LE COMMENCEMENT DE LA FIN
Gabriel ne quitta pas cependant le château de Noizai, mais il résolut d'y passer cette nuit-là. Sa présence donnerait aux religionnaires un gage de sa bonne foi, au cas où ils seraient attaqués, et, de plus, il espérait encore pouvoir le lendemain matin convaincre, à défaut de Castelnau, quoique autre chef moins obstinément aveugle. Si LaRenaudie pouvait venir 1
Castelnau le laissa entièrement libre, et parut avec quelque dédain ne plus faire attention à lui.
Gabriel le rencontra plusieurs fois ce soir-là danslecorridors et les salles du château, allant, venant, donnant des ordres pour les reconnaissances et les approvisionnemens.
Mais, entre ces deux braves jeunes hommes, aussi fiers et aussi nobles l'un que l'autre, il n'y eut plus une seul* parole échangée.
Durant les longues heures de cette nuit d'angoisse, te comte de Monfgommery, trop inquiet pour pouvoir dormir, resta £ur les remparts, écoutant, méditant, priant.
Avec le jour, les troupes des réformés commencèrent à arriver par petites bandes séparées.
A huit heures, elles étaient déjà en assez grand nombre; à onze heures, Castelnau n'en attendait plus aucune.
Mais Gabriel ne connaissait pas un seul des chefs. La Renaudie avait fait dire qu'il prendrait, pour gagner Amboise avec ses gens, la forêt de Château-Regnault.
Tout était prêt pour le départ. Les capitaines Mazère et Rnunai, qui devaient faire lavant-garde, étaient déjà des-
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rendus sur la terrasse du ehAtoau pour y former leurs déttebeamu bo ordre do manche. Cisielnau triomphait
— Eli bien? dit-il à Gabriel qu'il rencontra, et auquel, dans sa joie, il pardonnait la conversation de la veille, eh bien ! vous voyez, monsiew le comte, que vous aviez tort, et que tout va (unir le mieux !
— Attendons ! dit Gabriel en secouant la tête.
— Mais que vous faut-il donc pour croire, incrédule! dit en souriant Casteluau. Pas un de- nôtres n'a manqué à ■es engagenaens , ils sont tous arrivés à l'heure dite avec plu- d'hommes qu'ils n'en avaient promi . Ils ont tous traversé leurs provinces sans avoir été inquiétés, et, ce qui vaut mieux encore peut-être, sans avoir inquiété. N'est-ce pa-, en vérité, un bonheur insolent?
I e baron fut interrompu par un bruit do trompettes et d'armes et par un grand tumulte au dehors.
M. ii>, dans l'enivrement de sa confiance, il no s'alarma point et ne put croire qo*a une chance heureuse.
— Tenez ! dii-il à Gabriel, je gage encore que voilà de nouveaux renforts inattendu-. Sans doute Lamotho et Descliamps avec les conjurés de Picarde. Ils ne devaient arriver <pie demain ; mais il- auront forcé leur marche, les br.iv -nous! pour avoir leur part du combat et de la victoire. Voilà des amis!
— Sont-ce bien des amis? dit Gabriel qui avait pâli en entendant le -on des trompe!
— Et qui pourrait-ce être! reprit Castelnau. Venez dans galerie, monsieur le comte. Par les créneaux, on y a ir la terrasse d'où paratl provenir le bruit.
II entraîna Gabriel ; mais en arrivant m boni de la muraille il jeta un grand cri, leva les brasetfesta péirifié.
1 •• n'étaient pas des troupes réformées, mais bien <\m troua - qui avaient occasionné le tumulte. Ce n'é-
tait pas Lamolhe qui commandait les nouveaux venu . mais hien Jacques de Savoie, duc de Netnofrrs.
A la laveurde- bois don' le châles i de NoizaJ étaii entouré, le^ cavaliers royaux avaient pu' arriver presqn'a rimprovàstfl sur li terrasse ouverte où l'avant-garde des - se rangeait en ordre do bataille.
Il n'y avait pas même eu de combat, le duc de Nemours ayant d'abord fait mettre la main sur les faisceaux d'armes.
