‹ Les deux DianeChapitre 5 sur 27 · DIANE DE CASTRO · texte numérisé non relu

DIANE DE CASTRO

Diane de Castro, que nous avons vue enfant, avait maintenant près de dix-huit ans. Sa beauté avait tenu toutes ses promesses, et s'était développée à la fois régulière et charmante ; l'expression particulière de son doux et fin visage était une candeur virginale. Diane de Castro, de caractère et d'esprit, était restée l'enfant que nous connaissons. Elle n'avait pas encore treize ans, quand le duc de Castro, qu'elle n'avait pas revu depuis le jour de son mariage, avait été tué au siège d'Hesdin. Le roi avait envoyé la veuvo enfant passer son deuil au couvent des Filles-Dieu à Paris, et Diane avail trouvé là des afTeclions si chères et de si douces habitudes, qu'elle avait demandé à son père la permission de rester av«c les bonnes religieuses et «es compagnes, jusqu'à ce qu'il lui plût de disposer d'elle de nouveau. On ne pouvait que respecter une intention si pieuse, et Henri n'avait fait sortir Diane du couvent que depuis un mois, depuis que le connétable de Montmorency, jaloux do l'autorité prises par les Guises dans le gouvernement, avait

sollicité et obtenu pour son fils la main do la fiUo du roi et de la favorite.

Pendant ce mois qu'elle venait dépassera la cour, Diane avait su s'attirer tout de suite le respect et l'admiration de tous: « Car, dit Brantôme au livre des dames illustres, elle était fort bonne et ne faisait point de déplaisir à personne, encore qu'elle eût le cœur grand et haut, et ''âme fort généreuse, sage et fort vertueuse. » Wais cette verlu, qui se détachait si pure et si aimat)le au milieu de la corruption générale du temps, n'était mêlée, d'ailleurs, d'aucune austérité et d'aucune rudpsse. Comme un jour un homme dit devant Diane qu'une fille de France devait être vaillante, et que sa timidité sentait trop la religieuse, elle apprit en pou de jours à monter à cheval, et il n'y avait pas de cavalier qui fût aussi hardi et aussi élégant qu'elle. Elle accompagna dès-lors le roi à la chasse, et Henri se laissa de plus en plus captiver par cette bonne grâce qui cherchait sans affectation la moindre occasion de le prévenir et de lui plaire. Aussi Diane avait-elle le privilège d'entrer à toute heure chez son père et elle était toujours la bien venue. Son charme touchant, sa chaste attitude, ce parfum de virginité et dinnocence qu'on respirait autour d'elle, jusqu'à son sourire un peu triste, en faisaient la figure la plus exquise et la plus ravissante peut-être de cette cour, qui comptait cependant tant d'éblouissantes beautés

— Eh bien! dit Henri, je vous écoute à présent, ma mignonne. Voilà onze heures qui sonnent. La cérémonie du mariage à Saint-Germain-l'Auxerrois n'est que pour midi. J'ai donc toute une demi-heure à vous donner, et que n'en ai-jo plus encore! Ce sont de bons instans de ma vie, ceux que je passe auprès de vous.

— Sire, que vous êtes indulgent et paternel I

— Non, mais je vous aime bien, mon aflectueuse enfant, et je voudrais de tout mon cœur faire quelque chose qui vous plût, à condition de ne pas nuire aux intérêts graves qu'un roi doit considérer toutefois avant toute allection. — Et tenez, Diane, pour vous en donner la preuve, je veui d'abord vous rendre compte des deux requêtes que vous m'avez adressées. La bonne sœur Monique, qui vous a tant

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chérie et soignée à votre couvent des Filles-Dieu, vient, è votre rocommandation, d'êlre nommée abbesse supérieure sJu couvent d'Origny à Saint-Quenlin.

— Oh ! que de remercîmens, sire!

