‹ Les deux Diane (volume 2)Chapitre 9 sur 27 · ENTRE DEUX DEVOIRS · texte numérisé non relu

ENTRE DEUX DEVOIRS

Les contrats de mariage d'Elisabeth et de Marguerite de France devaient être signés le 28 juin au Louvre. Le roi, dès le 25, était donc de retour à Paris, plus triste et plus préoccupé que jamais.

Depuis cette dernière apparition de Gabriel surtout, sa vie était devenue un supplice. Il fuyait la solitude et voulait constamment des distractions à la sombre pensée dont il était pour ainsi dire possédé.

Il n'avait cependant parlé non plus de cette seconde rencontre à personne. Mais il avait à la fois envie et peur de s'épancher là-dessus avec quelqu'un de dévoué et de fidèle. Car pour lui il ne savait plus que croire et que résoudre, et l'idée funeste, à force d'être regardée par lui en face, s'était entièrement brouillée dans son esprit.

Il se décida à s'en ouvrir avec Diane de Castro.

Diane avait certainement revu Gabriel ; c'était de chez elle que le jeune comte sortait, sans nul doute, quand il l'avait vu la première fois. Diane savait donc peut-être ses desseins. Elle pouvait, elle devait ou rassurer sur ce point ou prévenir son père I Et Henri, malgré les doutes amers dont il était sans cesse assailli, ne croyait pas sa fille bien-aimée coupable ou complice d'une trahison envers lui.

Un secret instinct semblait l'avertir que Diane n'était pas moins troublée que lui. Madame de Castro, en effet, si elle

Ignorait les deux chocs étranges qui venaient d'avoir lieu déjà entre les destinées du roi et do Gabriel, ignorait aussi ce qu'était devenu depuis quelques jours ce dernier. André, qu'elle avait envoyé plusieurs fois à l'hôtel de la rue des Jardins-Saint-Paul pour y prendre des informations, n'en avait rapporté aucune. Gabriel avait de nouveau disparu de Paris. Nous l'avons vu sur les traces du roi à Fontainebleau.

Dans l'après-midi du 26 juin, Diane était seule, toute pensive, dans sa chambre. Une do ses femmes, accourant précipitamment, lui annonça la visite du roi.

Henri était grave comme à son ordinaire. Après les premiers complimens, il entra tout de suite en matière, comme pour se débarrasser d'abord do ces importuns soucis.

— Ma chère Diane, dit-il en plongeant ses yeux dans les yeux de sa fille, il y a bien longtemps que nous n'avons parlé ensemble de monsieur le vicomte d'Exmès, qui a pris maintenant le litre do comte de Monlgommery. Y at-il aussi longtemps que vous ne l'avez vu, dites?

Diane, an nom de Gabriel, pâlit et frémit. Mais se remettant de son mieux :

— Sire, répondit-elle, j'ai revu une seule fois monsieur d'Exmès depuis mon retour de Calais.

— Et où l'avez-vous vu, Diane? demanda le roi.

— Au Louvre, ici môme, Sire.

— Il y a quinze jours environ, n'est-il pas vrai? dit Henri.

— En effet, Sire, répondit madame de Castro, il peut y avoir quinze jours.

— Je m'en doutais, reprit le roi.

Il fit uno pause comme pour reconnaître ses nouvelles pensées...

Diane le regardait avec attention et crainte, en essayant de deviner le motif de cet interrogatoire inattendu.

Mais la physionomie sérieuse de son père lui paruf impénétrable.

— Sire, excusez-moi, dit-elle alors rassemblant tout son courage, oserai-je demander à Votre Majesté pourquoi,

après le long silence qu'elle a en effet gardé avec moi sur celui qui m'a sauvé à Calais de l'iufamie, aujourd'hui, à cette heure, elle me fait l'honneur de celte visite tout exprès, j'imagine, pour me questionner sur son compte?

— Vous désirez le savoir, Diane? dit le roi.

— Sire, j'ai cette audace, reprit-elle.

— boit donc, vous saurez tout, poursuivit Henri, et je souhaite que ma confiance invito et provoque la vôtre. Vous m'avez dit souvent que vous m'aimiez, mon enfant î

— Je l'ai dit et je le répète, Sire, s'écria Diane ; je vous aime comme mon roi, comme mon bienfaiteur et comme mon père.

— Je puis tout révéler à ma tendre et loyale fillo, dit lo roi ; or, écoutez-moi bien, Diane.

— Je vous écoute avec toute mon âme, Sire.

