‹ Les deux Diane (volume 2)Chapitre 20 sur 27 · DELOYAUTE DE LA LOYAUTE · texte numérisé non relu

DELOYAUTE DE LA LOYAUTE

Le baron Castelnau de f.halosses était un valeur^u*. généreux jeune homme, auquel les protestans n'avaiart pas assigné le poste le moins difficile, en l'envoyant pren-

dre les devans au château de Noizai, lieu du rendez-vous général de leurs détachemens pour le 16 mars.

11 fallait qu'il se montrât aux huguenots et se cachât aux catholiques, et cette délicate position voulait autant de prudence et de sang-froid que de courage.

Grâce au mot d'ordre que lui avait confié la lettre de La Renaudie, Gabriel put arriver sans trop d'obstacles jusqu'au baron de Castelnau.

On était déjà au 15 mars, dans l'après-midi.

Avant dix-huit heures, les protestans devaient se rallier à Noizai ; avant vingt-quatre heures, ils devaient attaquer Amboise.

On voit qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour les détourner de leur dessein.

Le baron de Castelnau connaissait bien le comte de Montgommery, qu'il avait vu maintes fois au Louvre, et dont les principaux du parti avaient souvent parlé devant lui*

Il alla à sa rencontre, etle reçut comme un ami et comme un allié.

— Vous voilà, monsieur de Montgommery, lui dit-il, quand ils furent seuls. A la vérité je vous espérais, mais je ne vous attendais pas. La Renaudie a été blâmé par l'amiral pour vous avoir écrit cette lettre.

o II falait, lui a-t-il dit, avertir de nos projets le comte de Montgommery, mais ne point le convoquer. Il aurait fait ce qu'il aurait voulu. Le comte ne nous a-t-il pas prévenus que, tant que régnerait François II, son épée ne nous appartiendrait pas, no lui appartiendrait pas à luimême ? » A cela, La Renaudie a répondu que sa lettre ne vous engageait à rien, et vous laissait votre indépendance *.out entière.

— C'est vrai, dit Gabriel.

— Néanmoins nous pensions bien que vous viendriez, reprit Castelnau, car la missive de cet enragé baron ne vous disait pas de quoi il s'agissait, et c'est moi qui suis chargé de vous apprendre et notre dessein et nos espérances.

— Je vous écoute, dit le comte de Montgommery.

Castclnau répéta alors à Gabriel tout co quo lui avait dé jà annoncé on détail lo duc de Guise.

El Gabriel vil avec effroi à quoi point le Balafré était bien informé. Pas un |>oint du rapport des délateurs n'était inexact, pas Mit circonstance du complot n'avait été omise par eux.

Les conjurés étaient réellement perdus.

— Maintenant, vous savez tout, dit en terminant Castelnau à son auditeur anéanti, et il no me reste plus qu'à vous adresser une question dont je prévois d'ailleurs la réponse. Vous no pouvez marcher avec nous, n'est-il pas vrai?

— Je no lo puis, dit Gabriel en secouant tristement la tête.

— Bien ! reprit Castclnau, nous n'en serons pas pour cela moins bons amis. Je sais que c'est votre droit stipulé d'avam <• de no pas vous mêler du combat ; et c'est surtout votre droit en cetto circonstance où nous sommes sûrs de la victoire.

— En êtes-vous bien sûrs ? demanda avec intention Gabriel.

— Parfaitement sûrs, répliqua le baron, l'ennemi ne se doute de rien et sera prisa l'improviste. Nous avons eu un moment de crainte quand le roi et la cour se sont transportés de laville ouverte de Blois au château fortifié d'Amboise. Evidemment on avait eu quelques soupçons.

— Cela sautait aux yeux en effet, dit Gabriel.

— Oui, mais, reprit Castelnau, nos hésitations ont bientôt cessé, car il s'est trouvé que ce changement inopiné de résidence, loin do nuire à nos projeta, les servait à mervoillo au contraire. Le duc de Guise s'endort à présont dans

nté trompeuse, et figurez-vous, cher comte, quo nous avons des Intelligences dans la place, et que la porte de l'Ouest nous sera livrée dès que nous nous présenterons. oh! lesaecès est certain, vous dis-je, et vous pouvez, sans aucun scrupule, vous abstonir de la bataille.

