LE PIS-ALLER D'UNE COQUETTE
En complétant par les mémoires et chroniques du temps le récit d'Aloyse, que son mari Ferrot Davrigny, écuyer et confident du comte de Montgommery, avait instruite à mesure de tous les faits de la vie de son maître, voici
quelle fut la sombre histoii'e de Jacques de Monfrommery, père de Gabriel. Son Mis en savait les détails généraux et officiels, mais le sinistre dénouement qui la terminait était ignoré de lui comme de tous.
Jacques de Montgommery, seigneur de Lorges, avait été, comme tous ses aïeux, brave et hardi, et, sous le règne guerrier de François 1er, on l'avail toujours vu au pn^mier rang là où l'on se battait. Aus>i, tut-il fait de bonne heure colonel de l'infanterie française.
Parmi ses cent actions d'éclat, il y eut cependant un événement fâcheux, celui auquel Nostradamus avait fai allusion.
C'était en 1521 ; le comte de Montgommery aA'-ait vingt ans à peine et n'était encore que capitaine; l'hiver était rigoureux, et les jeunes gens, le jeune roi François 1er en tête, venaient de faire une partie de pelotes de neige ; un jeu non sans périls, fort à la mode dans ce temps-là : on se divisait en deux camps, — les uns gardaient une maison, et, avec des boules de neige, les autres l'assaillaient. Le comte d'Knghien, seigneur de Cérisoles, fut tué dans un jeu pareil. Peu s'en fallut que Jacques de Montgommery ne tuAt aussi le roi. La bataille achevée, il s'agissait de se réchauffer; on avait laissé le feu s'éteindre, et tous ces jeunes fous en tumulte voulurent eux-mêmes le rallumer. Jacques tout courant apporta le prem.ierun tison enflammé entre des pincettes, mais il rencontra sur son passage François 1er qui n'eut pas le temps de se garantir, et fut violemment heurté au front par la bûche en feu. Il n'en résulta par bonlie\ir qu'une blessure, mais assez grave encore, et la cicatrice disgracieuse qu'elle laissa donna lieu à la mode de la barbe longue et des cheveux courts décrétés alors par François 1er.
Comme le comte de Montgommery fit oublier ce malencontreux accident par mille beaux f<its d'armes, le roi ne lui en garda pas rancune, elle laissa s'élever aux preniiers rangs à la cour et à l'armée. En 1530, Jacques épousa Claudine de La Boissière. Ce fut un simple mari ige d»^ convenance, pourtant il pleura longtemps sa femme, qui mourut en 1533, après la nais;ance de Gabriel. — Le fond de
son caracf^rp d'ailleurs, comme du caractère de ceux qui sont prédestinés à quelque chose de fatal, était la tristesse. Quand il se trouva veuf et seid, ses distractions furent des coups d'i^pée, il se jetait dans les périls par ennui. Mais en 153-), après la trêve de Nice, lorsque cet hunnne de guerre et d'action dut se mettre au ré^nme de la cour, et se promener dans lesj.''alerics des Tournolles ou du I^uvre, une épée de parade au côté, il faillit périr de dégoût.
Une passion le sauva et le perdit.
La Circé royale prit dans ses enchantemens ce vieil enfant robuste et naïf. Il s'éprit de Diane de Poitiers.
11 tourna trois mois autour d'elle, morne et sombre, sans lui adresser une seule Ibis la parole, mais il la regardait avec un resard qui disait tout. Il n'eu fallait pas tant à la grande sénéchale pour comprendre que cette âme lui appartenait. Klle écrivit cette passion dans un coin de sa mémoire comme pouvant lui servir dans l'occasion.
L'occasion vint. François 1er commtnçait à U'^liger sa belle maîtresse, et il se tournait vers madame d'Ktampes, qui était moins belle, mais qui avait l'avantage immense d'être belle autrement.
Quand les symptômes d'abandon furent flagrans, Diane, pour la première fois de sa vie, parla à Jacques de Montgommery.
Cela se passait aux Tournellcs, dans une fête donnée par le roi à la favorite nouvelle.
— Monsieur de Montgommery? fit Diane en appelant le comte.
Il s'approcha, la poitrine émue, et salua gaudiement.
— Connne vous êtes donc Irisie, monsieur de iilonlgommery ! lui dit-elle.
— A en mourir, madame.
— Et pourquoi cela, grand Dieu !
— Madame, c'est que Je voudrnis me faire tuei».
— Pour (|Uflqu'un, .sans doul^-?
— Pour qufl(]u'un ce serait tjien doux; mais, ma foil pour rien ce serait doux encore.
— Voilà, reprit Diane, une terrible mélancolie; et d'où vient cette maladie noire ?
— Est-ce que je sais, madame ?
— Je sais , moi, monsieur do Montgommery. Vous m'aimez.
Jacques devint tout pâle, puis, s'armant de plus de résolution qu'il ne lui en eût certes fallu pour se jeter seul au milieu d'un bataillon ennemi, il répondit d'une voix rude et tremblante :
— Eh bien 1 oui, madame, je vous aime, tant pis !
— Tant mieux ! reprit Diane en riant.
— Comment avez-vous dit cela ? s'écria Montgommery palpitant. Ah ! prenez -y garde, madame ! Ce n'est pas un jeu, ceci , c'est un amour sincère et profond, bien qu'il soit impossible, ou parce qu'il est impossible.
— Et pourquoi donc est-il impossible? demanda Diane.
— Madame, reprit Jacques, pardonnez ma franchise, je n'ai pas appris à farder les faits avec des mots. Est-ce que le roi ne vous aime pas, madame?
— C'est vrai, reprit Diane en soupirant, il m'aime.
— Vous voyez donc bien qu'il m'est défendu, sinon de vous aimer, du moins de vous déclarer cet amour iadigne.
— Indigne de vous, c'est juste, dit la duchesse.
— Oh l non, pas de moi I s'écria le comte, et s'il se pouvait qu'un jour!...
Mais Diane l'interrompit avec une tristesse grave et une dignité bien jouée :
— Il suffit, monsieur de Montgommery, dit-elle, cessons, je vous prie, cet entretien.
Elle le salua froidement et s'éloigna, laissant le pauvre comte balloté de mille sentimens contraires , jalousie , amour, haine, douleur et joie. Diane connaissait donc l'ad&ralion qu'il lui avait vouée ! Mais lui l'avait blessée peut-être ! Il avait dû lui paraître injuste, ingrat, cruel 1 II se répétait toutes les sublimes niaiseries de l'amour. Le lendemain, Diane de Poitiers dit à François 1er : — ' Vous ne savez pas, Sire ? monsieur de Montgommery est an.oureux de moi.
— Eh I eh ! reprit François en riant, les Montgommerr sont d'ancienne race, et presque aussi nobles, ma foi î quo
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i^oi - même , de plus , presque aussi braves, et, je le vois, presque aussi galans.
— Et c'est là tout ce que Votre Majesté trouve à me répondre 1 dit Diace.
— Et que voulez-vous, ma mie, que je vous réponde? reprit le roi. Et dois-je absolument en vouloir au comte de Montgommery pour avoir, comme moi, bon goût et bons yeux !
— S'il s'agissait de madame d'Ètampes, murmura Diarie blessée, vous ne diriez pas cela
Elle ne poussa pas plus loin l'entretien, mais résolut de pousser plus loin l'épreuve. Lorsqu'elle revit Jacques, quelques jours après, elle l'interpella de nouveau :
— Eh quoi ! monsieur de Montgommery, encore plus triste que d'habitude I
— Sans doute, madame, reprit le comte humblement, Car je tremble de vous avoir offensée.
