‹ Les deux DianeChapitre 19 sur 27 · OU MARTIN-GUERRE EST MALADROIT · texte numérisé non relu

OU MARTIN-GUERRE EST MALADROIT

Gabriel avait pris des rcnseignemens assez précis sur les environs de Saint-Quentin, pour ne pas s'égarer dans un pays où il n'était pas encore venu. Favorisé par la nuit tombante, il sortit sans encombre de la ville avec Martin- Guerre par la poterne la moins surveillée. Couverts tous deux de longs manteaux bruns, ils se glissèrent comme des ombres dans les fossés, puis, de là, par la brèche, dans la campagne.

Mais ils n'étaient pas quittes du plus grand danger. Des détachemens ennemis couraient jour et nuit les environs ; divers camps étaient établis çà et là autour de la ville assiégée, et toute rencontre pouvait être fatale à nos paysans-soldats. Le moindre risque qu'ils couraient était de faire retarder d'un jour, c'est-à-dire de rendre peutêtre à jamais inutile l'expédition projetée.

Aussi, quand, après une demi-heure de chemin, ils arrivèrent à un carrefour où la route bifurquait, Gabriel s'arrêta et parut réfléchir. Martin-Guerre s'arrêta aussi, mais ne réfléchit point. 11 laissait d'ordinaire ce soin à son maître. Martin-Guerre était un brave et Odèle écuyer, mais il ne voulait et ne pouvait être que la main. Gabriel était la tête.

— Martin, reprit donc Gabriel au bout d'un instant de réflexion, voici devant nous deux routes qui toutes deux conduisent auprès du bois d'Angimont, où nous attend le baron de Vaulpergues. Si nous restons ensemble , Martin, nous pouvons être pris ensemblf^. Séparés, nous doublons nos chances de réussite, comme pour la recherche de madame de Castro. Prenons chacun un des

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deux chemins. Toi, va par celui-là, c'est le plus long, mais le plus sûr, à ce que croit monsieur l'amiral. Tu rencontreras pourtant les tentes des Wallons où monsieur de Montmorency doit être prisonnier. Tu les tourneras , comme nous avons fait la nuit passée. De l'assurance et du sang-froid I Si tu rencontres quelque troupe, tu te donnes pour un paysan d'Angimont attardé qui revient de porter *les vivres aux Espagnols campés autour de Saint-Quentin. Imite de tor^ mieux le patois picard, ce qui n'est pas très difficile avec des étrangers. Mais, sur toute chose, va plutôt du côté de l'impudïnce que du côté de l'hésitation. Aie l'air sûr de ton affaire. Si tu barguignas, lu es perdu.

— Oh I soyez tranquille, monseigneur, reprit Martin- Guerre d'un air capable. On n'est pas si simple qu'on semble, et je leur en ferai voir de belles.

— Bien dit, Martin. Pour moi, je vais prendre par là ; c'est le plus court, mais le plus périlleux, car c'est la route directe de Paris qu'on surveille avant toutes les autres. Je rencontrerai, je le crains, plus d'un détachement ennemi, et'j'aurai plus d'une fois à me mouiller dans les fossés ou à m'écorcher dans les buissons. Puis, au bout du compte, il est bien possible que je n'arrive pas à mon but. N'importe ! Martin ; qu'on ne m'attende qu'une demi-heure. Si après ce délai je ne vous ai pas rejoints, que monsieur de Vaulpergues parte sans plus de retard. Ce sera vers le milieu de la nuit, et le danger sera moins grand que ce soir. Néanmoins, recommande-lui de ma part les plus grandes précautions, Martin. Tu sais ce qu'il y a à faire : partager sa compagnie en trois corps, et, par trois points opposés, s'approcher de la ville le plus secrètement possible. Il ne faut pas trop espérer que les trois détachemens réussissent. Mais la perte de l'un fait alors peut-être le salut des autres. C'est égal ! il y a quelques chances pour que nous ne nous revoyions plus, mon brave Martin ! Mais il ne faut penser qu'au bien de la patrie. Ta main, et que Dieu te garde 1

— Oh I je ne le prie que pour tous, monseigneur, reprit Martin. S'il vous sauve, il peut bien faire de moi ce qu'il voudra, et je ne suis g\»Oic ïaju qa à vous aimer et à vous

servir. Oh I et aussi, j'espère, à jouer quelque bon tour ce soir à ces Espagnols damnés.

