‹ Les deux DianeChapitre 17 sur 27 · LA RANÇON HEROÏQUE · texte numérisé non relu

LA RANÇON HEROÏQUE

Mais le lendemain, 12 aoûi, ce fut d'un pas ferme et avec un visage calme que Gabriel de Montgommery s'achemina vers le Louvre pour demander audience au roi.

Il avait longuefuent débattu avec Aloyse et avec luimême ce qu'il devait faire et dire. Convaincu que la violence ne servirait avec un adversaire couronné qu'à lui attirer le sort de son père, Gabriel avait résolu d'être net et digne, mais modéré et respectueux. Il demanderait, il n'exigerait pas. Ne serait-il pas toujours temps de parler haut, et ne fallait-il pas d'abord voir si dix-huit ans écoulés n'avaient pas émoussé la haine de Henri II?

Gabriel, en prenant une détermination pareille, montrai autant de sagesse et de prudence qu'en pouvait admettre le parti hardi autjuel il s'était arrêté.

Les circonstances allaient d'ailleurs lui prêter une aide inattendue.

En arrivant dans la cour du Louvre, suivi de Martin- Guerre, du véritable Martin-Guerre pour cette fois, Gabriel remarqua bien une agitation inusitée, mais il regardait trop fixement sa pensée pour considérer avec attention les

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groupes affairés et les visages attristés qui bordaient tout son chemin.

Pourtant, il dut bien reconnaître sur son passage une litière aux armes des Guises, et saluer le cardinal de Lorraine, qui descendait, tout animé, de sa litière.

— Eh ! c'est vous, monsieur le vicomte d'Exmès, dit Charles de Lorraine, vous voilà donc remis tout à fait? Tant mieux 1 tant mieux! monsieur mon frère me demandait encore de vos nouvelles avec beaucoup d'intérêt dans sa dernière lettre.

— Monseigneur, tant de bonté I... répondit Gabriel.

— Vous la méritez par tant de bravoure! dit le cardinal. Mais où allez- vous donc si vitement ?

— Chez le roi, monseigneur.

— Hum ! le roi a bien d'autres affaires que de vous recevoir, mon jeune ami. Tenez, je vais aussi chez Sa Majesté, qui vient de me mander tout à l'heure. Montons ensemble, je vous introduirai et vous me prêterez votre jeune bras. Aide pour aide. C'est cela même justement que je vais dire à l'instaiit à Sa Majesté ; car vous savez la triste nouvelle, je suppose?

— Non, vraiment! répondit Gabriel, j'arrive de chez moi, et j'ai seulement remarqué en effet une certaine agitation.

— Je crois bien! dit le cardinal. Monsieur de Montmorency a fait des siennes là-bas à l'armée. Il a voulu voler au secours de Saint-Quentin assiégé, le vaillant connétable 1 Ne montez pas si vite, monsieur d'Exmès, je vous prie, je n'ai plus vos jambes de vingt ans. Je disais donc qu'il a offert aux ennemis la bataille, l'intrépide générall C'était avant-hier, 10 août, jour de la Saint-Laurent. Il avait des troupes égales à peu près en nombre à celles des Espagnols, une cavalerie admirable et l'élite de la noblesse française. Eh bien I il a si habilement arrangé les choses, l'expérimenté capitaine ! qu'il a essuyé dans les plaines de Gibercourt et de Lizerolles une épouvantable défaite, qu'il est pris lui-même et blessé, et, avec lui, tous ceux des chefs et généraux qui ne sont pas restés sur le «hamp de bataille. Monsieur d'Enghien est de ces derniers,

et, de toute l'infanterie, il n'est pas revenia cent hommes. Et voilà pourquoi, monsieur d'Exmès, vous voyez tout le monde si préoccupé, et pourquoi Sa Majesté me fait mander sans doute.

— Grand Dieu! s'écria Gabriel, frappé, même au milieu de sa douleur personnelle, de ce grand désastre public, grand Dieu! est-ce que les journées de Poitiers et d'Azincourt peuvent vraiment revenir pour la France I Mais Saint- Quentin, monseigneur ?...

— Saint-Quentin, répondit le cardinal, tenait encore au départ du courrier ; elle neveu du connétable, mousieur l'amiral Gaspard de Coligny, qui défend la ville, avait Juré d'atténuer la bévue de son oncle, en se laissant ensevelir sous les débris de la place plutôt que de la rendre. Mais j'ai bien peur qu'à l'heure qu'il est il ne soit enseveli déjà, et le dernier rempart qui ai'rête l'ennemi emporté.

— Mais alors le royaume serait perdu I dit Gabriel.

— Que Dieu protège la France I reprit le cardinal, mais nous voici chez le roi, nous allons voir ce qu'il va faire pour se protéger lui-même.

Les gardes, comme de raison, laissèrent passer en s'inclinant le cardinal, l'homme nécessaire de la situation, et celui dont le frère pouvait seul encore sauver le pays. Charles de Lorraine, suivi de Gabriel, entra sans opposition chez le roi, qu'il trouva seul avec madame de Poitiers, et plongé dans la consternation. Henri, en voyant le cardinal, se leva et vint avec empressement à sa rencontre.

— Que Votre Eminence soit la bien arrivée ! dit-il. Eh bien I monsieur de Lon-aine, quelle atïreuse catastrophe ! Qui l'eût dit, je vous le demande?

— Moi, sire, répondit le cardinal, si Votre Majesté me l'eût demandé il y a un mois, lors du départ de monsieur de Montmorency...

— Pas de récrimination vame I mon cousin, dit le roi ; il no s'agit pas du passé, mais de l'avenir si menaçant, du présent si périlleux. Monsieur le duc de Guise est en route pour venir d'Italie, n'est-ce pas ?

— Oui, sire, et il doit être à Lyon maintenant.

— Dieu soit loué I s'écria le roi. Eh bien I Monsieur de

Lorraine, je remets aux mains de votre illustre frère le salut de l'Etat. Ayez, vous et lui, pour ce glorieux but plein pouvoir et autorité souveraine. Soyez rois comme moi et plus que moi. Je \iens d'écrire moi-même à monsieui- le duG de Guise, pour hâter son retour ici. Voici la lettre. Que Votre Eminence veuille bien en écrire une aussi et peigne à son frère l'horrible situation où nous sommes et la nécessité de ne pas perdre une minute, si l'on veut encore préserver la France. Dites bien à monsieur de Guise que je m'abandonne â lui entièrement. Ecrivez, monsieur le Cardinal, écrivez vite, je vous prie. Vous n'avez pas besoin de sortir d'ici.Tenez, là, dans ce cabinet, vous trouverez tout ce qu'il vous faut, vous savez. Le courrier, botté et éperonné, attend en bas, déjà en selle. Allez, de grâcel monsieur le Cardinal. Allez I une demi-heure de plus ou de moins peut tout sauver ou tout perdre.