— Non pas offensée, monsieur, dit la duchesse, mais affligée seulement.
— Oh ! madame, s'écria Montgommery, moi qui donnerais tout mon sang pour vous épargner une larme, comment donc ai-je pu vous causer la moindre douleur?
— Ne m'avez- vous pas fait entendre qu'étant la maîtresse du roi, je n'avais pas le droit d'aspirer à l'amour d'un gentilhomme ?
— Ah 1 ce n'était pas là ma pensée, madame, fit le comte, et ce ne pouvait pas même être ma pensée, puisque, moi, gentilhomme, je vous aime d'un amour aussi sincère que profond. J'ai voulu dire uniquement que vous ne pouviez m'aimer, puisque le roi vous aimait et que vous aimez le roi.
— Le roi ne m'aime pas, et je n'aime pas le roi, répondit Diane.
— Dieu du ciel 1 mais alors vous pourriez donc m'aimer I s'écria Montgommery.
— Je puis vous aimer, répondit tranquillement Diane ; mais je ne pourrai jamais vous dire que je vous aime.
— Et pourquoi cela, madame ?
— J'ai pu, reprit Diane, pour sauver la vie à mon père,
•levenîr la maîtresse du roi de France ; mais, pour relever mon honneur, je ne dois pas être celle du comte de Montgommery.
Elle accompagna ce demi-refus d'un regard si passionné et « languissant que le comte ne put y tenir.
— Ah ! madame, dit-il à la coquette duchesse, si vous m'aimiez comme je vous aime î...
— Eh bien?...
— Eh bien 1 que m'importe le monde, les préjugés de famille et d'honneur I Pour moi , l'univers c'est vous. Depuis trois mois je ne vis que de votre aspect. Je vous aime de tout l'aveuglement et de toute l'ardeur du premier amour. Votre beauté souveraine m'enivre et me bouleverse. Si vous m'aimez comme je vous aime, soyez la com.tesse de Montgommery, soyez ma femme.
— Merci, comte, reprit Diane triomphante. Je me rappellerai ces nobles et généreuses paroles. En attendant, vous savez que le vert et le blanc sont mes couleurs.
Jacques transporté baisa la main blanche de Diane, plus fier et plus heureux que si la couronne du monde lui eût appartenu.
Et, le jour suivant, comme François 1er faisait remarquer à Diane de Poitiers qne son adorateur nouveau commençait à porter publiquement ses couleurs :
— N'est-ce pas son droit, Sire ? dit-elle en observant le roi de toute la pénétration de son regard, et ne puis-je lui permettre de porter mes couleurs quand il m'offre de porter son nom ?
-— Est-il possible ? demanda le roi.
— Cela est certain. Sire, répondit avec assurance la duchesse, qui avait cru un moment qu'elle avait réussi, et que la jalousie chez l'infidèle allait réveiller l'amour.
Mais, après un moment de silence, le roi, en se levant pour rompre là le discours, dit gaîment à Diane :
— S'il en est ainsi, madame, la charge de grand sénéchal étant restée vacante depuis la mort de monsieur do Brézé, voire premier mari, nous la donnerons en présent de noces à monsieur de Montgommery.
— El monsieur de Montgommery pourra l'accepter, re-
prit fièrement Diane, car je lui serai une fidèle et loyale épouse, et ne lui trahirais pas ma foi pour tous les rois de l'univers.
Le roi s'inclina en souriant sans répondre, et s'^oigna.
Décidément, madame d'Etampes l'emportait.
L'ambitieuse Diane, le dépit au cœur, disait le même jour à Jacques ravi :
— Mon vaillant comte, mon noble Montgommery, je t'aime.
COMMENT HENRI II, DD VIVANT DE SON PÈRE, COMMENÇA A RECUEILLIR SON HÉRITAGE.
Le mariage de Diane et du comte de Montgommery fut fixé à trois mois de là, et le bruit public de cette cour médisante et licencieuse fut que, dans la précipitation de sa vengeance, Diane de Poitiers donna des arrhes à son mari futur.
Et cependant les trois mois se passèrent ; le comte de Montgommery était plus amoureux que jamais, mais Diane remettait de jour en jour l'exécution de sa promesse.
C'est que fort peu de temps après l'avoir engagée, elle avait remarqué de quel regard la couvait à son tour à l'écart le jeune dauphin Henri. Là-dessus une ambition nouvelle s'était éveillée dans le cœur de l'impérieuse Diane. Le titre de comtesse de Montgommery ne pouvait que couvrir une déidite. Le titre de maîtresse du dauphin était presque un triomphe. — Quoi 1 madame d'Etampes, qui parlait toujours dédaigneusement de l'âge de Diane, n'était aimée que du père, et elle, Diane, serait aimée du fils ! A elle !a jeunesse, à elle l'espérance , à elle l'avenir. Madame dÉtampes lui avait succédé, mais elle succéderait à ma-
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dame d'Etampes. Elle se tiendrait devant elle, attendant, pationteet calme, comme une vivante menace... Car Henri serait roi un jour, et Diane toujours belle, et de nouveau reine. C'était une victoire véritable en effet.
Le caractère de Henri la rendait plus certaine encore. Il n'avait alors que dix-neuf ans, mais il avait pris part à plus d'une guerre; mais, depuis quatre ans, il était marié à Catherine de Médicis, et cependant il était resté un enfant sauvage et enveloppé. Autant il se montrait entier et hardi à l'éqaitation, aux armes, aux joutes, et dans tous les exercices qui demandent de la souplesse et de l'adresse, autant il était gauche et embarrassé aux fêtes du Louvre et devant les femmes. Lourd d'esprit et de jugement, il se livrait à qui voulait le prendre. Anne de Montmorency, qui était en froid avec le roi, s'était tourné vers le dauphin, et imposait sans peine au jeune homme tous ses conseils et tous ses goûts d'homme déjà mûr. Il le menait à son gré et le ramenait à son caprice. EnQn, il avait jeté dans celte âme tendre et faible les racines profondes d'un indestructible pouvoir, et s'était emparé de Henri de telle sorte, que l'ascendant d'une femme pouvait seul désormais mettre en péril le sien.
Mais il s'aperçut bientôt avec effroi que son élève devait être amoureux. Henri négligeait les amitiés dont il l'avait savamment entouré. Henri, de farouche devenait triste et presque songeur. Montmorency regarda autour de lut, et crut s'apercevoir que Diane de Poitiers était la reine de ses pensées. Il aimait mieux Diane qu'une autre, le brutal gendarme 1 Dans ses idées grossières, il estimait la courtisane royale plus justement que le chevaleresque Montgomœery. Il arrangea son plan sur les instincts vils qu'il devinait chez cette femme, d'après les siens, et, tranquille dès lors, laissa le dauphin soupirer sournoisement pour la grande sénéchale.
C'était bien en effet la beauté qui devait réveiller lecœii* engourdi de Henri I Elle était malicieuse, provocante, vivante ; sa tête flne avait des mouvemens jolis et prompts, son regard brillait de promesses, et toute sa personne avait un attrait magnétique (on disait magique alors), qui devait
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séduire le pauvre Henri. II lui semblait que cette femme devait lui révéler la science inconnue d'une vie nouvelle. La sirène était pour lui , sauvage curieux et naïf, attirante et dangereuse comme un mystère , comme un abîme.
