UNE CONFIANCE PERILLEUSE
Au château d'Amboise, dans l'appartement du duc de Guise, le Balafré lui-même était en train d'interroger un homme de haute taille, nerveux et vigoureux, aux traits accentués, à la mine Gère et hardie, et qui portait le costume de capitaine d'arquebusiers.
— Le maréchal de Brissac, disait le duc, m'a assuré, capitaine Richelieu, que je pouvais avoir en vous pleine confiance.
— Monsieur le maréchal est bien bon, dit Richelieu.
— Il paraît que vous avez de l'ambition, monsieur, reprit le Balafré.
— Monseigneur, j'ai du moins celle de ne pas rester capitaine d'arquebusiers toute ma vie. Quoique né d'assez bonne souche, puisqu'on voit déjà des seigneurs du Plessis à Bovines, je suis le cinquième de six frères, et j'ai besoin, partant, d'aider un peu à ma fortune et de ne pas trop faire de fonds sur mon patrimoine.
— BienI dit avec satisfaction le duc de Guise. Vous pouvez ici, monsieur, nous rendre quelques bons offices dont vous ne vous repentirez pas.
— Vous me voyez, monseigneur, prêt à tout entreprendre pour vous satisfaire, dit Richelieu.
— Pour commencer, dit le Balatré, je vous ai fait donner la garde de la principale porte du château.
— Et je promets d'en rendre bon compte, monseigneur.
— Ce n'est pas, continua le duc, que messieurs les réformés soient assez mal avisés, je pense, pour faire leur attaque d'un côié où il leur faudrait emporter sept portes do suite; mais, comme rien ne doit plus entrer et sortir que par là, le poste est des plus importans. Ne laissez doue
i/Ô LES DEUX DIANE.
passer personne, soit du dedans soit du dehors, que sur un ordre exprès signé de ma main.
— Ce sera fait, monseigneur. Pourtant un jeune gentilhomme appelé le comte de Montgommery s'est présenté tout à l'heure sans ordre exprès mais avec un sauf-conduit signé par vous. Il arrive, dit-il, de Paris. Dois-je l'introduire, comme il le demande, auprès de vous, monseigneur?
— Oui, oui, sans plus de retard, dit vivement le duc de Guise. Mais attendez; je n'ai pas fini de vous donner mes instructions : Aujourd'hui, à cette porte ckmt vous avez la garde, doit arriver vers midi le prince de Condé. que nous avons mandé pour avoir sous la main le chef présumé des rebelles, et qui, j'en réponds, n'osera pas donner raison aux soupçons en manquant à notre appel. Vous lui ouvrirez, capitaine Richelieu, mais à lui seul, et point à ceux qu'il pourrait conduire avec lui. Vous aurez soin do taire garnir de vos soldats toutes les niches et casemates qui sont dans la longueur de la voûte, et aussitôt qu'il arrivera,sous prétexte de lui rendre les honneurs, tous devront se mettre en parade, arquebuse au bras et mèche allumée.
— Ce sera exécuté ainsi, monseigneur, dit Richelieu.
— En outre, reprit le duc de Guise, quand les réformés attaqueront et que l'action commencera, surveillez de près notre homme vous-même, capitaine, et, vous m'entendez, s'il bouge d'un pas, s'il fait mine de vouloir s'unir aux assaillans, ou seulement s'il hésite à tirer l'épée contre eux, comme le lui ordonne son devoir... n'hésitez pas, vous, à le frapper.
— Je no verrais là aucune difficulté, monseigneur, dit avec simplicité le capitaine Richelieu, si ce n'est que mon rang de simple capitaine d'arquebusiers no me rendra peut-être pas facile d'être toujours aussi près de lui qu'il lo l'mùrïit.
Lo Balafré réfléchit une minute, et dit :
— Monsieur le grand prieur et le duc d'Aumale, qui no quitteront pas non plus d'un pas lo traître supposé, vous donneraient le signal, et vous Jour obéirez.
— Je leur obéirai, monseigneur, répondit Richelieu.
— Bien! dit le duc de Guise. Je n'ai pas d'autre ordre à vous donner, capitaine. Allez. Si l'éclat de votre maison a commencé avec Philippe-Auguste, vous pourrez bien le recommencer avec le duc de Guise. Je compte sur vous, comptez sur moi. Allez. Vous ferez, s'il vous plaît, introduire sur-le-champ auprès de moi monsieur de Montgommery.
Le capitaine Richelieu s'inclina profondément et sortit.
Quelques minutes après, on annonçait Gabriel au Balafré.
Gabriel était triste et pâle, et l'accueil cordial du duc de Guise ne le dérida pas.