— J'obéis à Votre Majesté, répondit le cardinal en se dirigeant vers le cabinet, et man glorieux frère obéira comme moi, car sa vie appartient au roi et au royaume ; cependant, qu'il réussisse ou qu'il échoue, Sa Majesté voudra bien se rappeler plus tard qu'elle lui a contié le pouvoir Uans une situation désespérée.

— Dites dangereuse, reprit le roi, mais ne dites pas désespérée. Entin, ma bonne ville de Saint-Quentin et son brave défenseur monsieur de Coligny tiennent encore ?

— Ou du moins tenaient il y a deux jours, dit Charles de Lorraine. Mais les fortiûcations étaient dans un pitoyable état, mais les habitans affamés parlaient de se rendre ; et, Saint-Quentin au pouvoir de l'Espagnol aujourd'hui, Paris esta lui dans huit jours. N'importe, Sire 1 je vais écrire à mon frère, et vous savez dès à présent que ce qui est seulement possible à un homme, monsieur de Guise le fera.

Et le cardinal, saluant le roi et madame Diane, entra dans le cabinet pour écrire la lettre que lui demandait Henri.

Gabriel était resté à l'écart tout pensif sans être aperçu. Son cœur jeune et généreux était profondément louclié de cette extrémité terrible où la France était réduite. Il oubliait que c'était monsieur de Montmorency, son plus

cruel ennemî, qui était vaincu, blessé et prisonnier. Tl ne voyait plus pour le moment en lui que le général des troupes françaises. Enfin, il songeait presqu'auiant aux dangers de la patrie qu'aux douleurs de son père. Le noble enfant avait de l'amour pour tous les sentimens et de la pitié pour toutes les infortunes, et quand le roi, après la sortie du cardinal, retomba désolé sur son fauteuil, le front dans les mains, en s'écriant:

— 0 Saint-Quentin 1 c'est là qu'est maintenant la fortune de la France. Saint-Quentin I ma bonne ville ! si lu pouvais résisterseulementhuitjoursencore, monsieur de Guise aurait le temps de revenir, la défense pourrait s'organiser derrière tes murailles fidèles I tandis que, si elles totribent, l'ennemi marche sur Paris, et tout est perdu. Saint-Quentin ! oh ! je te donnerais pour chacune de tes heures de résistance un privilège et pour chacune de tes pierres écroulées un diamant, si tu pouvais résister seulement huit jours encore l

— Sire 1 elle résistera, et plus de huit jours 1 dit en s'avançant Gabriel.

Il avait pris son parti, un parti sublime !

— Monsieur d'Exmès ! s'écrièrent en même temps Henri et Diane ; le roi avec surprise et Diane avec dédain.

— Comment êtes-vous ici, monsieur ? demanda sévèrement le roi.

— Sire, je suis entré avec Son Éminence.

— C'est différent, reprit Henri, mais que disiez-vous donc, monsieur d'Exmès ! que Saint-Quenlin pourrait résister, je crois ?

— Oui, Sire, et vous disiez, vous, que, si elle résistait, vous lui donneriez libertés et richesses.

— Je le dis encore, reprit le roi.

— Eh bien ( ce que vous accorderiez, Sire, à la ville qui se défendrait, le refuseriez-vous à l'homme qui la ferait se défendre ; à l'homme dont l'énergique volonté s'imposerait h la cité tout entière, et qui ne la rendrnit que lorsque le dernier pan de mur tomberait sous le canon ennemi. La faveur que vous demanderait alors cet homme, qui vous aurait donné ces huit jours de répit, et votre royaume par

conséquent, Sire, la lui feriez-vous attendre ? et marchanderiez-vous une grâce à qui vous aurait rendu un eitipire?

— NoD, certes I s'écria Henri, et tout ce que peut un roi, cet homme l'aurait.

— Marché conclu I Sire, car non-seulement un roi peut, mais un roi doit pardonner, et c'est un pardon et non point des titres ou de l'or que cet homme vous demande.

— Mai's où est- il ? quel est-il ce sauveur? dit le roi ?

— Il est devant vous, Sire. C'est moi, votre simple capitaine des gardes, mais qui sens dans mon âme et dans mon bras une forée surhumaine, qui vous prouverai que je ne me vante pas en m'engageant à sauver à la fois mon pays et mon père.

— Votre père ! monsieur d'Ermès ? reprit le roi étonné.

— Je ne m'appelle pas monsieur d'Exmès, dit Gabriel. Je suis Gabriel de Montgommery, fils du comte Jacques de Montgommery, que vous devez vous rappeler, Sire.

— Le fils du comte de Montgommery ! s'écria en se levant le roi, qui pâlit.

Madame Diane recula aussi son fauteuil avec un mouvement de terreur.

— Oui, Sire, reprit tranquillement Gabriel, je suis le vicomte de Montgommery, qui, en échange du service qu'il vous rendra en maintenant huit jours Saint-Quentin, vous demande seulement la liberté de son père.

— Votre père, monsieur 1 dit le roi, votre père est mort, a disparu, que sais-je? J'ignore, moi, où est votre père.

— Mais, moi, Sire, je le sais, reprit Gabriel qui surmonta une appréhension terrible. Mon père est au Châtelet depuis dix-huit ans, attendant la mort divine ou la pitié royale. Mon père est vivant, j'en suis sûr. Pour son crime, je l'ignore...

— L'ignorez-vous ? demanda le roi sombre et fronçant le sourcil.

— Je l'ignore, Sire ; et la faute doit être grave pour avoir mérité une captivité si longue ; mais elle n'est pas irrémissible, puisqu'elle n'a pas mérité la mort. Sire, écoutez-moi. En dix-huit ans, la justice a eu le temps de s'endormir et la clémence de se réveiller. Les passions humaines, qu'elles

aons fassent méchatis on bons, ne résistent pas à une si longue durée. Mon père, qui est entré homme en prison, en sortirait vieillard. Si coupable qu'il soit, n'a-t-il pas assez expié ; et si, par hasard, la punition avait été trop sévère, n'est-il pas trop faible pour se souvenir ? Rendez à la vie. Sire, un pauvre prisonnier désormais sans importance. Rappelez-vous, roi chrétien, les paroles du symbole chrétien, et pardonnez les ofTeases d'autrui pour que les vôtres vous soient pardonnées.