Diane sentait tout cela ; seulement, elle hésita \t encore, par crainte de François 1er dans le passé et du comte de Montgommery dans le présent, à se hasarder dans ce nouvel avenir.
Mais un jour que le roi, toujours galant et empressé, même avec les femmes qu'il n'aimait pas, même avec celles qu'il n'aimait plus, causait avec Diane de Poitiers dans l'embrasure d'une croisée , il aperçut le dauphin qui, d'un œil furlif et jaloux, épiait cet entretien de Diane et de son père.
François appela à haute voix Henri.
— Ah çà ! monsieur mon fils, que faites-vous là î approchez-vous donc I lui dit-il.
Mais Henri, tout pâle et honteux, après une minute d'hésitation entre son devoir et sa peur, au lieu de répondre à l'invitation de son père, prit le parti de s'enfuir comme s'il n'avait pas entendu.
— Oh là ! quel garçon sauvage et empêché 1 dit le roi ; comprenez-vous rien, madame Diane, à une timidité semblable? Vous, la déesse des forêts, avez-vous jamais vu daim plus eflarouché? ah! le vilain défaut!
— Plaît-il à Votre Majesté que j'en corrige monseigneur le dauphin? reprit Diane en souriant.
— Mnis, dit le roi, il serait difficile qu'il eût plus gentil maître au monde et plus doux apprentissage.
— Tenez-le donc pour amendé, Sire, repartit Diane ; je m'en charge.
En eftel, elle eut bientôt rejoint le fugitif. Le comte de Montgommery, en service ce jour-là, n'était pas au Louvre.
— Je vous cause donc un effroi bien grand, monseigneur ?
Diane commença ainsi la conversation — et la convoF' sion continua.
Comment elle la termina, comment elle ne s'aperçut d'aucune des bévues du prince et admira ses moindres mots, comment il la quitta avec la conviction qu'il venait d'être spirituel et charmant, et devint en effet peu à peu près d'elle charmant et spirituel, comment enfin elle fut, dans tous les sens, sa maîtresse, et lui donna en même temps des ordres, des leçons et du bonheur ; e'est là la comédie éternelle et intraduisible qui se jouera toujours, mais qui ne s'écrira jamais.
Et Montgommery? Oh ! Montgommery aimait trop Diane pour la juger, et s'était donné trop aveuglément pour y voir clair. Chacun glosait déjà à la cour sur les amours nouvelles de madame de Poitiers, que le noble comte en était toujours à ses illusions , entretenues par Diane avec soin. L'édifice qu'elle bâtissait était trop fragile encore pour qu'elle ne redoutât pas toute secousse et tout éclat. Elle gardait donc le dauphin par ambition et le comte par prudence.
DE l'utilité des AMIS.
Laissons maintenant Aloyse continuer et achever le récit qu'ont posé seulement ces préliminaires.
— Mon mari, le brave Perrot, disait-elle à Gabriel attentif, n'avait pas été sans apprendreflles bruits qui couraient pvibliquement sur madame Diane, et toutes les railleries qu'on faisait de monsieur de Montgommery. Mais il ne savait s'il devait avertir son maître, qu'il voyait confiant et heureux, ou bien s'il fallait lui cacher la trame odieuse où cette ambitieuse femme l'avait enveloppé. Il nie faisait part de ses doutes , car je lui donnais ordinairement do bons conseils, et il avait éprouvé ma discrétion et ma fer-
meté ; mais ici j'étais comme lui bien embarrassée sur ie parti à prendre.
Un soir, nous étions dans cette même chambre, monseigneur, Perrot et moi, car lecomte de Montgommery ne nous traitait pas en serviteurs, mais en amis, et avait roulu garder, même à Paris, l'habitude patriarcale de nos veillées d'hiver de Normandie, où maîtres et gens se réchauffent au même foyer après le labeur commun du jour. Le comte, pensif et la tête dans sa main, était assis devant le feu. Il allait ordinairement le soir chez madame de Poitiers, mais depuis quelque temps elle lui faisait souvent dire qu'elle était malade et ne pourrait le recevoir. II songeait à cela sans doute , Perrot raccommodait les courroies d'une cuirasse, et moi je filais.
C'était le 7 janvier 1539, par une soirée froide et pluvieuse, et le lendemain de l'Epiphanie. Rappelez-vous cette date sinistre, monseigneur.
Gabriel fit signe qu'il ne perdait pas un mot, et Aloyse contiHua :
— Tout à coup on annonça monsieur de Langeais, monsieur de Boulières et le comte de Sancerre, trois gentilshommes de la cour, amis de monseigneur, mais encore plus de madame d'Étampes. Tous trois étaient enveoppés de grands manteaux sombres, et, quoiqu'ils lussent entrés en riant, il me sembla qu'ils apportaient avec eux le malheur, et mon instinct, hélas I ne me trompait guères.
Le comte de Montgommery se leva et alla au-devant des arrivans avec ces façons hospitalières et gracieuses qui lui allaient si bien.
— Soyez les bien venus, mes amis, dit-il aux trois gentilshommes en leur serrant la main.
Sur un signe, je vins les débarrasser de leurs manteaux, et tous tr'>is prirent place.
— Quolle bonne fortune vous amène donc dans mon logis? continua le comte.
— Un triple pari, répondit monsieur de Boutièrss, et votre présence ici, mon cher comte, me fait gagner lo mien en ce moment.
— Moi , dit monsieur de Langeais, j'avais le mien diyè gagné.
— Et moi, reprit le comte de Sancerre, je gagnerai le mien tout à l'heure ; vous allez voir.
— El qu'aviez-vous donc parié, messieurs ? demamia Montgommery.
— Mais , dit mf nsieur de Boutières, Langeais que voWh avait gagé avec d'Enghien que le dauphin ne serait pas ce soir au Louvre. Nous en arrivons, et avons bien et dûment constaté que d'Enghien avait perdu.
— Quant à de Boutières, reprit le comte de Sancerre, il avait parié avec monsieur de Montejan que vous seriez fo soir chez vous, mon cher comte, et vous voyez qu'il a gagné.
— Et tu as gagné aussi, Sancerre , je t'en réponds, reprit à son tour monsieur de Langeais ; car, en somme, les trois paris n'en font qu'un, et nous aurions perdu ou gagné ensemble. Sancerre, monsieur de Montgommery, a gagé cent pistoles contre d'Aussun que madame de Poitiers serait malade ce soir.
Votre père, Gabriel, pâlit affreusement.
— Vous avez gagné, en effet, monsieur de Sancerre, dit-il d'une voix émue; car madame la grande sénéchole m'a fait prévenir tantôt qu'elle ne pourrait recevoir personne c« soir, s'étant trouvée subitement indisposée.
— La ! s'écria le comte de Sancerre, quand je le disais. Vous attesterez à d'Aussun, messieurs, qu'il me doit cent pistoles.
Et tous de rire comme des fous; mais le comte de Montgommery restait sérieux.
— Maintenant , mes bons amis, dit-il avec un accent quelque peu amer, consen tirez-vous à m'expliquer celte énigme ?
— De grand cœur, ma foi 1 dit monsieur de Boutières, mais éloignez ces bonnes gens.
Nous étions déjà près de la porte, Perrot et moi • monseigneur nous fit signe de rester.
~ Ce sont des amis dévoués, dit-il aux jeunes seigneurs,
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et corrirae d'ailleurs je n'ai à rougir de rien, je n'ai rien à cacher.
