‹ Les deux Diane (volume 2)Chapitre 8 sur 27 · OCCASION · texte numérisé non relu

OCCASION

Malgré les efforts qu'elle avait faits pour l'empêcher, ou plutôt à cause de ces efforts, ce que madame de Castro avait prévu et craint se réalisa.

Gabriel était sorti de chez elle tout triste et tout troublé. La Gèvre do Diane l'avait gagné en quelque sorte, et offusquait ses yeux, confondait ses pensées.

Il allait machinalement par les escaliers et les corridors connus du Louvre, sans faire beaucoup attention aux objets extérieurs.

Néanmoins, sur le point d'ouvrir la porte de la grande galerie, il se rappela qu'à son retour de Saint-Quentin, c'était là qu'il avait rencontré Marie Stuart et que l'intervention de la jeune reine-dauphine lui avait permis d'arriver jusqu'au roi, auprès duquel l'attendait une première déception.

Car on no l'avait pas trompé et outragé qu'une fois! e'étcit à plusieurs reprises qu'on avait frappé de mort son espérance t Après une première duperie, il eût bien dû s'habituer et s'attendre à ces interprétations exagérées et lâches de la lettre d'un traité sacré !

Tandis que Gabriel roulait dans son esprit ces irritans souvenirs, il ouvrait la porte, et entrait dans la galerie.

Tout à coup il frémit, recula d'un pas et s'arrêta comme pétrifié.

A l'autre extrémité de la galerie, la porte parallèle venait de s'ouvrir.

Dn homme était entré.

Cet homme, c'était Henri II, Henri, l'auteur, ou du moins

le prino'pal complice de ces criminelles déceptions qui avaient à jamais désolé et perdu l'âme et la vie de Gabriel !

Le roi s'avançait seul, sans armes et sans suite.

L'offenseur et l'offensé, pour la première fois depuis i'outrage, se trouvaient en présence, seuls et séparés l'un le l'autre par une distance de cent pas à poino, qu'en vingt secondes et en vingt bonds l'on pouvait franchir.

Nous avons dit que Gabriel s'était arrêté court, immobile et glacé comme une statue, comme la statue de la Vengeance ou de la Haine.

Le roi aussi s'arrêta, en apercevant subitement celui que, depuis près d'un an, il n'avait encoro revu que dans ses songes.

Ces deux hommes demeurèrent ainsi près d'une minute cans bouger, comme fascinés l'un par l'autre.

Dans le tourbillon de sensations et d'idées qui remplissaient de ténèbres le cœur de Gabriel, le jeune homme éperdu ne savait choisir aucune réflexion, trouver aucune résolution. Il attendait.

Quant à Henri, malgré son courage éprouvé, ce qu'il ressentait, oui, c'était bien de l'effroi !

Pourtant il redressa le front à cette idée, chassa toute lâche velléité et prit son parti.

Appeler c'eût été craindre, se retirer c'eût été fuir. Il s'avança vers la porte où Gabriel restait cloué. Aussi bien, une force supérieure, une sorte d'entraînement invincible et fatal l'appelait, le poussait vers ce pâle tntôme qui semblait l'attendre!

Il commençait à subir le vertige de sa destinée.

Gabriel le voyait marcher ainsi vers lui avec une espèce de satisfaction aveugle et instinctive, mais il ne parvenait • dégager aucune pensée des nuages qui obscurcissaient son esprit.

Il mit seulement la main sur la garde de son épée. Quand le roi ne fut plus qu'à quelques pas de Gabriel, elle crainte qu'il avait déjà repoussée le reprit, et lui serra Le cœur comme dans un étau.

ES DEUX DIANE. (g

Il se disait vaguement que sa dernière heure était venue, et que c'était juste.

Pourtant, il s'approchait toujours. Ses pieds semblaient le porter en avant d'eux-mêmes et sans que sa volonté endormie y eût part. Les somnambules doivent marcher ninsi.

Lorsqu'il se trouva tout à fait devant Gabriel, qu'il mit entendre son souffle et qu'il eut pu toucher sa main, il perla, dans son trouble éirange, la main à sa toque de vers, et salua le jeune homme.

Gabriel ne lui rendit pas ce salut. Il garda son attitude Be marbre, et sa main pétrifiée ne quitta pas son épée pour son chapeau.

Pour le roi, Gabriel n'était plus un sujet, mais un repré-

ntantde Dieu devant lequel on s'incline.

Pour Gabriel Henri n'était plus un roi, mais un homme qui avait tué son père, et auquel il ne pouvait devoir que de la haino.

Cependant, il le laissa passer sans rien lui faire et sans rien lui dire.

Le roi, de son côté, passa sans se retourner, sans s'étonner du manquo de respect.