Ces derniers mots furent prononcés d'un ton significatif, qui fit que le roi et madame de Valentinois se regardèrent comme pour s'interroger l'un l'autre avec épouvante.

Mais Gabriel ne voulait toucher que délicatement le point douloureux de leurs consciences, et il se hâta de reprendre:

— Remarquez, Sire, que je vous parle en sujet obéissant et dévoué. Je ne viens pas vous dire : Mon père n'a pas été j-ugé, mon père a été condamné secrètement sans avoir été entendu, et cette injustice ressemble bien à de la vengeance... donc, moi, son fils, je vais en appeler hautement devant la noblesse de France de l'arrêl clandestin qui l'a frappé; je vais dénoncer publiquement à tout ce qui porto une épée l'injure qu'on nous a faite à tous dans la personne d'un gentilhomme...

Henri fit un mouvement.

— Je ne viens pas vous dire cela. Sire, continua Gabriel. Je sais qu'il est des nécessités suprêmes plus fortes que la loi et le droit, et où l'arbitraire est encore le moindre danger. Je respecte, comme mon père les respecterait sans doute, les secrets d'un passé déjà loin de nous. Je viens vous demander seulement do me permettre de racheter par une acUot glorieuse et libératrice le reste de la peine d© mon père. Je vous offre pour sa rançon de soustraire pendant une semaine Saint-Quenlin aux ennemis, et, si cela ne suffit pas. tenez 1 de compenser la perte de Saint-Quentin en reprenant aux Espagnols ou bien aux Anglais une autre ville t Cela vaut bien, en somme, la liberté d'un vieillard. Eh bien ! je ferai cela, Sire, et plus encore 1 car la

lifâ LES DEUX DIANE.

cause qui arme mon bras est pure et sainte, ma volonté est forte et hardie, et je sens que Dieu sera avec moi.

Madame Diane ne put retenir un sourire d'incrédulité devant cette héroïque confiance de jeune homme qu'elle ne savait pas et ne pouvait pas comprendre.

— Je comprends voire sourire, madame, reprit Gabriel avec un regard mélancolique ; vous croyez que je succomberai à cette grande tâche, n'est il pas vrai? Mon Dieu! c'est possible. Il est possible que mes pressentimens me mentent. Mais quoi ! alors je mourrai. Oui, madame, oui, Sire, si les ennemis entrent à S?int-Quentin avant la fin du huitième jour, je me ferai tuer sur la brèche de la ville que je n'aurai pas su défendre. Dieu, mon père et vous, ne pouvez m'en demander davantage. Ma destinée aura été ainsi accomplie dans le sens qu'aura voulu le Seigneur : mon père mourra dans son cachot comme je serai mort sur le champ de bataille, et vous, vous serez débarrassé naturellement de la dette en même temps aue du créancier. Vous pouvez donc être tranquille.

— C'est assez juste au moins ce qu'il dit là !... murmura Diane à l'oreille du roi tout pensif.

Cependant, elle reprit en s'adressant à Gabriel, tandis que Henri gardait ce silence rêveur.

— Même dans le cas où vous succomberiez, monsieur, laissant votre œuvre inaccomplie, n'est il pas diflicile de supposer qu'il ne vous survivra aucun héritier de votre créance, aucun confident de votre secret?

— Je vous jure sur le salut de mon père, dit Gabriel, que, moi mort, tout mourra avec moi, et que nul n'aura îe droit ni le pouvoir d'im(»ortuner Sa Majesté là-dessus. Je me soumets d'avancp, je le répète, aux desseins de Dieu, comme vous devrez, sire, reconnaître soh intervention s'il me prêle la force nécessaire pour accomplir mon grand projet. Mais dès à présent, si je péris, je vous dégage de toute obligation comme de toute responsabilité, sire ; du moin? envers les hommes ; car les droits du Très-Haut He se prescrivent pas.

Henri frissonna ; mais cette âme naturellement irrésolue ne savait quelle décision prendre, et le faible prince

se tournait vers madame de Poitiers comme pour lui demander aide et conseil.

Celle-ci, qui comprenait bien ces incertitudes, auxquelles elle était habituée, reprit avec un singulier sourire :

— Est-ce que ce n'est pas votre avis, sire, que nous devons croire à la parole de monsieur d'Exmès, qui est un gentilhomme loyal et tout à fait chevaleresque, ce me semble? Je ne sais pas si sa demande est ou non fondée, et le silence de Votre Majesté à cet égard ne permet ni à moi ni à personne d'iiffirmer rien, et laisse tous les do«jtes subsister là-dessus. Mais, à mon humble avis, sire, on ne peut pas rejeter une otTre aussi généreuse ; et, si j'étais que de vous, j'engagerais volontiers à monsieur d'Exmès ma parole royale de lui accorder, s'il réalisait ses héroïques et aventureuses promesses, la g;râce, quelle qu'elle fût, qu'il me demanderait à son retour.

-- Ah I madame, c'est tout ce 4ue je souhaite, demanda Gabriel.

— Un dernier mot pourtant, reprit Diane. Comment, ajouta-t-elle en fixant sur le jeune homme son regard pénétrant, comment et pourquoi vous êtes-vous décidé à parler d'un mystère, qui me paraît d'importance, devant moi, devant une femme, assez indiscrète peut-être, et fort étrangère à tout ce secret, je suppose? ^

— J'avais deux raisons, madame, répondit Gab^-iel avec un sang-froid parfait. Je pensais d'abord qu'aucun secretno pouvait et ne devait subsister pour vous dans le cœur de Sa Majesté. Je ne vous apprenais donc que ce que vous auriez su plus tard, ou ce que vous saviez déjà. Ensuite, j'espérais, ce qui est arrivé, que vous daigneriez m'appuyer auprès du roi, que vous l'exciteriez à m'envoyer à cette épreuve, et que vous, femme, vous seriez encore, comme vous avez dû l'être toujours, du parti de la clémence.