Mazère et Raunai avaient dû se rendre sans coup férir, et, dans le moment où Castelnau regardait du haut do la muraille, les siens, vaincus sans lutte, remettaient aux vainqueurs leurs épées. Là où il s'imaginait trouver ses soldats, il ne voyait plus que des prisonniers.
Il ne pouvait en croire ses yeux. Il demeura un instant immobile, stupéfait, attéré, sans prononcer une parole. Un tel événement était si loin de sa pensée qu'il avait d'abord peine à s'en rendre compte.
Gabriel, moins surpris par ce coup soudain, n'en était pas moins accablé.
Comme ils se regardaient tous deux, aussi mornes et aussi pâles l'un que l'autre, un enseigne entra précipitamment, cherchant Castelnau.
— Où en sommes-nous ? lui dit celui-ci, retrouvant la voix à force d'anxiété.
— Monsieur le baron, répondit l'enseigne, ils se sont emparés du pont-levis et de la première porte ; nous n'avons eu le temps que de fermer la seconde ; mais elle ne résisterait pas, et, dans un quart d'heure, ils seraient dans la cour. Devons-nous néanmoins essayer de combattre ou bien parlementer ? On attend vos ordres.
— Me voici, dit Castelnau. Le temps de m'armer, jo descends.
Il rentra en hâte dans la salle voisine pour prendre sa cuirasse et ceindre son épée. Gabriel l'y suivit.
— Qu'allez-vous faire, ami? lui dit-il tristement.
— Je ne sais pas, je ne sais pas, répondit Castelnau avec égarement. On peut toujours mourir.
— Hélas 1 reprit Gabriel, pourquoi ne m'avez-vous pas cru hier?
— Oui, vous aviez raison, je le vois, reprit le baron. Vous aviez prévu ce qui arrive ; vous lo saviez d'avance peut-être ?
— Peut-être I... dit Gabriel. Et c'est là mon plus grand supplice.! Mais pensez , Castelnau, il y a dans la vie
des combinaisons du sort étranges et terribles! Si je n'ai pas eu la liberté de vous dissuader au moyen des rentables raisons qui se pressaient sur mes lèvres?... Si j'avais donné ma parole de gentilhomme de ne vous laisser soupçonner, ni directement, ni indirectement la vérité ...
— Vous auriez bien fait alors de vous taire, dit Castelnau ; j'aurais agi comme vous à votre place. C'est moi, insensé, qui aurais dû vous comprendre, c'est moi, qui aurais èû penser qu'un vaillant comme vous ne déconseille pas la bataille sans des motifs tout puissans... Mais je vais expier ma faute, je vais mourir.
— Je mourrai donc avec vous, dit Gabriel avec calme.
— Vous ! et pourquoi ? s'écria Castelnau. Vous n'êtes contraint qu'à une chose : c'est de vous abstenir du combat.
— Aussi, ne combattrai-je pas, dit Gabriel, je no le puis. Mais la vie m'est à charge; le rôle, double en apparence, que je jouo m'est odieux. J'irai au combat sans armes. J" ne tuerai pas, mais jo me laisserai tuer. Jo pourrai me jeter peut-Atre au-devant du coup qui vous
destiné. Si je ne puis être une épée, je puis encoro êtro un bouclier.
— Non, reprit Castelnau, restez. Je no dois pas, jo no veux pas vous entraîner dans ma perte.
— Eh ! dit Gabriel, vous allez bien y entraîner, sans utilité et sans espoir, tous ceux des nôtres qui se sont enfermés avec vous dans ce château. Ma vio est bien plus inutile que les leurs.
— Puis j'- faire autrement, pour la gloire de notro parti, que de leur demander ce sacrifice? dit Castelnau. Des martyrs Bout souvenl plus utiles et plus glorieux à leur causo que des vainqueurs.
— Oui, reprit Gabriel, mais votre devoir do chef n'est-il pas d'abord d'essayer de sauver les forces qui vous ont été confiées? quitte à mourir ensuite à leur tête si lo salut ne peut se concilier avec l'honneur.
— Donc, dit Castelnau, vous mo conseillez?...
— De tenter les moyens pacifiques, reprit Gabriel. Si
n'-M-tez, vous n'avez aucune chance d'éviter la délaite et le massacre. Si vous cédez à la nécessité, ils
n'ont pas, ce mo somblo, le droit de punir un projet sans exécution. On ne préjuge pas, on châtie encore moins des desseins. Vous désarmez vos ennemis en vous désarmant.