— Soit ! dit monsieur de Langeais, cela sent un peu la province ; mais la chose vous regarde plus que nous, comte. Auïsi bien je suis sûr qu'ils savent déjà le grand secret, car il court la ville, et vous aurez été le dernier à l'apprendre, selon l'usage.
— Mais parlez donc ! s'écria monsieur de Montgommery.
— Mon cher comte, reprit monsieur de Langeais, nous allons parler, car cela nous lait peine de voir ainsi tromper un gentilhomme comme nous et un galant homme comme vous ; mais si nous parlons pourtant, c'est à la condition que vous accepterez la révélation avec philosophie, c'est-à-dire en riant ; car tout ceci ne vaut pas votre colère , je vous assure , et d'ailleurs votre colère serait ici d'avance désarmée.
— Nous verrons ; j'attends, répondit froidement monseigneur.
— Cher comte, dit alors monsieur de Boutières, le plus jeune et le plus étourdi des trois, vous connaissez la mythologie, n'est il pas vrai ? Vous savez l'histoire d'Endymion, sans aucur doute ? mais quel âge croyez-vous qu'il ait eu, Endymion, lor.s de ses amours avec Diane-Phœbé ? Si vous vous imaginiez qu'il touchait à la quarantaine, détrompez-vous, mon cher, il n'avait même pas vingt ans, et sa barbe n'était pas poussée. Je tiens le fait de mon gouverneur, qui savait parfaitement la chose. Et voilà justement pourquoi, ce soir, Endymion n'est pas au Louvre ; pourquoi dame Luna est couchée et invisible , probablement à cause de la pluie; et pourquoi, enfin, vous êtes chez vous, vous, monseigneur de Mongommery;... d'où il suit que mon gouverneur est un grand homme, et que nous avons gagné nos trois paris. Vive la joie I
— Des preuves? demanda froidement le comte.
— Des preuves 1 reprit monsieur de Langeais, mais vous pouvez en aller chercher vous-même. Ne demeurez-vous pas à deux pas de la Luna?
— C'est juste. Merci 1 dit seulement le oomlo.
Et il se leva. Les trois amis durent se lever aussi, assez refroidis et presque effrayés par cette attitude sévère et morne de monsieur de Montgommery.
— Ah çàl comte, dit monsieur de Sancerre, n'allez pas faire de sottise ni d'imprudence, et souvenez-vous qu'il ne fait pas bon se frotter au lionceau, pas plus qu'au lion.
— Soyez tranquille 1 répondit le comte.
— Vous ne vous en voulez pas au moins?
— C'est selon, reprit-il.
Il les reconduisit, ou plutôt les poussa jusqu'à la porte, et, en revenant, il dit à Perrot :
— Mon manteau et mon épée.
Perrot apporta épée et manteau.
— Est-ce vrai que vous saviez cela, vous autres? demanda le comte en ceignant son épée :
— Oui, monseigneur, répondit Perrot les yeux baissés.
— Et pourquoi ne m'avez-vous pas averti, Perrot?
— Monseigneur I... balbutia mou mari.
— C'est juste; vous n'étiez pas des amis, vous, mais de bonnes gens seulement.
Il frappa amicalement sur l'épaule de son écuyer. Il était très pâle, mais parlait avec une sorte de tranquillité solennelle. Il dit encore à Perrot :
— Y a-t-il longtemps que ces bruits courent?
— Monseigneur, répondit Perrot, il y a cinq mois que vous aimez madame Diane de Poitiers, puisque votre mariage était fixé au mois de novembre. Eh bien ! on assure que monseigneur le dauphin a aimé madame Diane un mois après qu'elle a eu accueilli votre demande. Cependant il n'y a guère plus de deux mois qu'on en parle, et il n'y a pas quinze jours que je le sais. Les bruits n'ont pris de la consistance que depuis l'ajeurnement du mariage, et Ion ne s'en entretenait que sous le couvert, par peur de monseigneur le dauphin. J'ai battu hier un des gens de monsieur de La Garde, qui avait eu le front d'en rire en dessous devant moi, et le baron de La Garde n'a pas osé me reprendre.
— On n'en rira plus, dit monseigneur avec un acceot qui me fit frissonner.
Quand il fat tout prêt, il passa la main sur son front et me dit :
— Aloyse, va me chercher Gabriel, je veux l'embrasser. Vous dormiez, monseigneur Gabriel, de voire sommeil
calme de chérubin, et vous vous mîtes à pleurer quand je vins vous éveiller et vous prendre. Je vous enveloppai dans une couverture et vous apportai ainsi à votre père. Il vous prit dans ses bras, vous regarda quelque temps er silence, comme pour se rassasier de votre vue, puis posa sur vos beaux yeux à demi-clos un baiser. Une larme roula en même temps sur votre figure rose, la première larme qu'il eût versée devant moi, cet homme fort et vaillant 1 II vous rsmit ensuite à moi en disant :
— Je te recommande mon enfan!, Aloyse.
Hélas ! c'est la dernière parole qu'il m'ait adressée. Elle est restée là, et je l'entends toujours.
— Je vais vous accompagner, monseigneur, ditalors mon brave Perrot.
— Non, Perrot, répondit monsieur de Montgommery, il faut que je sois seul ; reste.
— Cependant, monseigneur...
— Js le veux, dit-il.
Il n'y avait pas à répliquer quand il parlait ainsi, et Perrot se tut. Le comte nous prit les mains.
— Adieu 1 mes bons amis, nous dit-il, non I pas adieu I au revoir.
Et puis, il sortit calme et d'un pas assuré, comme s'il devait rentrer au bout d'un quart d'heure.
Perrot ne dit rien ; mais, dès que son maître fut dehors, il prit à son tour son manteau et son épée. Nous n'échangeâmes pas une parole, et je n'essayai pas de le retenir : il faisait son devoir en suivant le comte, fût-ce à la mort, lime tendit les bras, je m'y jetai en pleurant ; puis après m'avoir tendrement embrassée, il s'élança sur les traces de monsieur de Montgommery. Tout cela n'avait pas duré une minute, et nous n'avions pas dit un seul mot.
Restée seule, je tombai sur une chaise, sanglotant et priant. La pluie avait redoublé au dehors, et le vent mugissait avec violence. Vous, cependant, monseigneur Ga-
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briel, vous ariez paisiblement repris votre sommeil intorro'npu, dont vous ne deviez vous réveiller qu'orphelin.
Ofï fL EST DEMONTHE que la jalousie a pu A60Lm QUEL- QUEFOIS LES TITRES AVAKT LA REVOLUTION FRANÇAISE.
Ainsi que l'avait dit monsieur de Langeais, l'hôtel d« Brézp, que madame Diane habitait alors, n'était qu'à deux pas du HÔtre, rue du Figuier-Saint -Paul, où il existe encore, ce logis de malheur.
Perrot suivit de loin son maître, le vit s'arrê^ter à la parte de madame Diane, frapper, puis entrer. Il s'approcha alors. Monsieur de Montgommcry parlait avec hauteur et assurance aux valets, qui essayaient de s'opposer à son passage, prétendant que leur maîtresse était malade dans sa chambre. Mais le comte passa outre, et Perrot profita du trouble pour se glisser à sa suite par la porte restée entr'ou verte. H connaissait bien les êtres de la maison pour avoir porlé plus d"un message à madame Diane. Il monta sans obstacle dans l'obscurité derrière monsieur de Montgommery, soit qu'on ne l'aperçût pas, soit qu'on n'attachât pas d'importance à l'écuyer dès que le maître avait rompu la consigne.