— J'aime à te voir dans ces dispositions, Martin. Allons, adieu ! Bonne chance, et de l'aplomb, surtout I

— Bonne chance, monseigneur, et de la prudence !

Le maître et l'écuyer se séparèrent encore. Tout alla bien d'abord pour Martin, et, bien qu'il ne lui fût guère possible do s'écarter de la route, il évita pourtant assez habilement quelques gens d'armes suspects auxquels la nuit noire le déroba. Mais il approchait du camp des Wallons, et les sentinelles allaient se multiplier.

A l'angle de deux chemins, Martin-Guerre se trouva tout à coup entre deux troupes, l'une à pied, l'autre à cheval, et un : Qui vive ? bien accentué prouva au malheureux Martin-Guerre qu'il avait été aperçu.

— Allons 1 se dit-il, voilà le moment venu de montrer l'impudence que m'a tant recommandée mon maître.

Et, frappée d'une idée tout à fait lumineuse et providentielle, il se mit, avec un à-propos parfait, à chanter à tuetête la chanson du siège de Metz :

Le vendredi de la Toussaint, Est arrivé la Germanie A la belle croix de Messain, Pour taire grande boucherie.

— Holà? qui va là? cria une voix rude avec un accent et un jargon à peu près inintelligibles , mais que nous n'imiterons pas de peur d'être inintelligible nous-même.

— Paysan d'Angimont , répondit Martin-Guerre dans un patois non moins obscur.

Et il continua sa route et sa chanson avec une célérité et une verve croissantes.

Se campant au haut des vignes, Le duc d'Albeelsa compagnier ^ Saint-Arnou, près nos ïosséi C'était pour faire l'entreprise De reconnaître nos fossés...

— Hé 1 là I veux-tu to taire et t'arrêter, paysan de malheur, avec ta maudite chanson? reprit la voix féroce.

Martin-Guerre réfléchit que les importuns qui l'interpellaient étaient dix contre un ; que, grâce à leurs chevaux, ils l'atteindraient toujours sans peine, et que sa fuite d'ailleurs produirait le plus mauvais effet. 11 s'arrêta donc tout court. Après tout, il n'était pas précisément fâché d'avoir occasion de déployer son sang-froid et son habileté. Son maître qui semblait parfois douter de lui n'en aurait plus de motif désormais, s'il savait se tirer adroitemeni d'an pas aussi difficile.

Il affecta d'abord la plus grande confiance.

— Par Saint-Quentin, marlyr I murmurait-il en s'avauçant vers la troupe, voilà un beau coup que vous faites-Ki d'empêcher un pauvre paysan attardé d'aller rejoindre à Angimont sa femme et ses petits. Parlez, çà, que mo voulez-vous ?

Ceci eut l'intention d'être dit en picard, mais fut dit en auvergnat avec un accent provençal.

L'homme qui avait crié eut do même l'intention de répondre en français, mais répondit en wallon avec un accent allemand.

— Ce que nous voulons? l'interroger et te visiter, rôdeur de nuit qui, sous ta souquenille de paysan, pourrais bien cacher un espion.

— Dà, interrogez-moi, visitez-moi, reprit Marlin-Guerre avec un gros rire invraisemblable.

— C'est ce que nous verrons au camp où tu vas nous suivre.