— J'ai tant à me repentir de n'avoir pas suivi votre premier avis, dit Castelnau, que je voudrais vous obéir cette fois. Pourtant, j'avoue quo j'hésite. 11 me répugue de reculer.
— Pour reculer, il faudrait avoir fait un pas en avant, dit Gabriel. Or, qui prouvo votre rébellion jusqu'ici ? C'est en tirant l'épée que vous vous déclareriez coupable. Tenez, ma présence peut encore, Dieu merci 1 vous être bonne à quelque chose. Je n'ai pu vous sauver hier, voulez-vous que je tâche de vous sauver aujourd'hui?...
— Que feriez-vous? demanda Caslelnau ébranlé.
— Rien que de digne de vous, soyez tranquille ! dit Gabriel. J'irai au duc de Nemours qui commande la troupe royale. Je lui annoncerai qu'aucune résistance ne lui sera faite, qu'on va lui ouvrir les portes, et que vous vousrei. • drez à lui, mais sur parole. Il faudra qu'il engage sa foi ducale qu'aucun mal ne sera fait ni à vous ni à vos gentilshommes, et qu'après vous avoir conduits auprès du roi pour exposer vos griefs et vos demandes, il vous fera mettre en liberté.
— Et s'il refuse ? dit Castelnau.
— S'il refuse, répondit Gabriel, les torts seront de son côté ; il aura repoussé une conciliation juste et honorable, et toute la responsabilité du sang versé retombera sur sa tête. S'il refuse, Castelnau, je reviendrai parmi vous pour mourir à vos côtés.
— Croyez-vous, dit Castelnau, que La Renaudie, s'il était à ma place, consentirait à ce que vous proposez?
— Sur mon âme! je crois que tout homme raisonnable y consentirait.
— Faites donc 1 dit Castelnau : notre désespoir, si, comme je le crains, vous échouez auprès du duc, n'en sera que plus redoutable.
— Merci, dit Gabriel. J'espère, moi, réussir, et préserver avec l'aide de Dieu tant de nobles et vaillantes existences.
Il descendu m courant, se fit ouvrir la porte do la cour, et, un drapeaa de parlementaire à 11 main, s'avança vers le doc de Nemours qui, à obérai au milieu des siens, attendait la poil ou la guerre.
— Je ne sais m monseigneur me reconnaît dit Gabriel, au duc ; je suis le comte de Motrtgommerv.
— Oui, monsieur de Montgommery, je vous reconnais, reprit Jacques de Savoie. IfonsîeoT de Guise m'a provenu que je roua trouverais ici, mais en ajoutant que vous y étiez avec sa permis-ion, et en me recommandant do vous traiter en ami.
— One précaution qui pourrait me calomnier auprès d'autres amis malheureux!... dit Gabriel en secouant tristement la tète. Mais monseigneur, oserais-je vous demander un moment djentretien.
— J -, dit monsieur de Nemours.
Castelnau qui, par une fenêtre grillée du château, suivait
avec angoisse tous les mouvemens du duc et de Gabriel, ! se retirer à récart et s'entretenir quelques minutes avec animation. Pins, Jacques de Savoie demanda de quoi i sur un tambour les lignes rapides d'un bilan comte de Montgommery. Gabriel parut le remercier avec effusion.
Il y -i\ ait dont de l'espoir. Gabriel, en effet, revint précipitamment rers le château, et, l'instant d'après, remettait, sans mot dire el tout hors d'haleine, à Castelnau, la déclaration suivante :
« Monsieur de Castelnau et ses compagnons du chîHeau Mil consenti dèfl mon arrivée ;i poser les armes el s w> retnire à moi, jesoussigné, Jacques de Savoie,
li juré rua loi de prinoe, ^ir mon honneur et la .lamnition rie mon on-', qu'il- n'auraient auCUB mal. et que je
le. ramènerais saii - ■ — quinze d'entre eux avec le
sieur de Castelnau devant seulement me suivre à Amboise, pour faire au roi, notre Sire, leurs pacifiques remoQlran-
» Donné au château de Noizai, ce 16 de mars 1">G0.