Henri raconta alors ses deux rencontres avec Gabriel : la première dans la galerie du Louvre, la seconde dans la forêt de Fontainebleau. Il dit à Diane l'étrange altitude de rébellion muette qu'avait gardée le jeune homme, et comment la première fois il n'avait pas voulu saluer son roi, comment la seconde il n'avait pas voulu le sauver.

Et Diane à ce récit ne sut point dissimuler sa tristesse et son effroi. Le conflit qu'elle redoutait tant entre Gabriel et le roi s'était déjà produit dans deux occasions, et pouvait se reproduire plus dangereux et plus terrible encore.

Henri, sans paraître s'apercevoir de l'émotion de sa fillo, termina en disant :

— Ce sont là de graves offenses, n'est-il pas vrai, Diane ? Ce sont presque des crimes de lèse-majesté 1 Et cependanl, j'ai caché à tous ces injures et dissimulé mon ressentiment, parce que ce jeune homme a souffert à cause do moi dans le temps, malgré les glorieux services qu'il avait rendus à mon royaume, et dont il aurait dû sans doute être mieux récompensé...

Et fixant sur Diane son regard pénétrant :

— J'ignore, continua lo roi, je veux ignorer, Diane, si vous avez eu connaissance de mes torts envers monsieur d'Exmès; je veux seulement que vous sachiez que mon

silence m'a été dicté par le sentiment et le regret de c s torts... Mais ce silence n'est-il pas imprudent aussi ? Ces outrages n'en présagent-ils pas d'autres plus graves encore? Ne dois-je pas enfin prendre garde à mon-ieur d'Exmès? C'est là-des.sus, Diane, que j'ai voulu amicalement venir vous consulter.

— Je vous remercie de cette confiance, Sire, répondit douloureusement madame de Castro, ainsi placée entre les

"irs de deux affections.

— Cette confiance est toute naturelle, Diane, reprit le roi. Eh bien?... ajouta-t il, voyant que sa fille hésitait.

— Eh bien ! Sire, reprit Diane avec eftbrt, je crois que Votre Majesté a raison... et qu'elle agira peut-être sagement... en taisant attention à monsieur d'Exmès...

Pensez-vous donc, Diane, que ma vie coure deï rs? dit Henri.

— Oh ! je ne dis pas cela, Sire 1 s'écria Diane vivement. Mais enfin monsieur d'Exmès paraît avoir été blessé profondément, et l'on peut craindre...

La pauvre Diano s'arrêta toute tremblante et le front I ligné de sueur. Cette espèce de dénonciation, que lui arrachait la contrainte morale, répugnait à ce noble cœur.

Mais Henri interpréta sa souffrance d'une toute autr façon.

— Je vous comprends Diane 1 dit-il en se levant et en marchant à grands pas dans la chambre. Oui, je le pressentais bien ; vous voyez, il faut que je me défie de ce jeune homme... Mais vivre sans cesse avec cette épée de Damoiiès sur ma tête, c'est impossible. Les rois ont d'autres o ligations que les autres gentilshommes. Je vais faire en sorte que l'on s'assure de monsieur d'Exmès.

ht il fit un pas comme pour sortir ; mais Diane se jeta au devaut do lui.

Quoi I Gabriel allait être accusé, livré, fait prisonnier peut-être! Et c'était elle, Diane, qui l'aurait trahi !... Elle ne put supporter celte idée. Après tout, les paroles de Gabriel n'avaient pas été si menaçantes I...

— Sire, un moment I... s'écria-t-elle. Vous vous méprenez, je vous jure que vous vous méprenez 1 Je n'ai pas dit

ie moins du monde qu'il y eût péril pour votre tête deux fois sacrée. Rien, dans les confidences de monsieur d'Exmès, n'a pu me faire supposer la pensée d'un crime. Sans cela, grand Dieu ! ne vous aurais-je pas tout révélé?

— C'est juste, dit Henri en s' arrêtant. Mais alors que vouliez-vous dire, Diane ?

— Je voulais dire seulement, Sire, que Votre Majesté ferait bien d'éviter autant que possible ces rencontres fâcheuses où un sujet offensé pourrait oublier le respec dû à son roi. Mais d'un manque de respect à un régicide, il y a loin, Sire. Sire, serait-il digne de vous de réparer un premier tort par une autre iniquité?...

— Non, certes, ce n'était point mon intention, dit le roi ; la preuve en est que je me suis tû. Et puisque vous dissipez mes soupçons, Diane, que vous répondez de ma sûreté devant votre conscience et Dieu, et que, selon vous, je puis être tranquille...

