‹ Les deux Diane (volume 2)Chapitre 22 sur 27 · JACQUES DE SAVOIE · texte numérisé non relu

JACQUES DE SAVOIE

— Merci, ami, dit Castelnau à Gabriel après cette lecture ; vous nous avez sauvé la vie, et plus que la vie, l'honneur. A ces conditions- là, je suis prêt à suivre monsieur de Nemours à Amboise, car du moins, nous n'y arriverons pas en prisonniers devant leur vainqueur, mais en opprimés devant leur roi. Encore une fois, merci.

Mais en serrant la main de son libérateur, Castelnau s'aperçut que Gabriel était redevenu aussi triste qu'auparavant.

— Qu'avez-vous donc encore 1 lui demanda-t-il.

— Je pense maintenante La Renaudie et aux autres protestans qui doivent attaquer Amboise cette nuit, répondit Gabriel. Sans doute, hélas ! il est trop tard pour les sauver, eux. Pourtant, si j'essayais? La Renaudie ne doit-il pas prendre par la forêt de Château-Regnault ?

— Oui, dit Castelnau avec empressement, et vous pourriez encore l'y retrouver peut-être, et le sauver comme vous nous avez sauvés.

— Je le tenterai, du moins, dit Gabriel. Le duc de Nemours va me laisser libre, je pense. Adieu donc, ami, je vais continuer, si je puis, mon rôle de conciliation. Au revoir, à Amboise.

— Au revoirl reprit Castelnau.

Comme Gabriel l'avait prévu, le duc de Nemours ne s'opposa point à ce qu'il quittât Noizai et le détachement des troupes royales.

L'ardent et dévoué jeune homme put donc s'élancer à cheval dans la direction de la forêt de Château-Regnault.

Pour Castelnau et los quinze chefs qui marchaient avec lui, ils suivirent, confianset tranquilles, Jacques deSavoio à Amboise.

Mais, à leur arrivée, ils furent sur-le-champ conduits en prison. Ils devaient y rester, leur dit-on, jusqu'à ce que l'échauffourée fût terminée, et qu'il n'y eût plus de danger à les laisser pénétrer jusqu'au roi.

LA FORET DE CIIATE.U'-REGNALLT.

La fcrtMdeChâteau-Regnault n'était pas, par bonheur,dis-

tante do plus d'une lieue et demie de Noizai. Gabriel s'y di-

I au galop do «on bon cheval ; mais une fois qu'il y fut

ré, il la parcourut en tous sens pondant plus d'une

licure, sans rencontrer aucune troupe amie ou ennemie.

— Enfin, il crut entendre, au tournant d'une allée, lo galop régulier de la cavalerie. Mais ce no pouvaient être des réformés ; car on riait et on parlait, et les huguenots avaient trop intérêt à dérober leur marche pour no pas garder le plus complet silence.

N"ini[ orte ! Gabriel S'élança de ce côté, et découvrit bientôt les écharpes rouges des troupes royales.

En s 'avançant vers le chef, il le reconnut et fut reconnu par lui.

Mit le baron do Pardaillan, un jeune et vaillant officier, qui avait combattu avec lui sous monsieur do Guiso en Italie.

— Eh l c'est le comte de Montgommery I s'écria Pardaillan. Jo vous croyais à Noizai, comte.

— JVn arrive, dit Gabriel.

— Et que s'y est-il passé ? Marchez donc un peu avec nous, et contez-moi celât

Gabriel fit le récit de l'arrivée soudaine du duc de Nemours de la surprise de la terrasse et du pont-levis, do son intervention a lui-même entre les deux partis, et de la soumission pacifique qui en avait été l'heureux résultat. • Pardieu I dit Pardaillan, monsieur do Nemours a eu de la ctaaDce, el je voudrais bien en avoir autant. Savezmonsieur de Monljommery, contre quijo marche en ce moment T

f93 LES DEUX DIANE.

— Contre La Renaudic, sans doute? dit Gabriel.

— Justement. Et savez-vous ce qu'il m'est, La Renaudie?

— Mais, votre cousin, je crois, c'est vrai je m'en souviens.

— Oui, mon cousin, dit Pardaillan, et plus que mon cousin, mon ami, mon compagnon d'armes. Savez-vous que c'est dur de se battre contre celui qui s'est si souvent baltu à nos côtés?

— Oh 1 oui ! dit Gabriel... Mais enfin vous n'êtes pas sûr de le rencontrer?