—■ Au camp ! reprit Martin. Eh bien ! c'est ça. Je veux parler au chef. Ah 1 vous arrêtez un malheureux paysan qui revient de Saint-Queutin porter des vivres à vos camarades de là-bas. Que Dieu me damne, si je recommence I Je laisserai toute votre armée crever de faim à son aise. J'allais à Angimont chercher d'autres provisions ; mais, puisque vous me retenez en route, bonsoir I Ah I vous n© me connaissez guère 1 et je vous revaudrai ce procédé-là. Saint-Quentin, tête de kien, dit le proverbe picard. Me

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prendre pour un espion I Je veux me plaindre au chef 1 Allons au camp.

— Mordieu 1 quelle langue ! reprit celui qui commandail le détachement. Le chef, l'ami, c'est moi : et c'est à moi que vous aurez affaire quand nous y verrons clair, s'il vous plaît. Croyez-vous qu'on va réveiller les généraux pour un drôle de votre espèce ?

— Oui, c'est aux généraux que je veux être conduit I s'écria Martin-Guerre avec volubilité. J'ai à dire quelque chose aux généraux et aux maréchaux. J'ai à leur dire qu'on n'arrête pas ainsi sans crier seulement : Gare 1 un quelqu'un qui vous nourrit, vous et vos gens. Je n'ai pas fait de mal. Je suis un honnête habitant d'Angimont. Je vais demander une indemnité pour ma peine, et, vous, vous serez pendu pour la vôtre.

— Camarade, il a l'air sûr de son fait, pourtant 1 dit au reître un de ses hommes.

— Oui, répondit Tautre, et je le relâcherais bien si je ne croyais, par momens, reconnaître cette tournure et cette voix. Allons, marchons. Au camp tout s'expliquera.

Martin- Guerre, placé pour plus de sûreté entre deux des cavaliers, ne cessa de jurer et de maugréer pendant toute la route. En entrant dans la tente où on le conduisit d'abord, il jurait et maugréait encore.

— Voilà comme vous arrangez vos alliés, vous autres ! ah bien I à la bonne heure ! on vous en fournira de l'avoine pour vos bêtes et de la farine pour vous ! Je vous abandonne. Dès que vous m'aurez reconnu et relâché, je retourne à Angimont et n'en sors plus. Ou plutôt, si, j'en sors, et dès demain, pour aller porter plainte contre vous à monseigneur Philibert-Emmanuel en personne. Ce n'est pas lui qui me ferait un affront semblable.

En ce moment, l'enseigne des reîtres approchait un flambeau du visage de Martin-Guerre. 11 recula trois pas de surprise et d'horreur.

— Par le diable ! s'écria-t-il, je ne me trompais pas. C'est bien lui, le misérable 1 Est-ce que vous ne le reconnaissez pas maintenant, vous autres ?

— Oh, oui ! Oh, oui ! répéta l'un après l'autre chacuB

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des reîtres en venant à son tour examiner Martin-Guerre avec une curiosité qui se changeait immédiatement en indignation.

— Ah! vous me reconnaissez donc enfin? reprit 1© pauvre écuyer qui commençait à .s'alarmer sérieusement. Vous savez qui je suis? Martin '''Cornouiller d'Angimont... Vous allez me relâcher, ce n'est pas malheureux !

— Nous, te ro^cher, malandrin, paillard, pendard ! s'écria l'enseigne, les yeux enflammés et les poings menaçons.

—Ah I çà, qu'est-ce qui vous prend donc, l'ami ? dit Martin. Je ne suis peut-être plus Martin Cornouiller, à cette heure ?

— Non , tu n'es pas Martin Cornouiller, reprit l'enseigne, et, pour te démasquer et te démentir, voilà dix hommes autour de toi qui te connaissent. Mes amis nommez cet imposteur à lui-même, afin de le convaincre de fraude et de flagrant mensonge.

— C'est Ârnauld du Thill ! c'est ce misérable Arnauld du Thill, répétèrent les dix voix ensemble avec une effrayante unanimité.