— Être tranquille I interrompit Diane en frémissant. Mais je ne me suis pas non plus avancée jusque-là , Sire. De quelle terrible responsabilité m'accablez-vous ? Votre Majesté devra peut-être au contraire veiller, se tenir sur ses gardes...

— Non, dit le roi, je ne puis toujours craindre et toujours trembler? Depuis deux semaines je n'existe plus. Il faut en finir. De deux choses l'une : ou, confiant en votre parole, Diane, je vais m'abandonner tranquille à mon sort et à ma vie, penser au royaume et non à mon ennemi, ne plus du tout m'occuper enfin du vicomte d'Exmès ; ou bien je vais faire mettre l'homme qui m'en veut hors d'état de me nuire, dénoncer à qui de droit ses insultes, et, trop haut placé et trop fièrement inspiré pour me défendro moi-même, laisser ce soin à ceux dont le devoir est de garder ira personne.

— Qui sont donc ceux-là, Sire? demanda Diane.

— Mais, dit le roi, monsieur de Montmorency d'abord, connétable et chef de l'armée.

— Monsieur de Montmorency ! répéta Diane en frissonnant.

Ce nom abhorré do Montmorency lui rappelait à la fois tous ks malheurs du père de Gabriel, sa longue et dure captivité et sa mort. Si Gabriel, à son tour, tombait entre les mains du connétable, un sort pareil lui était promis, il était perdu 1

Diane vit devant les yeux do sa pensée celui qu'elle avai;. tant aimé plongé dans un cachot sans air, y mourant on une nuit, ou, chose plus terrible ! en vingt ans, et mouvant en accusant Dieu, les hommes et surtout Diane, qui, sur quelques paroles incertaines et équivoques, l'aurait lâchement livré.

Rien ne prouvait que la vengeance de Gabriel voulût ou put atteindre le roi ; il était certain que la rancune de monsieur de Montmorency n'épargnerait pas Gabriel.

Diane, en quelques secondes, se représenta à l'esprit tout cela, et quand le roi, posant définitivement la question, lui demanda :

— Eh bien 1 Diane, quel conseil me donnez-vous ? Comme vous pouvez mieux que moi conjecturer les dangers que je cours, votre parole sera ma loi. Dois-jo ne plus m'occuper de monsieur d'Exmès, ou m'en occuper au contraire?

— Sire, répondit Diane qu'effraya l'accent de ces dernières paroles du ro ,''e n'ai pas à donner à Votre Majesté d'autre conseil que celui de sa conscience. Si tout autre qu'un homme offensé par vous, Sire, vous eût manqué de respect sur votre chemin ou vous eût abandonné traîtreusement à votre danger, vous ne seriez pas venu me consulter, je pense, pour tirer un juste châtiment du coupable. Quoique impérieux motif a donc engagé Votre Majesté au silence du pardon. Or, je ne vois pas de raison pour qu'elle cesse d'agir comme elle a commencé de le faire. Car, enfin, monsieur d'Exmès, si la pensée d'un crime pouvait lui être venue, ne pourrait, ce me semble, attendre deux occasions meilleures que eelles qui se sont offertes à lui dans une galerie solitaire du Louvre, et dans la forêt de Fontainebleau, sur le bord d'une fondrière...

— Cela suffit, Diane, dit Henri, et je ne vous demandais pas autre chose. Vous avez effacé de mon âme un grave souci, je vous en remercie, chère enfant. Ne parlons plus

do ceri. Je vais pouvoir songer en toute libellé d'esprit aux fêtes de nos mariages. Je veux qu'elles soient splendides, je veux aussi que vous y soyez splendide, entendez- vous, Diane ?

— Quo Votre Majesté m'excuse, dit Diane, mais je voulais lui demander justement la permission de ne point paraître à ces réjouissances. J'aimerais mieux, s'il faut l'avouer, rester dans ma solitude.

— Eh quoi ! dit le roi, mais ne savoz-vous pas, Diane, que ce sera une pompe toute royale? Il y aura des jeux et des tournois les plus beaux du monde, et je serai moi-même un des tenans de la lice. Quelle affaire peut donc vous écarter de ces spectacles magnifiques, ma fille aimée?

— Sire, reprit Diane d'un ton grave, j'ai à prier... Quelques minutes après, le roi quittait madame de Castro, l'âme allégée d'une partie de ses angoisses.

Mais ces angoisses, il les laissait toutes au cœur de la pauvre Diane.

Xî.

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