En effet, d'après ses conjectures et quelques paroles que les gardes avaient laissé échapper sass scrupule devant un gentilhomme porteur d'un sauf-conduit signé de Guise, le jeune religionnaire avait pu deviner à peu près la vérité.
Le roi qui lui avait fait grâce et le parti auquel il s'était dévoué étaient en guerre ouverte, et sa loyauté se trouvait compromise dans le conflit.
— Eh bien ! Gabriel, lui dit le duc de Guise, vous dbvez savoir maintenant pourquoi je vous ai appelé?
— Je m'en doute, mais je ne le sais pas précisément, monseigneur, répondit Gabriel.
— Les réformés sont en pleine révolte, reprit le Balafré, ils vont venir nous attaquer en armes dans le château d'Amboise, voilà les nouvelles.
— C'est une douloureuse et terrible extrémité, dit Gabriel, songeant à sa propre situation.
— Mon ami, c'est une occasion magnifique, reprit le duc de Guise.
— Quo voulez-vous dire, monseigneur? dit Gabriel étonné.
— Je veux dire que les huguenots croient nous surprendre et que nous les attendons. Je veux dire que leurs plans sont découverts, leurs projets trahis. C'est de bonne guerre, puisqu'ils ont tiré les premiers l'épée, mais nos ennemis vont se livrer eux-mêmes. Ils sont perdus, vous dis-je.
— Est-ce possible I s'écria le comte de Montgommer.v anéanti.
— Jugez-en, continua le Balafré, jugez à quel point tous les détails de leur folle entreprise sont à jour pour nous. C'est le 16 mars, à midi, qu'ils doivent se réunir devant la ville et nous attaquer. Ils ont des intelligences dans la garés du roi, cette garde est changée. Leurs amis doivent îcur ouvrir la porte de l'Ouest, cette porte est murée. Enfin, Iours détachemens doivent parvenir secrètement ici par ces sentiers notés de la forêt de Château-Regnault ; les troupes royales tomberont à l'improviste sur ces partis détachés à mesure qu'ils se présenteront, et ne laisseront pas arriver devant Amboise la moitié de leurs forces. Nous sommes exaciement informés et admirablement sur nos gardes, j'espère!
— Admirablement ! répéta Gabriel terrifié. Mais, ajoutat-il dans son trouble et sans trop savoir ce qu'il disait, mais qui donc a pu vous instruire?...
— Ah ! voilà, reprit le Balafré ; ce sont deux des leurs qui nous ont dénoncé tous leurs projets : l'un pour de l'argent, l'autre par peur. Deux traîtres, je l'avoue, un espion payé, un alarmiste effrayé. L'espion, que vous connaissez peut-être , hélas I comme beaucoup d'entre nous, et dont il faudra vous défier, se nomme le marquis de....
— Ne me le dites pas 1 s'écria vivement Gabriel, ne me dites pas ces noms t Je vous les demandais par mégarde ; vous m'en avez bien assez dit déjà 1 Mais ce qu'il y a de plus difficile pour un homme d'honneur, c'est de ne pas trahir des traîtres.
— - Oh I dit le duc de Guise avec quelque surprise, nous avons tous en vous une entière confianco, Gabriel. Nous parlions de vous hier soir encore avec la jeune reine ; je lui disais que je vous avais mandé, et elle m'en félicitait.
— Kt pourquoi m'avez-vous mandé, monseigneur? vous ne me l'avez pas encore appris.
— Pourquoi ? dit le Balafré ; mais le roi n'a qu'un petit nombre do serviteurs dévoués et sûrs. Vous êtes de ceuïlà pour nous, vous commanderez un détachement contre les rebelles.
— Contre les rebelles ? impossible I dit Gabriel»
— Impossible 1 et pourquoi donc? reprit le Balafré ; vous ne m'avez pas habitué à entendre do vous ce mot-là, Gabriel.
- Monseigneur, dit Gabriel, je suis aussi do la religion. Le duc de Guise se dressa debout avec un brusque tressaillement, et regarda lo comte avec une surpriso presque effrayée.
— Cela est ainsi, reprit en souriant tristement Gabriel. Quand il vous plaira, monseigneur, de me mettre en face des Anglais ou dos Espagnols, vous savez que je ne reculerai pas, et que je vous offrirai ma vie plus qu'avec dévouement, avec joie. Mais dans une guerre civile, dans une guerre de religion, contre mes compatriotes, contre mes frères , je suis obligé, monseigneur, de réserver la liberté que vous avez bien voulu me garantir.
— Vous, un huguenot ! reprit enfin le duc de Guise.