— Eh 1 si fait ! j'en suis sûr ! reprit Pardaillan, mes instructions ne sont que trop précises, et les rapports de ceux qui l'ont livré que trop fidèles. Tenez : encore un quart d'heure de marche, dans la seconde allée à gauche je dois me trouver en face de La Renaudie.

— Mais si vous preniez par cette allée? souffla Gabriel.

— Je manquerais à mon honneur et à mon devoir de soldat, reprit Pardaillan. Je le voudrais d'ailleurs que je ne ne pourrais pas. Mes deux lieutenans ont reçu aussi bien que moi les ordres de monsieur de Guise, et ne me laisseraient pas y contrevenir. Non, mon seul espoir est que La Renaudie consente à se, rendre à moi Espoir bien incertain 1 car il est fier et brave ; car en champ ouvert il ne va pas être surpris comme Castelnau ; car nous ne lui serons pas de beaucoup 'supérieurs en nombre. Enfin, vous m'aiderez toujours, .nonsieur de Montgommery, à lui conseiller la paix?

— Hélas! dit Gabriel, je ferai de mon mieux.

— Au diable ces guerres civiles 1 s'écria Pardaillan pour conclure.

Ils marchèrent à peu près dix minutes en silence. Quand ils eurent tourné la deuxième allée à gauche :

— Nous devons approcher, dit Pardaillan. Le cœur me bat. Pour la première fois de ma vie, je crois, Dieu me damne I que j'ai peur.

Les cavaliers royaux ne riaient plus et ne causaient plus, mais s'avançaient lentement et avec précaution. Ils n'eurent pas fait deux cents pas, qu'à travers un

fourré d'arbres, dans un sentier qui longeait le grand chemin, ils crurent voir bril.erdes armes.

Leur doute ne fut pas long d'ailleurs, car presque aussitôt une voix Orme cria :

— Halte I qui va là?

— C'est la voix de La Renaudie, dit Pardaillanà Gabriel. Et il répondit à l'appel :

— Valois et Lorraine l

Sur-le-champ, déboucha à cheval de la contre-allée La Renaudie, raivi de sa troupe.

Néanmoins, il ordonna aux siens do s'arrêter, et fit quel quf d avant.

Pardaillan l'imita, cria à ses gens : halto ! et s'avança vers lui awr te seul Gabriel.

On eût dit deux amis empressés de se revoir après une longue absence, plutôt que deux ennemis prêts à se combattra.

— Je t'aurais déjà répondu comme je le dois, dit La Renaudie en approchant, si je n'avais cru reconnaître une voix amie... Ou je me trompe bien, ou celte visière me cache les traits de mon cher Pardaillan.

— Eh! oui, c'est moi, mon pauvre La Renaudie, repri Pardaillan, et si j'ai un conseil de frère à te donner c'est de renoncer à ton entreprise, ami, et de mettre tout do suite bas les armes.

— Oui-dà, est -ce vraiment là un conseil de frère? dit La Renaudie avec quelque ironie.

— Oui, monsieur de La Renaudie, reprit Gabriel en so montrant, le conseil est d'un ami loyal, je vous l'atteste- Castelnau B'est rendu à monsieur de Nemours, ce matin,

vous ne l'imitez, vous êtes perdu.

— Ali! ahl monsieur de Monigommery 1 reprit La Renau lie, roua aussi avec ceux-là ?

— Je ne suis m avec ceux-là ni avec vous-même, dit gravement et tristement Gabriel, je suis entre vous.

— Oh: z-rnoi, monsieur le comte, reprit La Renaudn -mu par le noble et digne accent de Gabriel. Je n'ai {/as voulu vous oftenser, et je douterais, je crois, de moi plutôt que de vous.

— Croyez-moi donc alors, dit Gabriel, et ne risquez pas un combat inutile et funeste. Rendez-vous.

— Impossible ! dit La Renaudie.

— Mais sache donc, reprit Pardaillan, que nous ne sommes ici qu'une faible avant-garde.

— Et moi, répondit le chef réformé, crois-tu que j'aie commencé avec cette poignée de braves que voilà?

— Je te préviens, dit Pardaillan, que tu as dans tes rangs des traîtres.

— Ils sont maintenant dans les vôtres, reprit La Renaudie.

— Je me charge d'obtenir votre grâce de monsieur de Guise, dit encore Pardaillan qui ne savait que trouver.

— Ma grâce ! s'écria La Renaudie, j'espère avoir bienôt à en donner plutôt qu'à en recevoir, des grâces 1

— La Renaudie 1 La Renaudie 1 tu ne voudras pas me contraindre à tirer le fer contre toi, Godefroy, mon vieux camarade, mon ami d'enfance.