Il eût été impossible à l'observateur le plus attentif de démêler dans l'accent de Gabriel la moindre intention d'ironie, et sur ses traits impassibles le plus imperceptible sourire de dédain : le regard perçant de madame Diane y perdit sa peine.

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Elle répondit à ce qui pouvait être, après tout, un compliment, par une légère inclinaison de tête.

— Permettez-moi encore une question, monsieur, reprit-elle, cependant. Une circonstance qui pique ma curiosité, voilà tout. Comment donc, vous, si jeune, pouvezvous être en possession d'un secret de dix-huit années?

— Je vous répondrai d'autant plus volontiers, madame, dit Gabriel grave et sombre, que ma réponse doit servir à vous convaincre de l'intervention de Dieu dans tout ceci. Un écuyerde mon père, Perrot d'Avrigny, tué danslesévénemens qui ont amené la disparition du comte, est sorti de sa tonit)e, par la permission du Seigneur, et m'a révélé ce que je viens de vous dire.

A cette réponse loitc d'un ton soiennel, le roi se dressa debout, pâle et la poitrine haletante, et madame de Poitiers elle-même, malgré ses nerfs d'acier, ne put s'empêcher de frémir. Dans cet époque superstitieuse, où l'on croyait volontiers aux apparitions et aux spectres, la parole de Gabriel, dite avec la conviction de la vérité même, devait être efTrayante, en etïet, pour deux consciences bourrelées.

— Cela suffit, monsieur, dit précipitamment le roi d'une voix émue, et tout ce que vous me demandez, je vous l'accorde. Allez! allez!

— Ainsi, reprit Gabriel, je puis partir sur-le-champ pour Saint-^'ientin, confiant dans la parole de Votre Majesté?

— Oui, partez, monsieur, dit le roi qui, malgré les regards d'avertissement de Diane, avait grand'peiue à se remeitre de son trouble ; partez tout de suite; faites ce que vous avez promis, et je vous donne ma parole de roi et de gentilhomme que je ferai ce que vous voudrez.

Gabriel, la joie au cœur, s'inclina devant le roi et devant la duchesse, puis sortit sans prononcer d'autre parole, comme si, ayant obtenu ce qu'il désirait, il n'avait plus maintenant une seule minute à perdre.

— Enfin I il n'est plus là ! dit Henri, respirant, comme soulagé d'un poids énorme.

— Sire, reprit madame de Poitiers, calmez-vous et maîtrisez- vous. Vous avez failli vous trahir devant cet homme.

— Cest que ce n'est pas un homme, madame, dit le roi rêveur, c'est mon remords qui vit, c'est ma conscience qui oarle.

— Eh bien ! sire, reprit Diane qni se remettait, vous avez îr?;s bien fait d'accorder à ce Gabriel sa requête, et de l'envoyer là où il va ; car, je me trompe fort, ou votre remords va mourir devant Saint-Quentin, et vous serez débarrassé de votre conscience.

Le cardinal de Lorraine rentra en ce moment avec la lettre qu'il venait d'écrire à son frère, et le roi n'eut pas le temps de répondre.

Cependant Gabriel, en sortant de chez le roi, le cœur léger, n'avait plus qu'une pensée dans le monde et qu'un désir : revoir, plein d'espérance, celle qu'il avait quittée plein d'épouvante ; dire à Diane de Castro tout ce qu'il attendait maintenant de l'avenir, et puiser dans ses regards le courage dont il allait avoir tant besoin.

Il savait qu'elle était entrée au couvent, mais dans quel couvent? Ses femmes ne l'y avaient peut-être pas suivie, et il se dirigea vers le logement qu'elle occupait autrefois au Louvre, afin d'interroger Jacinthe.

Jacinthe avait accompagné sa maîtresse ; mais Denise, la seconde suivante, était restée, et ce fut elle qui reçut Gabriel.

— Ahl monsieur d'Exmès I s'ecria-t-elle. Soyez le bienç-enu l est-ce que vous m'apportez des nouvelles de ma bonne maîtresse, par hasard ?

— Je venais, au contraire, en chercher auprès de voas, Denise, dit Gabriel.

— Ahl Sainte-Vierge I je ne sais rien de rien, et vous m'en voyez tout justement alarmée.

— Et pourquoi cette inquiétude, Denise ? demanda Gabriel qui commençait à être assez inquiet lui-même.

— Quoi donc ! reprit la suivante; vous n'ignorez pas, sans doute, où madame de Castro se trouve maintenant?

— Si fait I je l'ignore entièrement, Denise, et c'est ce que j'espérais apprendre de vous.

— Jésus I Eh bien I monseigneur, ne s'est-elle pas avisée.

il y a un mois, de demander au roi la permisssion de se retirer au couvent.

— Je sais cela; après?

— Après ! C'est là justement qu*est le terrible. Car, savézvous quel couvent elle a choisi ? celui des Bénédictmes I dont son ancienne amie, sœur Monique, est la supérieure, à Saint-Quentin, monseicrneur ; à Saint-Quentin, aclre^lement assiégée et peut-être prise par cns païens d'Espagnols et d'Anglais. Elle n'était pas arrivée de quinze jours, monseigneur, qu'on a mis le siège devant la place.

— Oh ! s'écria Gabriel, le doigt de Dieu est dans tout ceci. Il anime toujours en moi le fils par l'amant et double ainsi mon courage et mes forces. Merci, Denise. Voici pour tes bons renseignemens, ajouta-t-il, en lui mettant une bourse dans les mains. Prie le ciel pour tsr maîtresse et pour moi.

Il redescendit en toute hâte dans la cour du Louvre, où Martin-Guerre l'attendait.

— Où allons-nous maintenant, monseigneur? lui demanda l'écuyer.

— Là où le canon retentit, Martin, à Saint-Qiienlin! à Saint-Quentin ! il faut que nous y soyons après-demain, et nous partons dans une heure, mon brave.

— Ah 1 tant mieux I s'écria Martin. 0 grand Saint-Martin, mon patron, ajouta-t-il, je me résigne encore à êiro buveur, joueur et paillard. Mais je me jetterais, je vous en préviens à U-avers les bataillons ennemis, si jamais j'éîais lâche.