Au haut de l'escalier, le comte trouva deux des femmes de la duchesse tout imjuiètes et éplorées, qui lui demandèrent ce qu'il voulait à pareille heure. Dix heures du soir sonnaient en effet à toutes les horloges des environs. Monsieur de Montgommery répondit avec fermeté qu'il voulait voir sur-le-champ madame Diane, qu'il avait des choses graves à lui communiquer sans retard, et que, si elle eq pouvait le recevoir, il attendrait.
n parlait très haut et de manière à être entendu de la chambre à coucher de la duchesse, qui était proche. L'ui^e
des femmes entra dans cH te chambre et revint bientôt, disant que madame de Poitiers se couchait, mais quelle allait vonir parler au comte, et qu'il eût à l'attendre dans l'oratoire.
Le dauphin n'était donc pas 15, ou il se conduisait bien peureusement pour un fils de France! Monsieur de Montgommery suivit sans difficulté dans l'oratoire les '^eux femmes qui le précédaient portant des flambeaux.
Perrol alors, qui était resté tapi dans l'ombro sur les marches de l'escalier, acheva de le gravir et se cacha derrière une tapisserie de haute lisse, dans un grand corridor qui séparait justement la chambre à coucher de madame Diane de Poitiers de l'oratoire où monsieur de Montgommery l'attendait. Au fond de ce vaste couloir, deux portes condamnées avaient donné autrefois, l'une dans l'oratoire, l'autre dans la chambre. Ce fut derrière les portières laissées là pour la symétrie que se glissa Perrot, et il vit avpc joie qu'il pourrait, en prêtant l'oreille, entendre à peu do choses près ce qui se passerait dans l'une ou l'autre chambre. Non que mon brave mari fût dirigé par un vulgaire sentiment de curiosité, monseigneur, mais les dernières paroles du comte en nous quittant, et un secret instinct, l'avertissaient que son maître courait un daager, et qu'rn ce moment même on lui tendait peut-être un piège, et il voulait rester à portée de le secourir au besoin.
Malheureusement, comme vous allez le voir, monseigneur, aucune des paroles qu'il entendit et qu'il me rapporta depuis, ne peut répandre le moindre jour sur lobscure et fatale question qui vous préoccupe aujourd'hui.
Monsieur de Montgommery n'avait pas attendu deux minutes, quand madame de Poitiers entra dans l'oratoire et même avec quelque précipitation.
— Qu'est-ce à dire, monsieur le comte? fît-elle, et d'où vient cette invasion nocturne, après la prière que je vous avais adressée de ne pas venir aujourd'hui ?
— Je vais vous répondre en deux mots sincères, madame; mais renvoyez vos femmes d'abord. Maintenant écoulez-moi. Je serai bref. On vient me dire que vous mo
donnez un rival, que ce rival est le dauphin, et qu'il est chez vous ce soir même.
— Et vous l'avez cru, puisque vous accourez pour vous en assurer ? dit madame Diane avec hauteur.
— J'ai souffert, Diane, et j'accours pour chercher auprès de vous un remède à ma souffrance.
— Eh bien I maintenant, reprit madame de Poitiers, vous m'avez vue. Vous savez qu'ils ont menti, laissez-moi me reposer. Au nom du ciel, sortez, Jacques.
— Non, Diane, dit le comte inquiet sans doute de cet empressement à l'éloigner; car, s'ils ont menti en prétendant que le dauphin était ici, ils n'ont point menti peutêtre en assurant qu'il y viendrait ce soir : et je serais bien aise do les convaincre jusqu'au bout de calomnie.
— Ainsi, vous resterez, monsieur ?
— Je resterai, madame. Allez vous reposer, si vous êtes malade, Diane. Moi je garderai, si vous le voulez bien, votre sommeil.
— Mais de quel droit enfin feriez-vous cela, monsieur? s'écria madame de Poitiers. A quel titre? Ne suis-je pas libre encore ?
— Non, madame, reprit avec fermeté le comte, vous n'êtes plus Hbre de rendre la risée de la cour un loyal gen tilhomme dont vous avez accepté les prétentions.
— Je n'accepterai pas du moins, dit madame Diane, cette prétention dernière. Vous n'avez pas plus le droit de rester ici que les autres n'ont le droit de vous railler. Vous n'êtes pas mon mari, n'est-ce pas ? et je ne porte pas votre nom, que je sache?
— Eh I madame ! s'écria alors avec une sorte de désespoir monsieur de Montgommery, que m'importe qu'on mo raille I Ce n'est pas là la question ! mon Dieu 1 vous le savez bien, Diane; et ce n'est pas mon honneur qui saigne et crie, c'est mon amour. Si je m'étais trouvé offensé des moqueries de ces trois fats, j'aurais tiré mon épée, voilà tout. Mais j'en ai eu le cœur déchiré, Diane, et je suis accouru. Ma dignité ! ma réputation ! Ce n'est pas de cela qu'il s'agit , pas du tout : il s'agit que je vous aime, que je suis fou, que je suis jaloux ; que vous m'aviez dit et prouvé
que vous m'aimiez, et que je tuerai quiconque osera toucher à cet amour qui est mon bien, quand ce serait le dauphin, quand ce serait le roi, madame 1 Je ne m'inquiéterai guère du nom de ma vengeance, je vous assure. Mais aussi vrai que Dieu existe, je me vengerai.
— Et de quoi donc, s'il vous plaît? et pourquoi? demanda derrière monsieur de Montgommery une voix impérieuse.
Et Perrot frissonna; car, à travers le corridor faiblement éclairé, il venait de voir apparaître monsieur le dauphin, actuellement roi ; et, derrière le dauphin, la flgure railleuse et dure 4e monsieur de Montmorency.
— Ah 1 s'écria madame Diane en tombant sur un fauteuil et en se tordant les mains, voilà ce que je redoutais.
Monsieur de Montgommery ne jeta d'abord qu'un cri : Ah ! puis, Perrot l'entendit reprendre d'une voix asseï calme :
— Monseigneur le dauphin, un seul mot... par grâce I Dites-moi que vous ne venez pas ici parce que vous aimez madame de Poitiers^ et parce que madame Diane de Poitiers vous aime.
— Monsieur de Montgommery, répondit le dauphin avec une colère encore contenue, un seul mot, par ordre I Ditesmoi que je ne vous trouve pas ici parce que madame Diane vous aime, et parce que vous aimez madame Diane.
La scène se posant ainsi, il n'y avait plus en présence l'héritier du plus grand trône du monde et un simple gentilhomme, mais deux hommes, deux rivaux irrités et jaloux, deux cœurs souffrans, deux âmes déchirées.
— J'étais l'époux accepté et désigné de madame Diane, on le savait, vous le saviez, reprit monsieur de Montgommery, omettant déjà le titre auquel le prince avait droit.
—Promesse en l'air, promesse oubliée! s'écria Henri, et, pour être plu? récens que les vôtres peut-être, les droits de mon amour n'en sont pas moins certains, et ie les maintiendrai.
— Ah 1 l'imprudent 1 il parle de ses droits, tenez I s'écria
le comte ivre déjà de jalousie pt de rage. Vous osez donc dire que celte femme esta vousP
— Je dis qu'elle n'est pas à vous du moins, reprit Henri. Je dis que je suis chez madame de l'aveu de madame, et qu'il n'en est pas de même de vous, ce me semble. Donc, i'allends impatiemment (^ue vous sortiez, monsieur.