— Quant au brave Antoine, votre serviteur préféré à Virnoutiers, \\ aura ?a vie durant une bonne pension sur notre trésor. Je regrette bien, Diane, que le sire Enguerrand ne soit plus. Nous aurions voulu royalement témoigner notre reconnaissance au digne écuycr qui a si heureusement élevé notre chère fille Diane. Mais vous l'avez perdu î'an passé, je crois, et il ne laisse pas même d'héritier.

— Sire, c'est trop de générosité et do bonté, ^Taiment.

— Voilà de plus, Diane, les lettres patentes qui vous confèrent le titre .de duchesse d'AngouIême. Et ce n'est pas le quart de ce que je souhaiterais faire pour vous. Car je vous vois parfois rêveuse et triste, et c'est de quoi j'avais hâte de m'entretenir avec vous, désirant vous consoler, ou guérir vos peines. Voyons, ma mignonne, n'es-tu donc pas heureuse ?

— Ah ! sire, reprit Diane, comment ne le serais-je pas ainsi, entourée de votre affection et de vos bienfaits? Je ne demande qu'une chose, c'est que le présent si plein de joie se continue. L'avenir, si beau et si glorieux qu'il puisse être, ne le compenserait jamais.

— Diane, dit gravement Henri, vous savez que je vous ai rappelée du couvent pour vous donner à François de Montmorency. C'était un grand parti, Diane, et pourtant ce mariage, qui, je ne vous le cache pas, eût servi utilement les intérêts de ma couronne, semble vous répugner. Vous me devez au moins les motifs de ce refus qui m'afflige, Diane.

— Aussi ne vou.? les cacherai-je pas, mon père. Et d'abord, dit Diane avec quelque embarras, on m'a as.suré que François de Montmorency était marié déjà secrètement à mademoiselle de Fiennes, une des dames de la reine ?

— C'est vrai, reprit le roi, mais ce mariage contracté clandestinement, sans le consentement du connétable et le mien, est nul de plein droit, et si le pape prononce le divorce, vous ne pouvez f es, Diane, vous montrer plus

Sîlgeante que Sa Sainteté 1 Donc, si c'est là votre raison?...

— Mais c'est qu'il y en a une autre, mon père.

— Et laquelle, voyons? comment une alliance qui honorerait les plus nobles et les plus riches héritières de France peut-elle taire votre malheur?

— Eh bien! mon père, parce que... parce que j'aimo '^juelqu'un, dit Diane en se jetant toute confuse et éplorée dans les bras du roi.

— Vous aimez, Diane? reprit Henri étonné, et comment s'appelle celui que vous aimez ?

— Gabriel, Sire I

•— Gabriel de quoi? dit le roi en souriant.

— Je n'en sais rien, mon père.

— Comment cela, Diane? Au nom du ciel 1 expliquezvous.

— Sire, je vais tout vous dire. C'est un amour d'enfance. Je voyais Gabriel tous les jours. Il était si complaisant, si brave , si beau , si savant , si tendre ! il m'appelait sa petite femme. Ah ! Sire, ne riez pas, c'était une affection grave et sainte, la première qui se fût gravée dans mon liœur; d'autres pourront s'y ajouter, aucune ne l'efiaeera. Et pourtant je me suis laissé marier au duc Farnèse. Sire , mais c'est que je ne savais pas ce que je faisais; c'est qu'on m'a contrainte et que j'ai obéi comme une petite fille. Depuis, j'ai vu, j'ai vécu, j'ai compris de quelle trahison je m'étais rendue coupable envers Gabriel ! Pauvre Gabriel ! en me quittant, il ne pleurait pas, mais dans son regard profond quelle douleur ! Tout cela m'est revenu avec les souvenirs dorés de mon enfance, pendant les années soUtaires que j'ai passées au couvent. De sorte que j'ai vécu deux fois les jours écoulés auprès de Gabriel, dans le fait et dans la pensée, dans la réalité et dans le rêve. Et de retour ici, à la cour. Sire, parmi ces gentilshommes accomplis qui vous font comme une aulro couronne, je n'en ai pas vu un seul qui pût rivaliser avec Gabriel, et ce n'est pas François, le fils soumis du hautain connétable, qui me fera jamais oublier fe doux et fier compagnon de mon enfance. Aussi, maintenant que je comprends mes actions et leur portée, mon père, tant

que vous reie laisserez libre, je resterai fidèle h Gabriel.