JEAN PEUQUOY LE TISSEKANCï

Il y avait dans la maison de ville de Saint-Quentin conseil et assemblée des chefs militaires et des notables bour- ^•^Rois. On était au 15 août déjà, et la ville ne s'était pas rendue encore, mais elle parlait fort de se rendre. La souffrance et le dénuement des habitans étaient au comble, et puisqu'il n'y avait aucun espoir de sauver leur vieille cité, puisque l'ennemi, un jour plus tôt, un jour plus tard, devait s'en emparer, ne valait-il pas mieux abréger du moins tant de misères.

Gaspard de Coligny, le vaillant amiral, que le connétable de Montmorency, son oncle, avait chargé de la défense de la place, n'eût voulu y laisspr entrer l'Espaguol iiu'à la dernière extrémité. 11 savait que chaque jour de retard, si douloureux aux pauvres assiégés, pouvait être le salut du royaume. Mais que pouvait- il contre le découragement et les murmures d'une population tout entière? La guerre du dehors ne permettait pas les chances de la lutte du dedans, et, si les habitans de Saint-Quentin se refusaient un jour aux travaux qu'on leur demandait aussi bien qu'aux soldats, toute résistance devenait inutile, il n'y avait plus qu'à livrer à Philippe II, et à son général Philibert-Emmanuel de Savoie, les clefs de la ville et la clef de la France.

Pourtant , avant d'en venir là , Coligny avait voulu tenter un dernier effort, et voilà pourquoi il avait convoqué cette assemblée des principaux de la ville, qui va achever de nous renseigner sur l'état désespéré des remparts, et surtout sur l'état des courage.?, ces remparts meilleurs.

Au discours par lequel l'amiral ouvrit la séance en faisant appel aa patriotisme de ceux qui l'entouraient, il ne fut répondu que par un morne silence. Alors Gaspard de Coligny interpella directement le capitaine Oger, un des braves gentilshommes qui l'avaient suivi. Il espérait, en commençant par les officiers, entraîner les bourgeois à la résistance. Mais l'avis du capitaine Oger ne fut pas, par malheur, celui que l'amiral attendait.

— Puisque vous me faites l'honneur de me demander mon opinion, monsieur l'amiral, dit le capitaine, je vous la dirai avec tristesse, mais avec franchise : Saint-Quentin ne peut pas résister plus longtemps. Si nous avions l'espoir de nous y maintenir seulement huit jours encore, seulement quatre jours, seulement deux jours même, je dirais : Ces deux jours peuvent permettre à l'armée de s'organiser derrière nous, ces deux jours peuvent sauver la patrie, laissons tomber la dernière muraille et le dernier homme, et ne nous rendons pas. Mais je suis convaincu que le premier assaut, qui aura lieu dans une heure peut-être, nous livrera ?» l'ennemi. N'est-il donc pas préférable, puisqu'il en est temps encore, do sauver par une capitulation ce qui peut être sauvé de la ville, et, si nous ne pouvons éviter la défaite, d'éviter au moins le pillage?

— Oui, oui. c'est cela, bien dit ; c'est le seul parti raisonnable, murmura l'assistance.

— Non, messieurs, non ! s'écria l'amiral, et ce n'est pas de raison qu'il s'agit ici, c'est de cœur. Qu'un seul assaut d'ailleurs doive maintenant introduire l'Espagnol dans la place quand nous en avons déjà repoussé cinq, c'est ce que je ne puis croire. Voyons, Lauxford, vous qui avez la direction des travaux et des contremines, n'est-ce pas que les fortifications sont en assez bon état pour tenir longtemps encore ? Parlez sincèrement, ne faites les choses ni meilleures ni pires qu'elles ne sont. Nous sommes réunis pour connaître la vérité, c'est la vérité que je vous demande.

— Je vais donc vous la dire, reprit l'ingénieur Lauxford, ou plutôt les faits vous la diront mieux que moi et sans flatterie. Il suffira pour cela que vous examiniez avec moi

par la pensée les points vulnérables de nos remparts. Monsieur l'amiral, quatre portes y sont ouvertes, à l'heure qu'il est, à l'ennemi, et je m'étonne, s'il faut l'avouer, qu'il n'en ait pas profité déjà. D'abord, au boulevard Saint- Martin, la brèche est si large que vingt hommes de front y pourraient passer. Nous avons perdu là plus de deux cents hommes, murs vivans, qui ne pourront pas pourtant suppléer aux murs de pierre. A la porte Saint-Jean, la grosse tour seule reste debout, et la meilleure partie de la courtine est abattue. Il y a bien là une contremine toute fermée et apprêtée ; mais je crains, si l'on en fait usage, qu'elle ne fasse crouler cette grosse tour qui seule tient encore les assaillans en échec, et dont les ruines leur serviraient d'échelles. Au hameau de Remicourt , les tranchées des Espagnols ont percé le revers du fossé, et ils s'y sont établis à l'abri d'un mantelet sous lequel ils attaquent sans relâche les murailles. Enfin, du côté du faubourg d'Isle, vous savez, monsieur Tamiral, que les ennemis sont maîtres non seulement des fossés, mais encore du boulevard et de l'abbaye, et ils s'y sont logés si bien qu'il n'est plus guère possible de leur faire du mal sur ce point-là, tandis qu'eux, pas à pas, gagnent Iv parapet qui n'a que cinq à six pieds d'épaisseur, avec leurs batteries prennent en flanc les travailleurs du boulevard de la Reine, et leur causent un dommage tel qu'on a dû renoncer à les retenir à l'ouvrage. Le reste des remparts se soutiendrait peutêtre ; mais ce sont là quatre blessures mortelles et par oîi la vie de la cite doit s'échapper bientôt, monseigneur. Vous m'avez demandé la vérité, je vous la donne dans toute sa tristesse, laissant à votre sagesse et à votre prévoyance le soin de s'en servir.

Là-dessus, les murmures de la foule recommencèrent, et, si personne n'osait prendre tout haut la parole, ctiacun disait tout bas :

— Le mieux est de se rendre et de ne pas courir les chances désastreuses d'un assaut.

Mais l'amiral reprit sans se décourager :

— Voyons, messieurs, un mot encore. Comme vous l'avez dit, monsieur Lauxford, si nos murs nous font dé-

faut, nous avons, pour y suppléer, de vaillans soldats, vivans remparts. Avec eux, avec le concours zélé des citoyens, n'est-il pas possible de retarder de quelques jour? la prise de la ville? (Et ce qui serait encore honteux aujourd'hui deviendrait glorieux alors I) Oui, les fortifications sont trop fiaibles, j'en conviens, mais enûn nos troupes sont assez nombreuses, n'est-il pas vrai, monsieur de Rambouillet?