— Et un huguenot convaincu, monseigneur, dit Gabriel ; c'est mon crime, mais c'est aussi mon excuse. J'ai foi aux idées nouvelles, et je leur ai donné mon âme.
— Et votre épée en même temps, sans doute ? dit lo Balafré avec quelque amertume.
— Non, monseigneur, reprit gravement Gabriel.
— Allons donc ! reprit le Balafré, vous allez me faire accroire que vous ignoriez le complot tramé contre le roi par vos frères, comme vous les appelez, et que ces mêmes frères renoncent do gaîté de cœur au concours d'un allié aussi intrépide que vous.
— Il le faudra bien, dit le jeuno comte plus sérieux que jamais.
— Alors, c'est eux que vous déserterez, reprit le duc de Guise ; car votre foi nouvelle vous place entre deux manques de foi, voilà tout.
— Oh 1 monsieur I s'écria Gabriel avec reproche.
— Eh ! comment vous arrangeriez-vous autrement? dit le Balafré en jetant avec uno sorte de colère sa toque sur le fauteuil qu'd avait quitté.
— Comment je m'arrangerais autrement? reprit Gabriel froid et presque sévère. Mais la chose est simple. Mon
est quo plus la position est fausse, plus l'homme doit être
180 LES nEUX DIANE.
sincère. Quand je me suis fait protestant, j'ai hautement et loyalement déclaré aux chefs huguenots que des obligations sacrées envers le roi, la reine et le duc de Guise, m'empêcheraient toujours, pendant toute la durée de ce règne, de combattre dans les rangs des protestans, s'il y avait combat. Ils savent que la réforme est pour moi une religion et non un parti. Avec eux comme avec vous-même, monseigneur, j'ai stipulé le strict maintien de mon libre arbitre. A eux comme à vous, j'ai le droit de refuser mon concours. Dans ce triste conflit de ma reconnaissance et de ma croyance, mon cœur saignera de tous les coups portés, mon bras n'en portera aucun. Et voilà comment, monseigneur, vous me connaissiez mal, et comment, en restant neutre, j'espère pouvoir rester honorable et honoré.
Gabriel parlait ainsi avec animation et fierté. Le Balafré, rappelé peu à peu au calme, ne pouvait s'empêcher d'admirer la franchise et la noblesse de son ancien compagnon d'armes.
— Vous êtes un homme étrange , Gabriel 1 lui dit-il tout pensif.
— Pourquoi étrange, monseigneur ? Est-ce parce que je dis ce que je fais et fais ce que je dis? J'ignorais cette conspiration des protestans, je vous le jure. Pourtant, à Paris, j'ai reçu, je l'avoue, en même temps que votre lettre, une lettre de l'un d'entre eux ; mais cette lettre, comme la vôtre, n'entrait dans aucune explication et me disait seulement : Venez. J'ai prévu la dure alternative où j'allais me trouver, et je suis néanmoins venu à ce double appel, monseigneur. Je suis venu pour ne déserter aucun de mes devoirs. Je suis venu pour vous dire à vous : Jo no puis pas combattre ceux dont je partage la croyance. Je
lis venu pour leur dire à eux : Je ne puis pas combattro ^âux qui ont épargné ma vie.
Le duc de Guise tendit la main au jeune comte de Montgommery.
— J'ai eu tort, lui dit-il avec cordialité 1 Attribuer seulement mon mouvement de dépit au chagrin que j ai res-
senti en vous trouvant, vous sur qui je comptais tant, parmi mes ennemis.
— Ennemi ! reprit Gabriel, je ne suis pa?, je ne serai jamais le vôtre, monseigneur. Pour m'être déclaré plus franchement qu'eux , suis-je plus votre ennemi que le prince de Condé et que monsieur de Coligny, qui sont comme moi des protestans non armés?...
— Armés, si fait, ils le sont, dit le Balafré, je le sais bien, je sais tout ! Seulement ils cachent leurs armes. Mais il est certain que, si nous nous rencontrons, je dissimulerai comme eux, les appellerai amis, et, au besoin, me porterai ofliciellement garant de leur innocence. Comédie 1 c'est vrai, mais comédie nécessaire!
— Eh bien ! monseigneur, reprit Gabriel, puisquo avec moi vous êtes assez bon pour dépouiller quelquefois eus conventions obligées, dites-moi qu'en dehors de la politique, vous pouvez encore croire à mon dévouement et à mon honneur, à moi huguenot ; dites-moi surtout que, si quelque jour la guerre étrangère éclatait de nouveau, vous me feriez toujours la grâce de réclamer ma parole et de m'envoyer à l'armée mourir pour la patrie et le roi.