— L'as-tu donc revu depuis que tu as quitté Vimoutiers, Diane?

— Hélas 1 non, mon père.

— Mais tu as eu de ses nouvelles, au moins?

— Pas davantage. J'ai seulement appris par Fnguprrand qu'il avait quitté le pays après mon départ; il avait dit à Aloysp, sa nourrice, qu'il ne la reverrait que glorieux et redoutable, et qu'elle ne s'inquiétât pas de lui. Et là-dessus il est parti. Sire.

-- Sans que sa famille ait depuis entendu parler de lui ? demanda le roi.

— Sa famille ? répéta Diane. Je ne lui connaissais pnd'autre famille qu'Aloyse, mon père, et jamais je n'ai vu ses parens quand j'allais avec Enguerrand lui faire visite à Montgommery.

— A Montgommery ! s'écria Henri en pâlissant. Diane , Diane 1 ce n'est pas un Montgommery, j'espère! dis-moi bien vite que ce n'est pas un Mongommery.

— Oh I non, Sire ; sans cela il me semble qu'il eût habité le château, et il demeurait dans la maison d'AIoyse sa nourrice. Mais que vous ont donc fait les comtes do Montgommery pour vous émouvoir à ce point, Sire? Seraient-ils vos ennemis ? on n'en parle dans le pays qu'avec vénération.

— Ah I vraimnntl reprit le roi avec un rire de dédain ; ils ne m'ont rion fait d'ailleurs, rien du tout, Diane ! que veux-tu qu'un Montgommery fasse à un Valois? Revenons à ton Gabriel. N'est-ce pas Gabriel que tu le nommes?

— Oui...

— El il n'avait pas d'autre nom ?

— Pas d'autre, que je sache, Sire ; c'était un orphelin comme moi, et jamais en ma présence on n'a parlé de soi) père.

— Et vous n'avez pas enfin, Diane, d'autre objection h faire à l'alliance projetée entre vous et Montmorency, que votre ancienne affection pour ce jeune homme î pas d'autre, n'est-ce pas?

— Cela suffit à la religion de mon cœur, Sire.

— Fort bien, Diane, et je n'essayerais peut-être pas de vaincre vos srrupules si votT-e ami était là, qu'on pût le connaître et l'apprécier, et, bien qu'il soit, je le devine, do race douteuse...

— N'y a-t-il pas aussi une barre à mon écusson, Votre Majesté?

— Au moins avez- vous un écusson, madame, et les Montmorency comme les Castro tiennent à honneur d'introduire dans leurs maisons une fille légitimée de la mienne, veuillez vous le rappeler. Votre Gabriel, au contraire... mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Ce qui m'occupe, c'est que depuis six ans il n'a pas reparu, qu'il vous a oubliée, Diane, qu'il en aim<^ une autre, peut-être.

— Sire, vous ne connaissez pas Gabriel, c'est un cœur sauvage et fidèle, et qui s'éteindra en m'aimant.

