‹ Les deux DianeChapitre 15 sur 27 · UN DEVOUEMENT INUTILE · texte numérisé non relu

UN DEVOUEMENT INUTILE

Aloyse, après s'être reposée quelques instans, car elle pouvait respirer à peine au souvenir de cette lugubre histoire, reprit courage, et, sur les solhcitations de Gabriel, acheva «^on récit en ces termes :

Une lieure du matin sonnailau moment où s'éloignaient le dauphin et son peu scrupuleux mentor. Perrot voyait que son maître était perdu sans ressources, s'il laissait au messager de monsieur de Montmorency le temps d'arriver. L'instant dagir était donc venu pour lui. Il avait re-

marqué que monsieur de Montmorency n'avait Indiqué aucun mot d'ordre, ni aucun signe auquel on pût reconnaître son envoyé. Donc, après avoir attendu une demi-heure environ, afin de rendre probable la rencontre que monsieur de Montmorency pourrait avoir faite de lui, Pdrot sortit doucement de sa cachette, descendit d'un pied suspendu quelques marches de l'escalier, les remonta ensuite en marquant, au contraire, nettement le bruit de son pas, et vint frapper à la porte de l'oratoire.

Le plan qu'il avait spontanément conçu était hardi, mais avait, à cause de cette hardiesse même, des chances de réussite.

— Qui est-là? demanda la sentinelle.

— Envoyé de monseigneur le baron de Montmorency.

— Ouvrez, dit le chef de la troupe à la sentinelle. On ouvrit, Perrot entra hardiment et la tête haute.

— Je suis, dit-il, l'écuyer de monsieur Charles de Manffol qui est à monsieur de Montmorency, comme vous savez. Nous rentrions, mon maître et moi, de la garde au Lou^Te, quand nous avons rencontré sur la Grève monsieur de Montmorency, accompagné d'un grand jeune homme tout enveloppé d'un manteau. Monsieur de Montmorency a reconnu monsieur de ManfTol et l'a appelé. Après quelques instans d'entretien, tous deux m'ont ordonné de venir ici rue du Figuier, chez madame Diane de Poitiers. J'y trouverai, m'ont-ils dit, un prisonnier sur lequel monsieur de Montmorency m'a donné des instructions que je viens remplir. J'ai demandé pour cela quelques hommes d'escorte ; mais il m'a prévenu qu'il y avait déjà ici une force sufûsaate, et je vois en effet que vous êtes plus nombreux qu'il ne le faut pour appuyer la mission de conciliation qui m'a été confiée. Où est le prisonnier? Ah! le voicil Otez-lui son bâillon, car il faut que je lui parle et qu'il puisse me répondre.

Le consciencic-ux chef des cstaQers hésitait encore, malgré le ton délibi'ré de Perrot.

— N'avez-vous pas d'ordre écrit à me remettre? lui demanda-t-il.

— Ecrit-an des ordres sur la place de Grève, à deux

heures du matin ? répondit Perrot en haussant les épauTes; mais monsieur de Montmorency m'avait dit que vous étiez prévenu de mon arrivée.

— C'est vrai.

— Eh bien! quelles chicanes me venez-vous faire, mon brave homme ? Çà, éloignez-vous, vous et vos gens ; car ce que j'ai à dire à ce seigneur doU rester secret entre lui e) moi. Ehl ne m'enlendcz-vous pas? Reculez, vous autres.

Ils reculèrent, en efTet, et Porrot approcha librement d< monsieur de Montgommery délivré do son bAillon.

— Mon brave Perrotl dit le comte qui avait reconnu d'abord son écuyer, comment donc te trouves-tu ici ?

— Vous le saurez, monseigneur, mais nous n'avons pas une minute à perdre; écoutez-moi.

Il lai raconla en peu de mois la scène qui venait de se passer chez madame Diane, et la ré>olution que monsiour de Montmorency paraissait avoir prise d'ensevelir à jamais îe secret terrible de l'insulte avec l'insulteur. Il fallait donc se soustraire à cette captivité mortelle par un coup désespéré.