— Si vous êtes si impatient, eh bien ! sortons ensemble; c'est toulsimp.e.
— Un défi ! s'écria Montmorency, s'avanrant alors. Vous osez, mo isieur, porter un défi au dauphin de France I
— Il n'y a pas ici de dauphin de France, reprit le comte, il y a un homme qui se prétend aimé de la femme que j'aime, voilà tout.
Il fit sans doute un pas vers Henri, car Perrot entendit m;idame Diane crier :
— Il veut insulter le prince ! il veut tuer le prince 1 à l'aide 1
Et, probablement embarrassée du rôle singulier qu'elle jouait, elle s'élança dehors, malgré monsieur de Montmorency qui lui disait qu'elle se rassurât, et qu'Usa aient deux épées contre une et une bonne escorte en bas. Perrot vil madame Diane traverser le corridor el se jeter dans sa chambre tout éplorée, eu appelant ses femmes et les gens du dauphin.
Mais sa fuite ne calma pas l'ardeur des deux adversaires, loin de là ! et monsieur de Montgommery releva avec amen urne le mol d'escorte qui renaît d'être prononcé
— C'est avec l'épée de ses gens, sans doute, dit-il, que monseigneur le dauphin entend venger ses injures?
— Non, monsieur, reprit fièremenl Henri, el la mienne me suffira pour châtier un insolent.
Tous deux porfaieni déjà la main à la poignée de leiT épée , mais monsieur de Montmorency intervint.
— Pardonl monseigneur, dil-il; mais celui qui sera peut-être roi demain, n'a pas le droit de risquer sa vie aujourd'hui. Vous n'ôles pas un homme, monseigneur, vous êtes une nation : un dauphin de France ne se bat que pour la France. *'
— Mais alors, s écria monsieur de Montgommery, uq dauphin de France ne m'arrache pas, lui qui a tout, celte en qui j'ai mis uniquement ma vie, celle qui est pour moi plus qae ma patrie, plus que mon honneur, plus que mon enfant au berceau, plus que mon âme immortelle ; car elle m'eût fait oublier tout cela, cette femme qui me trompait peut-être! Mais non, elle ne trompait pas, c'est impossible ; je l'aime trop ! Monseigneur, pardonnez-moi ma Tiolence et ma folie, et daignez me dire que vous n'aimez pas Diane. Enfin, on ne vient pas chez une femme qu'on aime accompagné de monsieur de Montmorency, et escorté de huit ou dix reîtres! J'aurais dû songer à cela.
— J'ai voulu, dit monsieur de Montmorency, suivre monseigneur ce soir avec une escorte, malgré ses instances, parce qu'on m'avait prévenu secrètement qu'il lui serait tendu un guet-apens aujourd'hui Je devais pourtant le laisser au seuil de cette maison. Mais les éclats de votre voix, monsieur, arrivant jusqu'à nous, m'ont engagé à passer outre et à ajouter foi jusqu'au bout aux avis des amis inconnus qui m'avaient si à propos mis sur mes gardes.
— Je les connais, moi, ces amis inconnus ! dit en riant amèrement le comte. Ce sont les mêmes, sans doute, qui m'ont prévenu aussi que le dauphin serait ici ce soir, et ils ont réussi à souhait dans leur dessein, eux et celle qui les faisait agir. Car madame d'Etampes ne voulait, je le présume, que compromettre par un éclat scandaleux madame de Poitiers. Or monsieur le dauphin, en n'hésilant pas à venir faire sa visite amoureuse avec une armée, a merveilleusement servi ce plan merveilleux 1 Ah! vous n'en êtes donc plus, Henri de Valois, à garder le moindre ménagement pour mfidame de Brézé?... Vous l'affichez donc publiquement pour votro maîtresse officielle ? Elle est donc bien réellement et bien authontiquement à vous, cette femme? Il n'y a plus à douter et à espérer! Vous me l'avez bien certainement volée, et avec elle mon bonheur, et avec elle ma vie? Eh bien I tonnerre et sang 1 joji'ai pas non plus de ménagement à garder, moi Parce \Qe tu es fils de France, Henri de Valois, ce n'est pas un
motii pour n'être plus gentilhomme, et tu me rendras raison de ta forfaiture, ou tu n'es qu'un lâche 1
— Misérable 1 s'écria le dauphin en tirant son épée et en marchant sur le comte.
Mais monsieur de Montmorency se jeta de nouveau au devant de lui.
— Monseigneur ! encore une fois, je vous dis qu'en ma présence l'héritier du trône ne croisera pas le fer pour une femelle avec un...
— Avec un gentilhomme plus ancien que toi, premier baron chrétien ! interrompit le comte hors de lui. Tout noble d'ailleurs vaut le roi, et les rois n'ont pas toujours été aussi prudens que vous voulez le prétendre, vous autres, et pour cause ! Charles de Naples a défié Alphonse d'Aragon ; François 1er, ne voilà pas si longtemps, a défié Charles-Quint. C'était roi contre roi : soit 1 Monsieur de Nemours, le neveu du roi, a appelé un simple capitaine espagnol.— Les Montgommery valent les Valois, et, comme ils se sont alliés plusieurs fois avec les enfans des rois de France ou d'Angleterre, ils peuvent bien se battre avec eux. Les anciens Montgommery portaient de France pure, au deuxième et troisième. Depuis leur retour d'Angleterre, où ils avaient suivi Guillaume-le-Conquérant, les armes des Montgommery étaient d'azur au lion d'or armé et lampassé d'argent, avec celte devise : Garde lien! et trois fleurs de lis sur un fond de gueule. Allons monseigneur , nos armes sont semblables comme nos épées 1 un bon mouvement de chevalerie 1 Ah ! si vous l'aimiez comme je l'aime, cette femme, et si vous me haïssiez comme je vous hais ! Mais non : vous n'êtes qu'un enfant timide, heureux de se cacher derrière son précepteur.
— Monsieur de Montmorency, laissez-moi ! s'écriait le dauphin en se débattant contre monsieur de Montmorency qui le retenait.
— Non, pâques-Dieu I disait Montmorency, je ne vous laisserai pas vous battre avec ce furieux. Arrière 1 à moi 1 cria-t-il dehors à voix haute.
Et Ton entendit distinctement madame Diane, penct^'" sur l'escalier, crier aussi de toutes ses forces :
— A l'aide I Montez donc, vous autresl Allez-vous laisser égorger vos maîtres î
Otte trahison de Dalilah, puisque, après tout, ils étaient deux contre monsieur de Montgommery, porta sans doute au dprnier degré l'exaspération aveugle du comte. Perrot, glacé de terreur, l'entendit leur dire :
— Faut-il donc le dernier outrage pour vous convaincre, ton entremetteur et toi, Henri de Valois, de la nécessité de me rendre raison ?
Perrot supposa qu'il s'était alors avancé sur le dauphin, et avait levé la main sur lui. Henri pous'^a un rugissement sourd. Mais monsieur de Montmorency avait probablement retenu le bras du comte, car, tandis qu'il appelait plus fort que jamais : A moi ! à moi ! Perrot, qui ne pouvait voir, entendait le prince s'écrier :
— Son gant a effleuré mon front : il ne peut plus mourir que de ma main, Montmorency 1
Tout cela s'était passé avec la rapidité de l'éclair. En ce moment, les hommes de l'escorte entrèrent, H se fit une lutte acharnée et un grand bruit de piétinemens et de fer. Monsieur de Montmorency criait : — Liez-le, cet enragé I Et le dauphin : — Ne le tuez pas I Au nom du ciel I ne le tuez pas!...