— Monsieur l'amiral, dit le capitaine invoqué, si nous étions là-bas sur la place, au milieu de la foule qui attend les résultats de nos délibérations, je vous répondrais : Oui; car il faudrait inspirer à tous espoir et confiance.

Mais ici, en conseil, devant des courages éprouvés, je n'hésite pas à vous dire qu'en vérité les hommes ne sont pas suffisans pour le rude et périlleux service que nous avons à faire. Nous avons donné des armes à tous ceux qui étaient en état d'en porter. Les autres sont employés aux travaux de la défense, et enfans et vieillards y contribuent. Les femmes elles-mêmes nous aident en secourant et en soignant les blessés. Pas un bras enfin n'est inutile, et cependant les bras manquent. Il n'y a pas sur aucun point des remparts un homme de trop, et souvent il y en a trop peu. Mais on a beau se multiplier, on ne peut faire que cinquante hommes de plus ne soient tout à fait nécessaires à la porte Saint-Jean, et cinquante autres au moins au boulevard Saint-Martin. La défaite de Saint-Laurenl nous a privés des défenseurs que nous pouvions espérer, et, si vous n'en attendez pas de Paris, monseigneur, c'est à vous de considérer si, dans une extrémité semblable, il y a lieu de hasarder le peu de forces qui nous restent, et ces débris de notre vaillante gendarmerie, qui peuvent si efficacement encore servir à conserver d'autres places, et peut-être à préserver la patrie.

Toute l'assemblée appuya et approuva ces paroles de ses murmures, et la lointaine clameur de la foule pressée autour de la maison de ville les commenta plus éloquemment encore.

Mais alors une voix de tonnerre cria :

— Silence I

Et tous en effet se turpnt, car celui qui parlait si haut et si ferme, c'était Jean Peuquoy, le syadic de la corporation des tisserands, un citoyen très estimé, très écouté, et un peu redouté par la ville.

Jean Peuquoy était le type de cette brave race bourgeoise qui aimait sa cité à la fois comme une mère et comme un entant, l'adorait et la grondait, vivait pour elle toujours et mourait pour elle au besoin. Pour l'honnAte tisserand, il n'y avait au monde que la France, et en France que Saint- Quentin. Nul ne connaissait comme lui l'histoire et les traditions de la ville, les vieilles coutumes et les vieilles légendes. Il n'y avait pas un quartier, pas une rue, pas une maison qui, dans le présent et dans le passé, eût quelque chose de caché pour Jean Peuquoy. C'était le municipe incarné. Son atelier était la seconde Grand'place, et sa maison de bois de la rue Saint-Martin l'autre maison de ville. Cette vénérable maison se faisait remarquer par une enseigne assez étrange : une navette couronnée entre les bois d'un cerf dix-cors. Un des aïeux de Jean Peuquoy (car Jean Peuquoy comptait des aïeux comme un gentilhomme I) tisserand comme lui, cela va sans dire, et, de plus, tireur d'arc renommé, avait à plus de cent pas crevé de deux coups de flèche les deux yeux de ce beau cerf. On voit encore à Saint-Quentin, rue Saint-Martin, la magnifique ramure. A dix lieues à la ronde on connaissait alors la magnifique ramure et le tisserand. Jean Peuquoy était donc comme la cité vivante, et chaque habitant de Saint-Quentin en l'écoutant entendait parler sa patrie.

Voilà pourquoi pas un ne bougea plus quand la voix du tisserand, au miUeu des rumeurs, cria : silence 1

— Oui, silence I reprit-il, et prêtez-moi, mes bons compatriotes et chers amis, une minute d'attention, je vous prie. Regardons, s'il vous plaît, ensemble ce que nous avons fait déjà, cela nous instruira peut être de ce que nous avons encore à faire. Quand l'ennemi est venu mettre le siège devant nos murs, quand nous avons vu sous la conduite da redoutable Philibert-Emmanuel tous ces Espagnols, Anglais, Allemandset Wallons, s'abattre comme des sauterelles de malheur autour de notre ville, nous

avons bravement accepté notre sort, n'est-ce pas ? Nous n'avons pas murmuré, nous n'avons pas accusé la Providence de ce qu'elle marquait justement Saint- Quentin comme la victime expiatoire de la France, Loin de Iri, monseigneur l'amiral nous rendra cette justice, du jour même où il est arrivé ici, nous apportant le secours de son expérience et de son courage, nous avons tâché d'aider ses projets de nos personnes et de nos biens. Nous avons livré nos provisions et nos biens, donné notre argent, et pris nousmêmes l'arbalète, la pique ou la pioche. Ceux de nous qui n'étaient pas sentinelles sur les remparts, se faisaient ouvriers dans la ville. Nous avons contribué à discipliner et à réduire les paysans mutins des environs qui refusaient de payer de leur travail le refuge que nous leur avions donné. Tout ce qu'on pouvait demander enfin à des hommes dont la guerre nest pas le métier, nous l'avons fait, que je crois. Aussi espérions-nou< que le roi notre Sire penserait bientôt à ses braves Saim-Quentinois et nous enverrait prompte assistance. Ce qui est arrivé. Monsieur le connétable de Montmorency est accouru pour chasser d'ici les troupes de Philippe II, et nous avons remercié Dieu et le roi. Mais la fatale journée de Saint-Laurent a en quelques heures anéanti nos espérances. Le connétable a été pris, son armée détruite, et nous voilà plus abandonnés que jamais. Il y a de cela déjà cinq jours, et l'ennemi a mis à profit ces cinq journées. Trois assauts acharnés nous ont coûté plus de deux cents hommes et des pans entiers de muraille. Le canon ne cesse plus de tonner, et, tenez, il accompagne encore mes paroles. Nous, cependant, nous ne voulons pas l'entendre, et nous écoutons seulement du côté de Paris si quelque bruit n'annonce pas un secours nouveau. Mais rien 1 les dernières ressources sont, à ce qu'il paraît, pour le moment épuisées. Le roi nous délaisse, et a bien autre chose à faire qu'à songer à nous. Il faut qu'il raUie là-bas ce qui lui reste de forces, il faut qu'il sauve le royaume avant une ville, et, s'il tuurne quelquefois encore les yeux et la pensée vers Saint-Quentin, c'est pour se demander si son agonie laissera à la France le emps de vivre. Mais d'espoir, mais de chances de salut ou

de secours, il n'y en a plus pour nous maintenant, chers concitoyens et amis; monsieur de Rambouillet et monsieur de Lauxford ont dit la vérité. Les mm-s et les soldats nous manquent, notre vieille cité se meurt, nous sommes abandonnés, désespérés, perdus?...