— L'événement, reprit gravement Gabriel, trompe quelquefois les plus magnifiques espérances.

— Mais ici nous n'avons aucuno chance contro nous,

aucune ! répéta Castoluau en se frottant joyeusement les mains. Demain verra le triomphe de notre parti et la chute des Guise.

— Et... la trahison ?... dit avec effort Gabriel, navré de voir tant de courage et de jeunesse se précipiter ainsi les yeux fermés dans l'abîme.

— La trahison est impossible, reprit imperturbablement Castelnau. Les chefs seuls sont dans le secret et aucun d'eux n'est capable... Or çà, monsieur de Montgommery, ajoutat -il en s'interrompant, je crois, foi de gentilhomme ! que vous êtes jaloux de nous, et vous me semblez vouloir à toute force mal augurer de notre entreprise par la rage que vous avez de n'y pouvoir prendre part. Fi, l'envieux !

— Oui, c'est vrai, je vous envie 1 dit Gabriel d'un air sombre.

— Là, j'en étais sûr ! s'écria en riant lo jeune baron.

— Cependant, voyons, vous avez en moi quelque confiance? reprit Gabriel.

— Une confiance aveugle, si nous parlons sérieusement, répondit Castelnau.

— Eh bien 1 voulez-vous écouter un bon conseil, un conseil d'ami?

— Lequel?

— Renoncez à votre dessein de prendre demain Amboisc. Envoyez sur-le-champ des messagers sûrs à tous ceux des nôtres qui doivent vous rejoindre ici cette nuit ou demain, et faites-leur dire que le projet est manqué, ou doit être ajourné du moins.

— Mais pourquoi ? pourquoi? dit Castelnau qui commençait à prendre l'alarme. Vous avez sûrement pour me parler ainsi quelque raison grave ?

— Mon Dieu! non, reprit Gabriel avec une douloureuse contrainte.

— Enfin, dit Castelnau, vous ne me conseillez pas pour rien d'abandonner et de faire abandonner à nos frères un projet qui se présente sous d'aussi favorables auspices?

— Non, ce n'est pas pour rien sans doute, mais je no puis vous dire pourquoi. Voulez-vous et pouvez-vous me croire sur parole?... Je m'avance en ceci plus que je no

devrais déjà. Faites-moi la grâce de me croire sur parole, ami.

— Broutez, reprit sérieusement Castelnau, si je promis sur moi cette étrange résolution de tourner bride au dernier moment, j'en serai responsable vis-à-vis de La Ronaudie et des autres chefs. Pouirai-je au moins les renvoyer à vous?

— Oui. répondit Gabriel.

— Ht vous leur direz, à eux, reprit Castelnau, les motifs qui out dicté votre conseil?

— Je n'en aurai pas !<■ droit, hélas !

— Comment voulez-vous alors, dit Castelnau, que je a vos inatances 1 Ne me reprocherait-on pas cruellement d'avoir ainsi anéanti, sur un mot, 'dès espérantes certaines? Quoique confiance méritée que nous ayons tous

■a-, monsieur de Hontgommery, un homme n'est i homme, et peut se tromper avec les meilleures intendu monde. Si personne n'est admis à contrôler et à

approuver vos raisous, nous serons certainement obligés

de [msmt outre.

— Alors, prenez-y garde! reprit sévèrement Gabriel, vous acceptez seul à votre tour la responsabilité do tout ce qui peut advenir de funeste!

stelnaa fut frappé de l'accent avec lequel le comte prononça ces paroi

— Monsieur de Monigommery! lui dit-il, éclairé d'une lumière soudaine, je crois pressentir la vérité! On vous a conh savez surpris uiiMm't qu'il vous est dé fendu de révéler. Mais vous savez quelque chose de grave sur l'issue probable de notre entreprise, par exemple, que nous avons été trahis! n'est-ce pas?

— Je -cria vivement Gabriel.

— (lu bien, continua Castelnau, vous avez vu. en venant ici, le duc île Gui-.e, qui est voire ami, et qui, ne vous sachant pas des nôtres peut-dire, vous a misa même

voir le fond de- choses.

— Rien dans mes paroles n'a pu vous faire supposer !... se n rieL

— uu bien encore, poursuivit Castelnau, vous aurez, en

passant par Amboise, surpris des préparatifs, entendu dos ordres, provoqué des confidences... Enfin, notre complot est découvert 1

— Est-ce donc moi, dit Gabriel effrayé, qui vous ai donné lieu de le croire?