Ce combat trop inégal ne dura pas une minute. Perrot n'eut même pas le temps d'accourir pour aider son maître. En arrivant au seuil de la porte, il vit un des reîtres gisant sur le plancher et deux ou trois ou trois autres saignans. Mais le comte désarmé était hé déjà et maintenu par les cinq ou six gens d'armes qui l'avaient assailli à la fois. Perrot, qu'on n'avait pas aperçu dans le tumulte, crut plus utile aux intérêts de monsieur de Montgommery de rester hbre et maître d'avertir ses amis ou de le secourir en une occasion plus favorable. Il retourna donc sans bruit à son poste, et là, l'oreille au guei et la m,ain h l'épée, attendit, puisque monsieur de Montgommery n'était ni tué ni même blessé, le moment de se montrer et do le sauver peut-être... car vous allez voir tout à riieurn, monseigneur, que ce n'était ni le courage, ni la hardiesse qui manquaient à mon brave mari. Mais il était aussi sage
que vaillant, et savait habileiment nrenore son avant^ï^p. Pour riiistan», ii n'y avait qu'à observer : c'est ce qu'il fît avec sang-froid et attention.
Cependant, monsieur de Montgommery tout garotté criait encore :
— Ne te le disais-je pas, Henri de Valois, que tu ne ferais qu'opposer dix épées à la mienne, et lo courage obéissant de tes soldats a mon insulte?
— Vous voyez , monsieur de Montmorency ! disait le dauphin tout frémissant.
— Qu'on le bâillonne 1 dit monsieur de Montmorency pour toute réponse. Je vous enverrai dire, reprit-il, s'adressanf toujours aux gens d'armes, ce qu'il faudra faire de lui. Jusque-là, gardez-le à vue. Vous m'en répondez sur votre tête.
Et il quitta l'oratoire, entraînant le dauphin. Ils traversèrent le corridor où Perrol se tenait caché derrière la tapisserie, et entrèrent chez madame Diane.
Perrot alors passa du côté de l'autre muraille, et colla son oreille à l'autre porte condamnée.
La scène à laquelle il venait d'assister était encore moins épouvantable peut-être que celle qu'il allait entendre.
QUELLE EST LA PREUVE LA PLUS ECLATANTE QUE PUISSE DONNER UNE F£)U1E QU'UN HOMME n'EST PAS SON AMANT.
— Monsieur de Montmorency, disait en entrant le dauphin avec une tristesse courroucée, si vous ne m'aviez pas retenu presque par la force, je serais moins mécontent de moi et de vous que je ne le suis,
— Que monseigneur, répondit Montmorency, me permette de lui dire que c'est parler en jeune homme et non eu file
de roi. Vos jours ne vous appartiennenl pas. ïls sont, à votre peuple, monseigneur, et les têtes couronnées ont d'autrt^s devoirs que les autres hommes.
— Pourquoi donc suis-je alors irrité contre moi-même et comme honteux? dit le prince. Ah 1 c'est vous, madame, reprit Henri, en s'adressant à Diane qu'il venait d'apprcf^voir sans doute.
Et Tamour-propre blessé l'emportant en ce moment sur l'amour jaloux :
— C'est chez vous et par vous, ajouta-t-il, que j'ai reçu mon premier outrage.
— Hélas ! oui, chez moi, mais ne dites pas par moi, monsei.neur, répondit Diane. Est-ce que je n'ai pas souffert autant que vous, et plus que vous? Est-ce que je ne suis pas innocente de tout ceci ? Est-ce que j'aime cet homme, enfin? Est-ce que je l'ai jamais aimé?
Elle le reniait après l'avoir trahi; c'était toutfsimple.
— Je n'aime que vous, monseigneur, reprit-elle ; mon âme et ma vie sont à vous tout entières, et mon existence ne date que du jour où vous avez accepté ce cœur qai vous est dévoué. Autrefois pourtant, il se peut... et je m© rappelle vaguement que j'avais laissé entrevoir à ce Montgommery quelfjues espérances. Rien de positif, toutffois, nul engagement certain. Mais vous êtes venu, et tout a été oublié. Et, depuis ce temps, je vous le jure, et croyez-en mes paroles plutôt que les calomnies jalouses de madame d'Elampes et des siens! depuis ce temps béni, il n'y a pas une des pensées de mon intelligence, pas une des pulsations de mon sang qui n'ait été pour vous, à vous, monseigneur. Cet homme ment, cet homme agit de concert avec mes ennemis, cet homme n'a aucun droit sur celle qui vous appartient si entièrement, Henri. Je connais à peine cet homme, et non-seuloment je ne l'aime pas, grand Dieu I mais je le hais et jp le méprise. Je ne vous demande pas seulement, tenez ! s'il est mort ou vivant. Je ne m'occupe que de vous. Lui, je le hais 1
— Est-ce bien vrai, madame ? dit le dauphin avec un reste de défiance sombre.
— L'épreuve en sera facile et prompte, reprit monsieur
de Montmorency. Monsieur de Montgommery est vivant, madame, mais chargé de liens par nos gens, et hors d'ûtat de nuire. Il a grièvement offensé le prince. Cependant le traduire devant des juges est impossible : le jugement pour un crime semblable aurait plus de dangers que le crime même. D'un autre cô(é, que monseigneur le dauphin se commette en un combat singulier avec cet insolent, la chose est plus impossible encore. Quel est donc là dessus votre avis, madame ? et que devons-nous faire de cet homme?
Il y eut un moment de silence plein d'émotion. Perret suspendait son souffle pour mieux entendre ces paroles qui tardaient tant à sortir. Mais, évidemment, madame Diane avait peur d'elle-même et de ce qu'elle allait dire. Elle hésitait devant son propre arrêt.
Enfin, il fallait parler, et, d'une voix encore assez ferme :
— Monsieur de Montgommery, dit-elle, a commis un rime de lèze-majesté. Monsieur de fitontmorency . à
quelle peine condamne-t-on les coupables de lèze-majesté?
— A la mort, répondit le connétable.
— Mon avis est donc que cet homme meure, dit froidement madame Diane.
Tous frissonnèrent, et ce ne fut qu'après une autre pause que monsieur de Montmorency reprit:
— En effet, madame, vous n'aimez pas et n'avez jamais aimé monsieur de Montgommery.
— Mais moi, reprit le dauphin, je veux moins que jamais que monsieur de Montgommery meure.
— C'est aussi mon avis, dit Montmorency, mais non pas, je suppose, pour les mêmes motifs que vous, monseigneur. L'opinion que vous émettez par générosité, je rapf>rouve par prudence. Monsieur de Montgommery a des amis et des alliés puissans en France et en Angleterre; on sait de plus à la cour qu'il a dû nous rencontrer ici cette nuit. Si on nous (e redemande hautement et bruyamment demain, il ne faut pas que nous n'ayons à produire qu'un cadavre. La noblesse n'entend pas qu'on la traite comme les vilains et qu'on la tue sans cérémonie. Il est nécessaire que nous
LES DEUX ï)i\NE. 167
puissions repondfe : — Monsieur de Montgommery est en fuile... ou : — Monsieur de Montgommery est blessé et malade... mais, en tout cas : — Monsieur de Montgommery estvivaat! Et, si- l'on nous pousse à la dernière extrémité, si l'on persiste à le réclamer jusqu'au bout, eh bien I il faut qu'à la rigueur nous soyons libres de le tirer de sa prison ou de son lit, et de le montrer aux calomniateurs. Mais j'espère que la précaution, pour être bonne, n'en sera pas moins inutile. On demandera demain et aprèsdemain monsieur de Montgommery. Mais, dans huit jours, on en parlera moins, et, dans un mois, on n'en parlera plus du tout. Rien n'oubUe vite comme un ami, et il faut bien changer de sujet de conversation I Je trouve donc que le coupable ne doit ni meurir ni vivre : il doit disparaître.