— Oui I oui I cria tout d'une voix l'assemblée, il faut s© rendre, il faut se rendre.

— Non pas, reprit Jean Peuquoy, il faut mourir.

Le silence de l'étonnement succéda à cette conclusion inattendue. Le tisserand en profita pour reprendre avec plus d'énergie.

— Il faut mourir. Ce que nous avons fait déjà nous commande ce qui nous reste à faire. Messieurs Lauxford et de Rambouillet disent que nous ne pouvons pas résister. Mais monsieur de Coligny dit que nous devons résister. Résistons I Vous savez si je suis dévoué à notre bonne ville de Saint-Quentin, mes compatriotes et frères. Je l'aime comme j'aimais ma vieille mère, en vérité. Chacun des boulets qui vient frapper ses vénérables murailles semble m'atteindre au cœur. Et pourtant, quand le général a parlé, je trouve qu'il faut obéir. Que le bras ne se révolte pas contre le tête, et que Saint-Quentin périsse 1 monsieur l'amiral sait ce qu'il fait et ce qu'il veut. 11 a pesé dans sa sagesse les destinées d'une ville et les destinées de la France. Il trouve bon que Saint-Quenfin meure comme une sentinelle à son poste, c'est bien. Celui qui murmure est un lâche, et celui qui désobéit un traître. Les murs croulent, faisons des murs avec nos cadavres, gagnons une semaine, gagnons deux jours, gagnons une heure au prix de tout notre sang et de tous nos biens, monsieur l'amiral D'ignoré pas ce que tout cela vaut, et puisqu'il nous demande tout cela c'est qu'il le faut. Il rendra ses comptes à Dieu et au roi, cela ne nous regarde pas. Nous, notre affaire est de mourir quand il nous dit : mourez. Que la conscience de monsieur de Coligny s'arrange du reste. Il est responsable, soyons soumis.

Après ces sombres et solennelles paroles, tous se turent et baissèrent la tôte, et Gaspard de Coligny comme les autres, et plus que les autres. C'était en effet un rude poids

que celui dont le chargeait le syndic des tisserands, et il ne put s'empêcher de frémir en songeant à toutes ces existences dont on le faisait comptable.

— Je vois à votre silence, amis et frères, reprit Jean Peuquoy, que vous m'avez compris et approuvé. Mais on ne peut pas demander à des époux et des pères de condamner tout haut leurs enfans et leurs femmes. Se taire ici, c'est répondre. Vous laissez monsieur l'amiral faire vos femmes veuves et vos enfans orphelins ; mais vous ne pouvez, n'est-ce pas, prononcer leur arrêt vous-mêmes ? c'est juste. Ne dites rien et mourez. Nul n'aurait la cruauté d'exiger que vous criez : meure Saint-Quentin I Mais, si vos cœurs patriotiques sont, comme je le crois, d'accord avec le mien, vous pouvez du moins crier : Vive la France !

— Vive la France 1 répétèrent quelques murmures faibles comme des plaintes et lugubres comme des sanglots.

Mais alors Gaspard de Coligny très ému et très agité se leva précipitamment.

— Écoutez I écoutez I s'écria-t-il ; je n'accepte pas seul une responsabilité aussi terrible ; j'ai pu vous résister quand vous vouliez céder à l'ennemi, mais quand vous me cédez à moi, je ne puis plus discuter, et, puisqu'enfm vous êtes dans cette assemblée tous contre mon avis, et que vous jugez tous votre sacrifice inutile...

— Je crois. Dieu me pardonne I interrompit une voix forte dans la foule, que vous allez aussi parler de rendre la ville, monsieur l'amiral 1

GABRIEL A L'OBUYRB.

— Qui donc ose ainsi m'interrompre ? demanda Gaspard de Coligny en fronçant le sourcil.

— Moi 1 dit en s'avançant un homme revêtu du costume des paysans des environs de Saint-Quentin.

— Un paysan 1 dit l'amiral.

—Non, pas un paysan, reprit l'inconnu, mais le vicomte d'Exmès, capitaine aux gardes du roi, et qui vient au nom de Sa Majesté.

— Au nom du roil reprit la foule étonnée.

— Au nom du roi, reprit Gabriel ; et vous voyez qu'il n'abandonne pas ses braves Saint-Quentinois, et pense à eux toujours. Je suis arrivé déguisé en paysan, il y a trois heures, et pendant ces trois heures, j'ai vu vos murailles et entendu votre délibération. Mais laissez-moi vous dire que ce que j'ai entendu ne s'accorde guères avec ce que j'ai vu. Qu'est-ce que ce découragement, bon tout au plus pour vos femmes, qui s'empare ici comme une panique des plus fermes esprits? D'où vient que vous perdez ainsi subitement tout espoir pour vous laisser aller à des craintes chimériques? Quoi 1 vous ne savez que vous rebeller contre la volonté de mnnsieur l'amiral ou courber la tête en victimes résignées? Relevez le front, vive Dieul non contre vos chefs, mais contre l'ennemi, et, s'il vous est impossible de vaincre, faites que votre défaite soit plus glorieuse qu'un triomphe. J'arrive des remparts, et je vous dis que vous pouvez tenir quinze jours encore, et le roi ne vous demande qu'une semaine pour sauver la France. A tout ce que vous venez d'entendre dans cette salle, je veux répondre en deux mots, indiquer aux maux un remède, et

aux doutes un espoir.

Les officiers et les notables se pressaient autour de Gabriel, saisis déjà par l'ascendant de cette volonté puissante et sympathique.

— Ecoutez, écoutez! disaient-ils.

