lui était resté dans la main. Il le porta baissé devant lui.
Et, en courant, emporté par son cheval lancé au galop, il rencontra au retour avec ce tronçon la tête de Henri II !
La visière du casque fut relevée par la violence du coup, et l'éclat de la lance entra profondément dans l'œil du roi ot sortit par l'oreille.
Il n'y eut que la moitié des spectateurs déjà distraits et levés pour le départ qui vit ce coup terrible. Mais ceux-là poussèrent un grand cri qui avertit les autres.
Cependant, Henri avait lâché la bride, s'était attaché au col de son cheval, et avait achevé ainsi la carrière au bout de laquelle le reçurent messieurs de Vieilleville et de Boisy.
— Ah ! je suis mort 1 ce fut la première parole du roi. 11 murmura encore :
— Qu'on a'inquiète pas monsieur de Montgommery !... c'était juste... je lui pardonne.
Et il s'évanouit.
Nou- no peindrons pas le trouble qui suivit. On enlraîna Catherine do Médicis à demi morte. Le roi fut transporté
sur-le-champ dans sa chambro dos Toumollos, sans qu'il eût repris connaissance un seul instant.
Gabriel était descendu de cheval] et restait debout contre la barrière, immobile, pétrifié, et comme frappé luimême parle coup qu'il avait porté.
Les dernières paroles du roi avaient été entendues et répétées. Nul n'o.<ait donc l'inquiéter. Mais on chuchotait autour de lui, et on le regardait à l'écart avec une sorto d'effroi.
L'amiral de Coligny, qui avait assisté au tournoi, eut seul le courago do s'approcher du jeune homme, et, passant près de lui, à sa gauche, lui dit à voix basse :
— Voila un accident terrible , ami 1 Je sais bien que le nasard a tout tait ; nos idées et les discours que vous avez entendus, a ce que m'a dit La Renaudie, au conciliabule do la place Haubert, ne sont assurément pour rien dans cette fatalité ! N importe 1 bien qu'on ne puisse vous accuser d'un accident, soyez sur vos gardes. Je vous donne le conseil de disparaîlro pour un temps, et de quitter Paris et
1 1 lïdhtv. Comptez .sur moi toujours. Au revoir.
— Merci, répondit Gabriel sans changer d'attitude.
l'n triste et faible sourire avait effleuré ses lèvres pâles, tandis que le chef protestant lui parlait.
Coligny lui fit un signe de tète et s'éloigna.
Quelques momens après, le duc do Guise, qui venait de voir emporter le roi, s'avança à son tour du côté de Gabriel en donnant quelques ordres.
Il passa aussi près du jeune comte, à sa droite, et, en passant, lui dit à l'oreille :
— Un coup bien malheureux, Gabriel ! Mais on ne peut vous en vouloir : il faut seulement vous plaindre. Voyez dune pourtant 1 si quelqu'un avait entendu la conversation que nous avoDS eue aux Tournelles, quelles affreuses con-
ires tireraient les méchans de ce simplo mais bien funeste hasard ! C'est égal, me voici puissant, et je suis tout a vous, vous le savez. Ne vous montrez pas pendant quelques jours, mais ne quittez pas Paris, c'est inutile. Si quelqu'un osait se porter votre accusateur, vous vous sout. m. 6
9i LES DEUX DIANE.
venez de ce que je vous ai dit : comptez sur moi partout, toujours, et pour quoi que ce soit.
— Merci, monseigneur, dit encore Gabriel du même ton et avec le même mélancolique sourire.
Il était évident que le duc do Guise et Coligny avaient, non uoo conviction certaine, mais un vague soupçon que l'accident qu'ils feignaient do déplorer n'était pas tout à fait un accident. Au fond, le protestant et l'ambitieux, sans vouloir en convenir vis-a-vis de leur conscience, présumaient bien, celui-ci quo Gabriel avait saisi à tout hasard l'occasion de servir la fortune d'un protecteur admiré , celui-là que le fanatisme du jeune huguenot avait pu l'entraîner à délivrer ses frères opprimés de leur persécuteur.
Tous deux s'étaient donc cru obligés de venir dire quelques bonnes paroles à leur discret et dévoué aux liaire, et voilà pourquoi ils s'étaient rapprochés de lui tour à tour; et voilà pourquoi Gabriel avait accueilli leur double erreur avec ce triste sourire.
Cependant le duc de Guise était rentré dans les groupes troublés qui l'entouraient. Gabriel jeta enûn les yeux autour do lui, vit cette curiosité effrayée dont il était l'objet, soupira et se détermina à s'éloigner du lieu fatal.
Il revint à son hôtel de la rue des Jardins-Saint-Paul, sans que personne l'arrêtât ou l'interpellât mê ne.
Aux Tournelles, la chambre du roi était fermée à tout le monde, excepté à la reine, à ses enfans, et aux chirurgiens accourus pour assister le royal blessé.
Mais Fernel et tous les autres médecins reconnurent bien vite qu'il n'y avait plus d'espoir, et qu'ils ne pourraient sauver Henri II.
Ambroise Paré était à Péronne. Le duc do Guise ne pensa pas à l'envoyer chercher.
Le roi resta quatre jours sans connaissance.
Le cinquième jour, il ne revint un peu à lui quo pour donner quelques ordres, pour commander notamment qu'on célébrât sur-le-champ le mariage de sa sœur.
Il vit aussi la reine et lui fit ses recommandations touchant ses enfans et les affaires du royaume.
Devra le prit, et le délire, et l'agonie. i, le 10 juillet 1559, le lendemain du jour où, selon sa dernière volonté, sa sœur Marguerite en larme» avait
épousé le duc de Savoie, Henri II expira, aprôs ouzo longs jour» d'agonie.
]> même jour, madame Diane de Castro était punie ou plutôt s'était enfuie pour son ancien couvent d"S Bénédictines de Saint-Quentin, rouvert depuis la paix de Caleau- Cambi