— Soit I dit le dauphin. Qu'il parle, qu'il quitte la France. Il a des biens et des païens en Angleterre, qu'il s'y réfugie.
— Non pas, monseigneur! reprit Montmorency. La mort c'est trop, mais l'exil ce n'est pas assez. Voulez-vous, ajouta-t-il en baissant la voix, que cet homme dise en Angleterre plus qu'en France qu'il vous a menacé d'un geste insultant?
— Oh 1 ne me rappelez pas celai s'écria 1q dauphin les dents serrées.
— Laissez-moi pourtant me le rappeler, monseigneur, afin de vous prémunir contre une imprudente détermination. Il faut, je le répète, que le comte ne puisse rien révéler ni vivant, ni mort. Les hommes de notre escorte sont sûrs, et ne savaient pas d'ailleurs à qui ils avaient affaire. Le gouverneur du Châtelet est mon ami; déplus, muet et sourd comme sa prison, et dévoué au service de Sa Majesté. Que monsieur de Montgommery soit transporté au Châtelet cette nuit même. Un bon cachot nous le gardera ou nous le rendra, comme nous voudrons. Demain il aura disparu, et nous répandrons sur cette disparition les bruits les plus c©ntradicloires. Si ces rumeurs ne tombent pas d'elles-mêmes, si les amis du comte le redemandent avec trop d'instances, ce qui n'est guère prouauie, e»
im LES DEUX DIANE.
poussent jusqu'au bout une enquête sévère, te qninCêiorinerait bien, alors nous nous justifions d'un mot en produisant les registres du Chatelet qui prouvent que monsieur de Montgommery, accusé du crime de lèze-majesté, attend en prison l'arrêt régulier de la justice. Puis, cette preuve faite, sera-ce de notre faute si la prison est malsaine, si le chagrin et le remords ont eu trop de prise sur monsieur de Montgommery, et s'il est mort avant d'avoir pu comparaître devant un tribunal?
— Oh 1 monsieur de Montmorency I reprit le dauphin en frémissant.
— Soyez tranquille, monseigneur, reprit le conseiller du prince, nous n'aurons pas besoin d'en venir à cette extrémité. Les bruits causés par l'absence du comte s'apaiseront tout seuls. Les amis se consoleront et oublieront vite, et monsieur de Montgommery vivra, s'il veut, pour la prison, du moment qu'il sera mort pour le monde.
— Mais n'a-t-il pas un fils? demanda madame Diane.
— Oui, un enfant en bas-âge, auquel on dira qu'on ne sait ce qu'est devenu son père, et qui, une fois grand, s'il grandit, ce pauvre orpnelinl aura des intérêts à lui, des passions h lui, et ne cherchera plus à approfondir une histoire vieille de quinze ou vingt ans.
— Tout cela est juste et bien combiné, dit madame de Poitiers; allons, je m'incline, j'approuve et )'admire.
— Vous êies trop bonne en vérité, madame, reprit Montmorency très flatté, et je vois avec plaisir que nous sommes faits pour nous entendre.
— Mais je n'approuve, ni je n'admire, moi! s'écria le dauphin, je désavoue, au contraire, et je m'oppose...
~ Désavouez, monseigneur, et vous aurez raison, reprit monsieur de Montmorency, désavouez, mais ne vous opposez pas; blâmez, mais laissez faire. Tout ceci ne vous regarde en rien, et je prends sur moi toute la responsabilité de l'action devant les hommes et devant Dieu.
— Seulement, il y aura désormais un crime entre nous, n'est-ce pas? dit le dauphin, et vous serez plus que mon ami, vous serez mon complice.
— Ohl monseigneur, loin de moi de telles pensées I s'é-
eria l'astucieux ministre. Mais vous ne devez pas plus vous compromettre à châtier le coupable qu'à le combattre. Voulez-vous que nous en référions au roi votre père ?
— Non, non ; que mon père ignore tout ceci, dit vivement le dauphin.
— Mon devoir, dit monsieur de Montmorency, m'obligerait pourtant à l'avertir, monseigneur, si vous persistiez à croire que le temps des actions chevaleresques dure toujours. Mais, tenez, ne précipitons rien, si vous le désirez, et laissons le temps mûrir nos conseils. /Vssurons-nous seu4ement de la personne du comte, conoition nécessaire à nos desseins ultérieurs quels qu'ils puissent être, et remettons à plus tard toute décision formelle à ce sujet.
— Soit 1 dit le dauphin dont la volonté faible accepta avec empressement cet attermoiem^nt prétendu. Monsieur de Montgonimery aura ainsi le temps de revenir sur un premier emportement irréfléchi, et moi je pourrai aussi songer à loisir à ce que ma conscience et ma dignité m'ordonnent de faire.
— Rentrons donc au Louvre, monseignear, dit monsieur de Montmorency, et constatons-y bien notre présencoo Je vous le renverrai demain, madame, reprit-il en s'adressant à madame de Poitiers avec un sourire ; car j'ai pu voir que vous l'aimiez d'un amour véritable.
— Mais monseigneur le dauphin en est-il persuadé, lui? dit Diane, et m'a-t-il pardonné le malheur, si peu préva par moi, de cette rencontre ?
— Oui, vous m'aimez... terriblement en effet, Diane, reprit le dauphin pensif, et j'ai trop besoin de croire pour douter, et, le comte eût-il dit vrai, j'ai trop vu à la douleur qui m'a saisi quand je m'imaginais vous avoir perdue, que votre amour est désormais nécessaire à mon existence, et que, quand on vous aime, c'est pour la vie.
— Ahl puissiez-vous dire vrail s'écria Diane avec un accent passionné, en baisant la main que lui tendait le prince en signe de réconciliation.
— Allons I partons sans plus de retard, dit monsieur de Montmorency.
— Au revoir, Diane.
— Au revoir, mon seigneur, dit la duchesse en séparant ces deux mots avec une expression de charme indicible.
Elle le reconduisit jusqu'au seuil de sa chambre. Tandis que le dauphin descendait l'escalier, monsieur de Montmorency rouvrit la porte de l'oratoire où monsieur de Montgommery gisait toujours, gardé et enchaîné, et, s'adressant au chef des hommes d'armes :
— J'enverrai tout à l'heure, lui dit-il, un homme à moi qui vous informera de co que vous aurez à faire de votre prisonnier. Jusque là, surveillez tous ses mouvemens et ne le perdez pas de vue une minute. Vous m'en répondez tous sur votre vie.
— Il suffit, monseigneur, répondit le reître.
— D'ailleurs, j'y veillerai, reprit, de la porte où elle était restée, madame de Poitiers.
Tous s'éloignèrent, et Perrot, de sa cachette, n'entendit plus que le pas régulier de la sentinelle placée dans l'intérieur de l'oratoire, et qui gardait la porte tandis que ses uamarades gardaient le prisonnier.
xxra.