— Et que comptes-tu faire, Perrot? demanda monsieur de Montgommery. Vois, ils sont huit contre nous deux, et nous ne sommes pas ici dans une maison amie, ajouta-t-il avec amertume.

— N'importe 1 dit Perrot, laissez-moi faire et dire seulement, et vous êles sauvé, vous êtes libre.

— A quoi bon? Perrot, dit tristement le comte. Que ferais-jo delà vie et de la liberté? Diane ne m'aime pas! Diane me déteste et me Irahiti

— laissez là le souvenir de cette femme, et songez à votre enfant, monseigneur.

— Tu as raison, Perrot, je l'ai trop oublié, mon pauvre petit Gabriel, et Dieu m'en punit avec justice. Pour lui donc, je dois, je veux tenter la dernière chance do salut que tu viens m'oflrir, ami. Mais, avant tout, écoute : si elle me mancjue, cette chance, si l'entreprise, insensée à force d'êlre audacieuse, que tu vas risquer, échoue, je ne veux pas, Perrot, léguer à l'orphelin pour héritage la suite de ma destinée fatale ; je d*^ veux pas lui imposer, après

LES DEUX DIANE- in

ma disparition de la vie, les inimitiés redoutables sous lesquelles j'aurai succombé. Jure-moi donc que, si la prison ou la tombe s'ouvre pour moi et si tu survis, Gabriel ne saura jamais par toi comment son père a disparu du monde. S^l connaissait ce secret terrible, il voudrait un joiu* me venger ou me sauver, et il se perdrait. J'aurai un compte assez grave à rendre à sa mère, sans y ajouter encore ce poids. Que mon fils vive heureux et sans souci du passé de son père ! Jure-moi cela, Prrrot, et ne te crois relevé de ce serment que si les trois acteurs de la scène que tu m'as rapportée meurent avant moi, et si le dauphin {qui sera roi sans doute alors), madame Diane et monsieur de Montmorency emportent dans la tombe leur haine toutepuissante et ne peuvent plus rien contre mon enfant. Alors, dans cette hypothèse bien douteuse, qu'il essaie, s'il veut, de me retrouver et de me redemander. Mais, jusque-là, qu'il ignore, autant que les autros, plus que les autres, la fin de son père. Tu me le promets, Perrot? tu me le jures? Je ne m'abandonne d'abord à ton dévoûment téméraire e), j'en ai peur, inutile, qu'à cette seule condiUon, Perrot.

— Vous le voulez, monseigneur? je le jure donc.

— Sur la croix de ton épée, Perrot, Gabriel ne saura rien par toi de ce dangereux mystère?

— Sur la croix de mon épée, monseigneur, dit Perrot la main droite étendue.

— Merci 1 ami. Maintenant fais ce que tu voudras, mon Adèle serviteur. Je me livre à ton courage et à la grâce de Dieu.

— Du sang-froid et de l'assurance, monseigneur, reprit Perrot. Vous allez voir.

El, s'adrrssant au chef des gens d'armes :

— Les paroles que le prisonnier vient de me donner sont salisftusanlcs, lui dit-il, vous pouvez le délier et le laisser partir.

— Le dé'ier? le laisser partir? répliqua le sbire étonné,

— Eh! SHDS dcute! c'est l'ordre de monseigneur de Montmorency. ,

— Monseigneur de Montmorency, reprit l'estafler en hochant la tôle, nous a ordonné de garder «e prisonnier à

vue, et a dit en partant que nous en répondions sur notre vie. Comment monseigneur de Montmorency peut-il vouloir maintenant mettre ce seigneur en liberté?

— Comme cela, vous refusez de m'obéir, à moi, parl.?i;î en son nom ? dit Perrot, sans rien perdre de son. assurance.

— J'hésite. Ecoulez donc, vous me commanderiez <l'égorger ce seigneur, ou d'aller le jeter à l'eau, ou de le conduire à la Bastille, nous obéirions, mais le relâcher, ce n'est pas dans notre état, cela.