Quand la porte se fut refermée entre ces deux hommes, et que te charme fut rompu, chacun d'eux se réveilla, se frotta les yeux et se demanda :

— N'était-ce pas un rêve?

Gabriel sortit lentement du Louvre. Il ne regrettait pas l'occasion perdue, il ne se repentait pas de l'avoir laissé échapper.

Il éprouvait plutôt une espèce de joie confuse.

— Voiei ma proie qui vient à moi, pensait-il, la voilà .i tourne autour de mes filets, et qui se rapproche de

mon épieu.

11 dormit cette nuit à comme il n'avait pas dormi depuis longtemps.

Le roi n'était pas si tranquille! Il se rendit chez Diane qui l'attendait, et qui le reçut, on devine avec quels transports l

Mais Henri fut distrait et inquiet. Il n'osa parler du comte

(if Montgommery. Il se disait pourtant que Gabriel sot tait sans doute de chez sa fille quand il l'avait rencontré. Mais ir ne voulut point approfondir cela; seulement, lui qui était venu pour une effusion de confiance, il conserva pendant toute sa visite un air de défiance et de contrainte.

Puis il rentra chez lui sombre et triste. Il se sentait mécontent de lui-même et des autres. Il ne dormit pas de la nuit.

Il lui semblait qu'il était entré dans un labyrinthe d'où il ne sortirait pas vivant.

— Cependant, se disait-il, je m'offrais en quelque sorte aujourd'hui à l'épée de cet homme. Il est donc certain qu'il ne veut pas me tuer !

Le roi, pour se distraire et s'étourdir, ne voulut pas rester à Paris. Pendant les jours qui suivirent cette rencontre du comte de Montgommery, il alla successivement à Saint- Germain, à Chambord et chez Diane de Poitiers, au château d'Anet.

Vers la fin de ce mois de juin, il était à Fontainebleau.

Et partout il déployait le plus d'activité possible, et semblait vouloir éteindre sa pensée dans le bruit, le mouvement et l'action.

Les têtes prochaines du mariage de sa fille Elisabeth avec le roi Philippe II donnaient à ce besoin fébrile d'activité un aliment et un prétexte.

A Fontainebleau, il voulut offrir à l'ambassadeur d'Espagne le spectacle d'une grande chasse à courre dans la forêt. Cette chasse fut Gxé par lui au 23 juin.

La journée s'annonça comme devant être chaude et lourde. Le temps était à l'orage.

Henri ne contremanda pas néanmoins les ordres donnés. Une tempête c'est encore du bruit.

Il voulut monter son cheval le plus impétueux et le plus rapide, et se livra à la chasse avec une sorte de fureur.

U y eut même un moment où, emporté par son ardeur et l'ardeur de son cheval, il dépassa tous ceux qui le suivaient, perdit la chasse de vue et s'égara dans la forêt.

Les nuages s'amoncelaient au ciel, de sourds grondemens retentissaient au loin. L'orage allait éclater.

Henri, penché sur son cheval écumant, dont il n'essayait pas de ralentir la course, mais qu'il pressait plutôt de la voix et de l'éperon, allait, allait, plus vite que le vent, parmi les arbres et les pierres ; ce galop vertigineux lui plaisait, et il riait tout haut et tout seul.

Pendant quelques instans, il avait oublié.

Tout à coup son cheval se cabra, effrayé ; un éclair venait de déchirer la nue, et le fantôme soudain d'une de ces roches blanches qui abondent dans la forêt de Fontainebleau s'était dressé à l'angle d'un sentier.

Le tonnerre en éclatant redoubla la peur du cheval ombrageux. Il s'élança tout effaré. Son brusque mouvement en arrière avait cassé la bride prè> du mors. Henri n'en était plus maître.

Alors commença une course furieuse, terrible, insensée.

Le cheval à la crinière raidie, aux flancs fumans, aux jarrets d'acier, fendait l'air comme un flèche.

Le roi, penché sur son cou pour ne pas tomber, les cheveux hérissés, les habits au vent, cherchait vainement à reprendre la bride qui lui eût d'ailleurs été inutile.

Si quelqu'un les eût vu passer ainsi dans la tempête, il les eût pris à coup sûr pour une vision infernale et n'eût pensé qu'à faire le signe de la croix.

Mais personne n'était même là ! pas une âme vivante, pas une chaumière habitée. Cette dernière chance de salut qu'offre à l'homme en péril la présence de son semblable, manquait au cavalier couronné.

Pas un bûcheron, pas un mendiant, pas un braconnier, pas un voleur pour sauver ce roi 1

Et la pluie ruisselante, et les coups de plus en plus rapprochés de la foudre, accéléraient de plus en plus le galop éperdu du cheval terrifié.

Henri, de ses yeux égarés, tâchait vaguement de reconnaître le sentier de la forêt que suivait sa course mortelle.