— Non, monsieur le comte, non, car vous vous serez engagé au secret, je le vois. Aussi je ne vous demando pas d'assurance positive, pas même un mot, si vous voulez. Mais, si je ne me trompe pas, un geste, un clignement d'yeux, votre silence même, peuvent suffire à m'éclairer.

Cependant Gabriel, plein d'anxiété, se rappelait les termes mêmes de la parole donnée au duc de Guise.

Sur son honneur de gentilhomme, il s'était engagé à ne laisser deviner ou soupçonner ni par un moi, ni par une allusion, ni par un signe, rien de ce qui se passait à Amboise.

Pourtant comme son silence se prolongeait :

— Vous vous taisez toujours? dit le baron de Castelnau qui avait ses yeux rivés à son visage. Vous vous taisez, je vous comprends et vais agir en conséquence.

— Et qu'allez-vous faire? demanda vivement Gabriel.

— Prévenir, comme vous me l'aviez d'abord conseillé. La Renaudie et les autres chefs, arrêter tout le mouvement, et déclarer aux nôtres, quand ils arriveront ici, que quelqu'un en qui nous devons avoir toute confiance, m'a dénoncé... m'a dénoncé une trahison probable...

— Mais il n'en est rien I interrompit vivement le comte de Montgommery. Je ne vous ai rien dénoncé, monsieur de Castelnau.

— Comte, reprit Castelnau en serrant avec une expression muette la main de Gabriel, est-ce que la réticence même ne peut être un avis et notre salut? et une fois mis en garde, alors...

— Alors? répéta Gabriel.

— Tout ira bien pour nous et mal pour eux, dit Castelnau ; nous ajournons à des temps plus propices notre entreprise, nous découvrons à tout prix les délateurs s'il en est parmi nous, nous redoublons de précautions et de mystère, et> un beau jour, quand tout est bien préparé, ccr-

tains cotte fois do notre coup, nous renouvelons notro tentative, et, grâce à vous, au lieu d'échouer, nous triomphons.

— Et voilà justement co que jo voulais éviter 1 s'écria Gabriel qui se vit avec terreur entraîné sur lo bord d'une trahison involontaire. Voilà, monsieur de Castclnau, la vraie raison de mes averlissemens et de mes conseils. Je trouve, absolument parlant, votre entreprise coupable et dangereuse. Vous mettez, en attaquant les catholiques, tous les torts de votre côté. Vous justifiez toutes leurs représailles. D'opprimés vous vous faites rebelles. &i vous avez à vous plaindre des ministres, est-ce au jeune roi qu'il faut vous en prendre ? Ah ! je me sens triste à mourir en songeant à tout cela. Pour le bien, voyez-vous, vous devriez renoncer à tout jamais à celte lutte impie. Eh ! laissez donc plutôt vos principes combattre pour vous! Point de sang soi la vérité! voilà seulement co que j'ai voulu vous dire. Voilà pourquoi je vous conjure de vous abstenir, vous et tous nos frères, de ces funestes guerres civiles qui ne peuvent que retarder l'avènement do nos idées.

— C'est réellement là le seul motif de tous vos discours? demanda Castelnau.

— Le voui... répondit Gabriel d'une voix sourdo.

— Alors, je vous remercie de l'intention, monsieur le comte, reprit Castelnau avec quelque froideur, mais je n'en dois pas moins agir dans le sens qui m'a été prescrit par les chefs de la Réforme. Je conçois que, ne pouvant combattre, il vous soit douloureux, à vous, gentilhomme, de voir les autres combattre sans vous. Néanmoins, vous ne pouv.-z seul entraver el paralyser toulo une arméo.

— Ainsi, dit Gabriel pâle et morne, vous allez les laisser donner suite à co fatal dessein, et y donner suite vousmèu.

— Oui, monsieur le comte, répondit Castelnau avec uno fermeté qui n'admettait pas do réplique, et, de ce pas, jo

• si vous lo permettez, donner les ordres nécessaires pour l'attaque de demain.

Il salua Gabriel et sortit sans attendre sa réponse.

190 ISS DEUX DIANE.

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