— Il faut. pourtant s'y préparer, Pardaillan; car tu me connais justement trop bien pour croire que je sois disposé à te céder le champ.

— Monsieur de La Renaudie, s'écria Gabriel, encore une fois vous avez tort...

Mais il fut brusquement interrompu...

Les cavaliers des deux partis, restés à distance, en vue les uns des autres, ne comprenaient rien à ces étranges pourparlers de leurs chefs, et brûlaient d'en venir aux mains.

— Que diable 1 se disent-ils donc là si longuement? murmuraient les soldats de Pardaillan.

— Ah! çà, disaient de leur côté les huguenots, croientils donc que nous sommes venus ici pour les regarder causer de leurs affaires ?

— Attends ! attends ! dit un de ceux de la troupe de La Renaudie, où tout soldat était chef, je sais un moyen d'abréger leur conversation.

Et, au moment où Gabriel prenait la parole, il tira un coup de pistolet contre la troupe de Pardanfan.

— Tu vois ! s'écria douloureusement celui-ci, le premier coup est parti des tiens.

— Sans mon ordre I dit vivement La Ronaudio. Mais puisque le sort en est jeté, tant pis 1 Allons ! mes amis, en avant!

Il retourna vers ses gens, et Pardaillan, pour no pas rester on arrière, en ût autant, et cria aussi :

— En avant!

Le feu commença.

Cependant, Gabriel était resté immobile entre les rouges et les blancs, entre les royaux et les réformés. Il avait à peine rangé son cheval de côté, et essuyait le feu des deux parts.

Dès les premiers coups, le plumet de son casque fut tra- Tcrsé d'une balle, et son cheval tué sous lui.

Il se dégagea desétriers et demeura encore debout, sans remuer, et comme pensif, au milieu de cette terrible mêlée.

La poudre était épuisée, les deux troupes s'élancèrent et continuèrent le combat à l'épée.

Gabriel ne bougea toujours pas parmi le cliquetis des armts, et sans seulement toucher la poignée do son épée, il se contenta de regarder les coups furieux qui se donnaient autour de lui, triste et morne comme l'eût été l'image de la France entre ces Français ennemis.

Les réformés, inférieurs en nombre et en discipline, commençaient d'ailleurs à plier.

La Renan lie, dans le tumulte, avait rejoint Pardaillan.

— A moil lui cria-t-il, que je meure du moins do ta main !

— Ah ! dit Pardaillan, celui qui tuera l'autre sera le plus généreux I

ils s'attaquèrent avec vigueur. Les coups qu'ils se portaienl résonnaient sur leurs armures comme des marteaux sur l'enclume. La Renaudie tournait autour de Pardaillan, . ferme sur ses arçons, parait et ripostait sans se lasser. I' ,x rivaux altérés de vengeance n'eussent pas été plus acharnés.

Enfin, La Renaudie enfonça son épée dans la poitrine de Pardaillan qui tomba.

Mais ce ne fut point Pardaillan qui jeta un cri, ce fut La Renaudie!...

Heureusement pour le vainqueur, il n'eut pas même le temps d'envisager sa funeste victoire.

Montigny, le page de Pardaillan, tira sur lui un coup d'arquebuse qui l'abattit de son cheval, mortellement blessé.

Néanmoins, avant de mourir, La Renaudie trouva encore la force de renverser mort sur la place, du revers de son épée, le page qui l'avait frappé.

Autour de ces trois cadavres, la mêlée se concentra plus furieuse que jamais.

Mais les huguenots avaient évidemment le dessous, et bientôt, privés de leur chef, ils furent on pleine déroute.

Le plus grand nombre fut tué. On en fit quelques-uns prisonniers, et quelques-uns prirent la fuite.

Cet atroce et sanglant combat n'avait pas duré dix minutes.

Les cavaliers royaux se disposèrent à revenir à Amboise. On mit sur le même cheval, pour les rapporter ensemble, les deux cadavres de Pardaillan et de La Renaudie.

Gabriel qui, malgré ses ardens souhaits, ménagé sans doute par les armes des deux partis, n'avait pas reçu une égratignure, contempla tristement ces deux corps qu'animaient encore, il y avait à peine quelques instans, les deux plus nobles cœurs qu'il eût connus peut-être.

— Lequel des deux était le plus brave ? se disait-il. Lequel des deux aimait le mieux l'autre? Lequel des deux fait perdre le plus à la pairie?

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