— Oui, Gabriel, dit le duc de Guise, tout en déplorant la différence qui maintenant nous sépare, je me fie et me fierai à vous toujours, et, pour vous le prouver et racheter un instant de soupçon que je regrette, prenez ceci et faitesen l'usage qu'il vous plaira.
Il alla à une table écrire un mot qu'il signa et remit au jeune comte.
— C'est l'ordrede vous laisser sortir d'Amboise, en quelque endroit que vous vouliez vous rendre, lui dit-il. Avec ce papier vous êtes libre. Et cette marque d'estime et de confiance, sachez que je ne la donnerai pas au prince de Condé que vous me citiez tout à l'heure, et que, du moment où il mettra le pied dans ce château, il y sera surveillé de loin comme un ennemi et tacitement gardé comme un prisonnier.
— Aussi, cette marque de confiance et d'estime, je la refuse, monseigneur, dit Gabriel.
— Comment 1 et pourquoi, reprit le duc do Guise étonné.
t. ni. il
— Monseigneur, savez-vous, si vous me laissiez sortir d'Amhoise, où j'irais en en sortant?
— Cela vous regarde et je ne vous le demando pas, dit le Balafré.
— Mais, moi, justement, je veux vous le dire, reprit Gabriel. En vous quittant, monseigneur, j'irais où mon autre devoir me réclame, j'irais parmi les rebelles, retrouver l'un d'eux a Noizai...
— A Noizai? c'est Castelnau qui commande, dit le duc.
— Oui ; oh ! vous êtes bien informé , jusqu'au bout, monseigneur.
— Et qu'iriez-vous faire à Noizai, malheureux? reprit le Balafré.
— Ah 1 voilà 1 qu'irais- je en effet y faire? Leur dire : Vous m'avez appelé, me voici, mais je ne puis rien pour vous, et, s'ils m'interrogeaient sur ce que j'ai pu entendre et remarquer en chemin, je devrais me taire, je ne pourrais pas les avertir du piège que vous leur tendez, vos confidences même m'en ôtent le droit. Donc, monseigneur, je requiers une grâce de vous...
— Laquelle?
— Retenez-moi ici prisonnier, et sauvez-moi ainsi une perplexité cruelle, car, si vous me laissez partir, je voudrai aller du moins faire acte de présence parmi ceux qui vont se perdre, et, si j'y vais Je ne serai pas libre de les sauver.
— Gabriel, reprit le ouc de Guise, après avoir réfléchi, je ne puis ni ne veux vous témoigner une telle défiance. Je vous ai dévoilé tout mon plan de bataille, vous vous rendez parmi des amis dont l'intérêt capital est de connaître ce plan, et cependant voici votre laissez- passer
— Alors, monseigneur, reprit Gabriel abattu, accordezmoi du moins une dernière faveur. Je l'implore au nom do ce que j'ai pu faire pour votre gloire à Metz, en Ftalie, à Calais, au nom de ce que j'ai souffert depuis, et depuis, j'ai bien souffert I
— De quoi s'agit-il? dit le duc de Guise. Si jo le puis, jo le ferai, ami.
— \ous le pouvez, monseigneur, vous le devez peutêtre, car ce sont des Français que vous combattez. Eh
bien ! permettez-moi de les détourner do leur fatal projet, non pas en leur en révélant l'issue certaine, mais en les conseillant, en les priant, en les conjurant.
— Gabriel, prenez garde! dit solennellement le duc do Guise; qu'un mot vous échappe sur nos dispositions, et les révoltés persisteront dans leur dessein en en modifiant seulement l'exécution, et alors c'est le roi, c'est Marie Stuart, c'est moi qui serons perdus. Pesez bien cela. Maintenant vous engagez-vous sur votre honneur de gentilhomme à ne leur laisser deviner ou soupçonner ni par un mot, ni par une allusion, ni par un signe, rien de ce qui se passe ici?...
— Sur mon honneur de gentilhomme ! je m'y engage, dit le comte de Montgommery.
— Allt>z donc, dit le duc de Guise, et essayez de les faire renoncer à leur criminelle attaque, je renoncerai, moiT avec joie à ma facile victoire, en songeant que c'est autant de sang français d'épargné, Mais, si, comme je le crois, les derniers rapports ne mentent pas, ils ont dans leur entreprise une confiance trop aveugle et trop obstinée, et vous échouerez, Gabriel. N'importe ! allez, et tentez ce dernier effort. Pour eux, pour vous surtout, je ne veux pas m'y refuser.
— Pour eux et pour moi, je vous en remercie, monseigneur, dit Gabriel...
Un quart d'heure après, il était en route pour Noizai.