Il se reconnut à certaine éclaircio d'arbres, et il frémit.

Le sentier menait droit au sommet d'une roche escarpée, qui surplombait à pic sur un trou profond, un abîme !

Le roi s'efforça d'arrêter le cheval de la main, de la voix. Rien n'y fit.

Se laisser tomber, c'était aller se briser le front sur quelque tronc d'arbre ou quelque saillie de granit. Mieux valait n'employer qu'au dernier moment cette ressource désespérée.

Mais en tout cas, Henri se sentait perdu, et déjà recommandait à Dieu son âmo pleine de remords et pleine d'épouvante.

Il ne savait même pas au juste à quel endroit du sentier il se trouvait, et si le précipice était près ou loin.

Mais il devait être près, et le roi, à tous risques, allait se laisser glisser à terre...

En jetant devant lui un dernier regard au loin, il aperçut, au bout du sentier, un homme, à cheval comme lui, mais arrêté à l'abri sous un chêne.

Cet homme, il ne pouvait le reconnaître à cette distance. D'aideurs, un manteau long et un chapeau à larges bords cachaient ses traits et sa tournure. Mais c'était sans nul doute quelque gentilhomme égaré aussi dans la lorêt.

Des-lors Henri était sauvé. Le sentier était étroit, et l'inconnu n'avait qu'à pousser son cheval en avant pour barrer le passaice à celui du roi, ou seulement à allonger la main pour l'arrêter dans sa course.

Rien de plus facile, et, quand même il y aurait eu à cela quelque danger, l'homme, en reconnaissant le roi, ne devait pas hésiter à courir ce danger pour sauver son maître-

En vingt fois moins de temps qu'on n'en met à lire ceci, les trois ou quatre cents pas qui séparaient Henri de son sauveur avaient été franchis.

Henri, pour l'avertir, jeta vers lui un cri do détresse en agitant son bras levé.

L'homme le vit et fit un mouvement. Il s'apprêtait sans doute.

Mais, 0 terreur 1 le cheval emporté passa devant lui sans que l'étrange cavalier fît pour le retenir le plus imperceptible geste.

Il sembla même s'être un peu reculé pour éviter tout choc possible.

Le roi poussa un second cri non plus d'appel et de prière, cette fois, mais de rage et de désespoir.

Cependant il croyait sentir sous les pieds de fer de son cheval sonner la pierre et non plus le sol.

Il était arrivé au rocher fatal.

Il prononça [•) nom de Dieu, dégagea son pied do l'élrier, et. à tout hasard, se laissa aller à terro.

La secousse l'envoya rouler a quinze pas de là. Mais, par un vrai miracle, il tomba sur un tertre de mousse et d'her be, et ne se fit point de mal. Il était temps I l'abîme s'ouvrait à vingt pas do là.

Quant à son cheval, étonné de no plus sentir son fardeau, il parut ralentir un peu son élan; si bien qu'arrivé sur le bord du gouffre, il eut lo temps de le mesurer, et, par un dernier instinct, dose rejeter violemment en arrière, l'œil agrandi, les naseaux fumans, la crimière éehevelée.

liais si le roi l'eût monté encore, ce temps subit d'arrêt l'eût justement précipité dans l'abîme.

Aussi, après avoir élevé vers Dieu, qui l'avait si évidemment protégé, une fervente action de grâce ; après avoir rejoint, calmé- et remonté son cheval; la première pensée de Henri fut de courir, plein de colère, sur cet homme qui, sans l'intervention divine, l'eût laissé si lâchement périr.

L'inconnu était resté à la même place, toujours immobile sous les plis de son manteau noir.

— Misérable ! lui cria en s'approchant le roi quand il fut à porté'' de se faire entendre. N'as-tu donc pas vu mou danger? Ne m'as-tu pas reconnu, régicide? Et, quauu va n'eût pas été ton roi, ne devais-tu pas sauver tout homme en un tel péril, puisque tu n'avais pour cela qu'à étendre le bras, infâme 1

L'homme ne bougea pas, ne répondit pas ; il releva seulement un peu sa tête que dérobait aux yeux de Henri son large feutre.

Le roi frémit en reconnaissant la figure pâle et morne de Gabriel. Dès lors, il se tut, et, courbant le front :

— Le comte de Montgommery l murmura-t-il tout bas : alors je n'ai rien à dire.

Et, sans ajouter une parole, il donna de l'époion à son cheval, et rentra au galop dans la forêt.

— II ne me tuerait pas, se disait-il pris d'un frisson mortel, mais il paraît qu'il me laisserait mourir.

Pour Gabriel, resté seul, il se répéta avec un sourire lugubre:

— Je sens ma proie venir et l'heure s'approcher.

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