— Bien ! Diane. Avec vous l'infidélité n'est pas vraisemblable sons doute, et vous avez raison de la nier. Mais tout TOUS porte enfin à croire aue ce jeune homme est parti pour la guerre. Eh bien 1 n'est-il pas probable qu'il y ait péri? Je t'afflige, mon enfant, et voilà ton beau front tout pâle et tes yeux tout noyés de larmes. Oui, je le vois, c'est en toi un sentiment profond, et quoique ie n'aie guère eu occasion d'en rencontrer de pared, et qu'on m'ai, habitué à douter de ces grandes passions, je ne souris pas de la tienne et veux la respecter. Mais vois pourtant, ma mignonne, pour un amour d'enfant, dont l'objet n'est même plus, pour un souvenir, pour une ombre : vois dans quel embarras ton refus va me jeter. Le connétable, si je lui retire injurieusement ma parole, se fâchera, non sans droit, ma fille, se retirera du service peut-être ; et alors, ce n'est plus moi qui suis le roi, c'est le duc de Guise. Re^rarde,, Diane : des six frères de ce nom, le duc de Guise a sous la main toutes les forces militaires de la France, le cardinal toutes les finances, un troisième mes galères de Marseille, un quatrième commande en Ecosse, et un cinquième va remplacer Brissac en Piémont. De sorte que dans tout mon royaume, moi, le roi, je ne puis disposer ni d'un soldât ni d'an écu sans leur assentiment. Je to parle doucement»

î)4 LES DEUX DIANE.

Diane, et .je t'explique les choses ; je prie quand je pourrais ordonner. Mais j'aime bien mieux te faire juge toimênio, et que ce soit le père et non le roi qui obtienne de sa fille son consentement à ses vues. Je l'obtiendrai, car lu es bonne et dévouée. Ce mariage me sauve, mon enfant; il donne aux Montmorency l'autorité qu'il retire aux Guises. Il ég dise les deux plateaux de la balance, dont mon pouvoir royal est le fléau. Guise en devient moins sanerbe et Monlmorency plus dévoué. Eh bien 1 tu ne répônas pws, mignonne, resteras-tu sourde aux supplications de ton père, qui ne te vi(3lente pas, qui ne te brusque pas, qui entre dans tes idées, au contraire, et te demande seulement de ne pas lui refuser le premier service dont tu puisses payer ce qu'il a fait et ce qu'il veut encore faire pour ton bonheur et ton honneur?... Eh bien 1 Diane, ma fille, consens-tu, voyons 1

— Sire, reprit Diane, vous êtes plus puissant mille fois quand votre voix implore que lorsqu'elle ordonne. Je suis prête à me sacrifier à vos intérêts, mais à une condition cependant, Sire.

— Et laquelle, enfant gâtée ?

— Ce mariage n'aura lieu que dans trois mois, et d'ici là, je ferai demander à Aloyse des nouvelles de Gabriel, et prendrai aillpurs toutes les informations possibles, afin que, s'il n'est plus, je le sache, et que s'il vit, je puisse au moins lui redemander ma promesse.

— Accordé de grand cœur, dit Henri tout joyeux, et j'ajouterai qu'on ne peut pas mettre plus do raison dans l'enfanliliage... Ainsi, tu feras rechercher ton Gabriel, et je t'y aiderai au besoin, et dans trois mois tu épouseras François, quel que soit le résultat de nos informations, que ton jeune ami soit vivant ou mort ?

— Et à présent, dit Diane en secouant douloureusement la tôtr. 'e ne sais pas si je dois le plus souhaiter sa mort ou sa vie.

Le roi ouvrit la bouche et allait hasarder une théorie assez peu paternelle, et une consolation passablement risquée, rjdis il n'eut qu'à rencontrer le regard candide et le

profil pur de Diane pour s'arrêter à temps, et sa pensée ne se traduisit que par un sourire.

— Par bonheur et par malheur, l'usage de la cour la ïormera, so dit-il.

Et tout haut :

— Voici l'heure de se rendre à l'église, Diane ; acceptez ma main jusqu'à la grande galerie, madame, et puis je vous reverrai aux carrousels et aux jeux de l'après-dîner, et si vous vous ne m'en voulez pas trop de ma tyrannie, vcus daignerez applaudir à mes coups de lance et à mes p:"âes-d'arraes, mon joli juge.

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