—, Soit 1 répondit Perrot sans se déconcerter. Je vous ai transmis les ordres que j'avais reçus, je me lave les mains du reste. Vous répondrez à monsieur de Montmorency des suites de votre désobéissance. Moi, je n'ai plus rien à faire ici, bonsoir 1

Et il ouvrit la porte, comme pour s'en aller.

— Hé! un instant, dit l'estafier, êtes- vous pressé donc! Ainsi vous m'affirmez que c'est la volonté de monsieur de Montmorency qu'on laisse aller le prisonnier? vous êtes sûr que c'est bien monsieur de Montmorency qui vous envoie?

— Niais ! reprit Perrot, comment aurais-je su sans cela qu'il y avait un prisonnier garde? Quelqu'un est-il sorti pour le dire, si ce n'est monsieur de Montmorency luimême?

— Allons I on va donc vous délier votre homme, dit le miquelet, mécontent comme un tigre à proie h qui l'on retire son os à déchirer. Que ces grands seigneurs sont changeans, corps Dieu I

— C'est bon. Je vous attends, dit Perrot.

Il resta néanmoins dehors, sur la première marche de l'escalier, la face tournée vers les degrés et son poignard tiré à la main. S'il voyait monter le véritable messager de Montmorency, il ne lui laisserait pas faire un pas de plus.

Mais il ne vit pas et n'entendit pas derrière lui madame Diane, attirée . par le bruit des voix, sortir de sa chambre et s'avancer jusq u'à la porte laissée ouverte de l'oratoire. Elle vit qu'on détachait monsieur de îilongommeyy, qui resta muet d'horreur en l'apercevant

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— Misérables ! s'écria-t-elle, que faites-vous donc là ?

— Nous obéissons aux ordres de monsieur de Montmorency, madame, dit le chef des sbires, nous délions le prisonnier.

— Impossible I reprit madame de Poitiers. Monsieur de Montmorency n'a pu donner un ordre pareil. Qui vous a apporte cet ordre?

Les esta fiers montrèrent Perrot, qui s'était retourné frappé d'épouvante et de stupeur, en entendant madame Diane. Un rayon de la lampe donnait sur le visage pâle du pauvre Perrot ; madame Diane le reconnut.

— Cet homme? dit-elle, cet homme est l'écuyer du prisonnier ! Voyez ce que vous alliez faire!

— Mensonge 1 reprit Perrot, essayant encore de nier. Je suis à monsieur do Manffol et envoyé ici par monsieur de Montmorency.

— Qui se dit envoyé par monsieur de Montmorency? dit la voix d'un survenant qui n'était autre que l'envoyé véritable. Mes braves gens, cet homme ment. Voici l'anneau et le sceau des Montmorency, et vons devez d'ailleurs me reconnaître, je suis le comte de Montansier (1). Quoi ! vous avez osé retirer le bâillon du prisonnier et vous le détachz? Malheureux 1 qu'on le bâillonne et qu'on le lie plus solidement encore.

— A la bonne heure! dit l'estafîer en chef, voilà des ordres vraisemblables et intelligibles!

— Pauvre Perrot I dit seulement le comte.

(1) Lp jeune comte de Montans'er pré'udait ainsi par l'arrestation d-î Montgon^mery à l'assassinat de Lignerolles. On sait que M. de Lignerolles ayant rapporté à Charles IX que le duc d'Anjou, son maître , lui avait confié le secret dessein qu'on avait de se défaire des chefs huguenots, le roi détermina son frère à faire tuer Lignerolles pour prévenir toute indiscrélion. Le comte de Montan-ierse char3:ea do l'exécution avec quatre ou cinq autres gentilshommes-bourreaux, qui tous périrent misérablement par la suite. « En quoi, dit Brantôme, doit-on » bien prendre gdioe quand on tue un homme mal à propos; » car guère n'a-t-on vu de tels meurtres qu'ils n'aient été ven- » gés par la permission de Dieu lequel nous a donné «"^■^. épét i au côté pour eu user et non uour en abuser, r

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