— Arnauld du Thill I qu'est-ce que cela ? demanda Martin en pâlissant.

— Oui, renie-toi toi-même, infâme 1 s'écria l'enseigne. Mais voilà par bonheur dix témoins qui te contredisent. Devant eux, malgré ton déguisement de paysan, aurais-tu le front d'assurer que je ne t'ai pas fait prisonnier à la bataille de Saint- Laurent, dans la suite du connétable?

— Non, non, je suis Martin Cornouiller, balbutia Martin qui perdait la tête.

— Tu es Martin Cornouiller ? dit l'enseigne avec un rire méprisant ; tu n'es pas ce lâche Arnauld du Thill qui m'avait promis rançon, que je traitais avec égards, et qui, la nuit dernière, â pris la fuite , m'enlevant , outre le peu d'argent que je possédais, ma bien-aimée Gudule, la gentille vivandière ? Scélérat ! qu'as-tu fait de Gudule ?

— Qu'as-tu fait de Gudule ? répétèrent les reîtres dans un chœur formidable.

— Ce que j'ai fait de Gudule ? dit Martin-Guerre acca-

blé. Eh! le sais-je, misérable que je suis 1 Ah çàl vraiment, vous me reconnaissez donc tous ? vous êtes donc certains de ne pas vous tromper ? vous pourriez tous jurer que je m'appelle... Arnauld du Thill, que ce nrave homme m'a fait prisonnier à la bataille de Saint-Laurent et que je lui ai enlevé traîtreusement sa Gudule? vous pourriez le jurer?

— Oui 1 OKi ! oui 1 s'écrièrent les dix voix avec énergie.

— Eh bien! cela ne m'étonne pas, reprit piteusement Martin-Guerre qui divaguait assez, on s'en souvient, quand on touchait ce sujet de sa double existence. Non, vraiment cela ne m'étonne pas. Je vous aurais soutenu jusqu'à demain que je m'appelle Martin Cornouiller. Mais vous me connaissez comme Arnauld du Thill, j'étais hier ici, je ne dis plus non ; je ne résiste plus ; je me résigne. Du moment que la chose est ainsi, j'ai les pieds et les poings liés. Je n'avais pas prévu celle-là. Voilà si longtemps, monDieuI que mes alibi avaient cessé 1 Allons I c'est très bien, faites de moi ce que vous voudrez, emmenez-moi, emprisonnezmoi, garottez-moi. Ce que vous me dites de Gudule achève surtout de me convaincre que vous ne vous trompez pas. Oui, je me reconnais là ! Seulement, je suis bien aise de savoir que je m'appelle Arnauld du Thill.

Le pauvre Martin-Guerre avoua dès-lors tout ce qu'on voulut, se laissa accabler d'injures et de rebuffades, et offrit le tout à Dieu en pénitence des nouveaux méfaits qu'on venait de lui reprocher. Comme il no put dire ce que Gudule était devenue, on le chargea de liens et on lui fît soufïi'ir toutes sortes de mauvais traitemens. mais sans lasser son angélique patience. Tout ce qu'il regrettait, c'est de n'avoir pas eu le temps d'accomplir sa mission auprès du baron de Vaulpergues. Mais qui aurait pu supposer que de nouvelles actions criminelles allaient tourner contre lui et réduire à néant ses beaux projets d'adresse et de présence d'esprit.

— Ce qui me console du moins, pensait-il dans le coin humide où on l'avait jeté sur le sol, c'est que peut-être Arnauld du Thill entre triomphant à Saint-Quentin avec le détachement de Vaulpergues. Mais non, non, c'est encore

une chimère cela! et ce que je connais du drôle me ferait plutôt conjecturer que le monstre est dans quelque auberge sur la route de Paris à caresser la gentille Gudule. Hélas! hélas 1 il me semble que j'aurais plus de cœur à la pénitence si du moins j'avais un peu conscience du péchét

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