Ce fut au milieu du silence de l'intérêt que Gabriel reprit :

— Vous d'abord, monsieur Lauxford l'ingénieur, que disiez-vous? que quatre points faibles des remparts pouvaient ouvrir des portes à l'ennemi? Voyons ensemble. Le cô',é du faubourg d'Isle est le plus menacé : les espagnols sont maîtres de l'abbaye et entretiennent par là un feu si bien nourri que nos travailleurs n'osent plus s'y

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montrer. Permettez-moi, monsieur Lauxford, de vous indiquer un moyen très simple et très excellent de les préserver, que j'ai vu employer à Civitella par les assiégés, celte année même. Il suffit pour mettre nos ouvriers à couvert des batteries espagnoles, d'établir en travers du boulevard et de superposer de vieux bateaux remplis de saes de terre. Les boulets se perdent dans cette terre molle, et, derrière cet abri, nos travailleurs seront aussi en sûreté que s'ils étaient hors de là portée du canon. Au hameau de Remicourt, les ennemis, garantis par un mantelet, sapent tranquillement la muraille, dlsiezvous? J'ai eflfectivement vérifié le fait. Mais c'est là, monsieur l'ingénieur, qu'il faut établir une contremine et non à la porte Saint-Jean, où la grosse tour rend votre contremine non seulement inutile, mais dangereuse. Rappelez donc vos mineurs de l'ouest au sud, monsieur Lauxford, et vous vous en trouverez bien. Mais la porte Saint-Jean, demanderez-vous, mais le boulevard Saint-Martin vont donc demeurer sans défense? Cinquante hommes au premier point, cinquante au second suffisent. Monsieur de Rambouillet vient lui-même de nous le dire. Mais, a-t-il ajouté, ces cent hommes manquent. Eh bien I je vous Ips amène.

Un murmure de surprise et de joie circula dans l'auditoire.

— Oui, reprit Gabriel, d'un accent plus ferme en voyant les esprits un peu ranimés par sa parole, j'ai rallié à trois lieues d'ici le baron de Vaulprrgues avec sa compagnie de trois cent lances. Nous nous sommes entendus. J'ai promis de venir ici, à travers tous les dangers du camp ennemi, m'assurer des endroits favorables où il pourrait entrer dans la ville avec sa troupe. Je suis venu, comme vous voyez, et mon plan est fait. Je vais retourner près de Vaulpergues. Nous partagerons sa compagnie en trois corps, je prendrai moi-même le commandement d'un des détachemens, et, la nuit prochaine, nuit sans lune, nous nous dirigerons, chacun de notre côté, vers une poterne désignée d'avance. Nous aurons certes du malheur s'il n'y a qu'une de nos trois troupes qui échappe à l'ennemi distrait par

les deux autres. En tout cas, il y en aura bien une, cent hommes déterminés seront jetés dans la place, et ce ne sont pas les provisions qui manquent. Les cem hommes seront postés, comme je le disais, à la porte Saint-Jean et au boulevard Saint-Martin, et dites moi maintenant, monsieur Lauxford, monsieur de Rambouillet, dites-moi quel point des murailles pourra encore livrer à l'ennemi un passage facile ?

Une acclamation universelle accueillit ces bpnnes paroles qui venaient de réveiller si puissamment l'espoir dans tous ce^ cœurs découragés.

— Oh I ' nain tenant, s'écria Jean Peuquoy, nous pourrons combattre, nous pourrons vaincre.

— Combattre, oui, vaincre, je ne Tose espérer, reprit avec autorité Gabriel ; je ne veux pas vous faire la situation meilleure qu'elle n'est, je voulais seulement qu'on ne vous la fit pas pire. Je voulais vous prouver à tous, et à vous le premier, maître Jean Peuquoy, qui avez prononcé de si vaillantes, mais de si tristes paroles, je voulais vous prouver d'abord que le roi ne vous abandonnait pas, et puis, que votre défaite pouvait être glorieuse et votre résistance utile. Vous disiez : immolons-nous. Vous venez de dire : combattons. C'est un grand pas. Oui, il est possible, il est probable que les soixante mille hommes qui assiègent vos pauvres remparts finiront par s'en emparer. Mais, d'abord, gardez-vous de croire que la généreuse lutte que vous aurez supportée vous expose à de plus cruelles représailles. Philibert-Emmanuel est un soldat courageux, qui aime et honore le courage, et qui ne punira fias votre vertu. Ensuite, songez que si vous pouvez tenir dix ou douze jours encore, vous aurez peut-être perdu votre ville, mais vous aurez certainement sauvé votre pays. Grand et sublime résultat ! Les villes comme les hommes, ont leurs lettres de noblesse, et les hauts laits qu'elles accomplissent sont leurs titres et leurs aïeux. Vos petits enfans, habitans de Saint-Quentin, seront fiers un jour de leurs pères. On peut détruire vos murailles, mais qui pourra détruire l'illustre souvenir de ce siège?... Courage donc 1 héroïques sentinelles d'un royaume. Sauvez le roi,

sauvez la patrie. Tout à l'heure, le front baissé, vous paraissiez résolus à mourir en victimes résignées. Relevez maintenant la tête 1 Si vous périssez, ce sera en héros volontaires, et votre mémoire ne périra pas ! Donc, vous voyez que vous pouvez crier avec moi : Vive la France ! et vive Saint-Quentin I

— Vive la France I vive Saint-Quentin ! vive le roi 1 crièrent cent voix avec enthousiasme.

— Et maintenant, reprit Gabriel, aux remparts et au travail! et ranimez do votre exemple vos concitoyens qui vous attendent. Demain cent bras de plus, je vous le jure, vous aideront dans votre œuvre de salut et de gloire.

— Aux remparts 1 cria la foule. i Et elle se précipita dehors, toute transportée de joie,

d'espoir et d'orgueil, entraînant par ses récits et son enthousiasme ceux qui n'avaient pas entendu le libérateur inespéré que Dieu et le roi venaient d'envoyer à la ville épuisée. Gaspard de Coligny, le digne et généreux chef, avait écouté Gabriel dans le silence de l'étonnement et de l'admiration. Quand toute l'assemblée se dissipa avec des cris de triomphe, il descendit du siège qu'il occupait, vint au jeune homme et lui serra la main avec une sorte de surprise.

— Merci I monsieur, lui dit-il, vous avez sauvé Saint- Quentin et moi de la honte, peut-être la France et le roi de leur perle.

— Hélas! je n'ai rien fait encore, monsieur l'amiral, reprit Gabriel. Il faut maintenant que j'aille rejoindre Vaulpergues, et Dieu seul peut faire que je sorte comme je suis entré et que j'introduise ces cent hommes promis dans la place. C'est Dieu, ce n'est pas moi qu'il faudra remercier dans dix jours.

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