DENOUEMENT PARTIEL
Nous sommes au 8 janvier, lendemain du jour où Gabriel d'Exmès a rendu au roi de France sa plus belle ville perdue, Calais, et son plus grand capitaine en danger*^ le duc de Guise.
Mais il ne s'agit plus ici de ces questions d'où l'avenir des nations dépend, il s'agit tout simplement d'intérêts bourgeois et d'affaires de famille. De la brèche devant Calais, et du lit de mort de François de Ix)rraine, nous passons à la salle basse de la maison des Peuquoy.
C'est là que, pour lui éviter de la fatigue, Jean Peuquoy avait fait transporter Martin-Guerre ; c'est là que, la veille au soir, Ambroise Paré avait, avec son bonheur habituel, pratiqué sur le brave écuyer une amputation jugée néces* saire.
LES DEUX DIANE. Ml
Ainsi, ce qui jusque-là n'avait été qu'espérance, était devenu certitude. Martin-Guerre, il est vrai, resterait estropié, mais Martin-Guerre vivrait.
Peindre les regrets ou, pour mieux dire, les remords de Pierre Peuquoy, quand il avait appris de Jean la vérité, serait impossible. Cette âme rigide, mais probe et loyale, ne devait jamais se pardonner une si cruelle méprise. L'honnête armurier conjurait à chaque instant Martin- Guerre, de demander ou d'accepter tout ce qull possédait, bras et cœur, biens et vie.
Mais on sait que Martin-Guerre n'avait pas attendu Pexpression de" ce repentir pour pardonner à Pierre Peuquoy, et, qui plus est, pour l'approuver.
Ils étaient donc pour lé mieux ensemble, et on ne s'é* tonnera plus, dès lors, de voir se passer auprès de Martin- Guerre, qui était désormais de la famille, un conseil domestique pareil à celui auquel nous avons assisté déjà pendant le bombardement.
Le vicomte d'Exmès, qui repanait le soir même pour Paris, était aussi de cette délibération, moins pénible après tout que la précédente pour ses vaillans alliés du fort de Risbank.
En effet, la réparation qu'avait à exiger l'honneur des Peuquoy n'était sans doute plus dorénavant impossible. Le vrai Martin-Guerre était marié, mais rien ne prouvait que le séducteur de Babette le fût. Il n'y avait plus qu'à retrouver le coupable.
Aussi le visage de Pierre Peuquoy, exprimait plus de sérénité et de calme. Celui de Jean, au contraire, était assez triste, et Babette, de son côté, paraissait fort abattue.
Gabriel les observait tous en silence, et Martin-Guerre, étendu sur son lit de souffrance, se désolait de no rien pouvoir pour ses Jiouveaux amis que leur fournir des renseignemens bien vagues et bien incertains sur la personne de son Sosie.
Pierre et Jean Peuquoy revenaient, dans le moment, d'auprès de monsieur de Guise. Le duc n'avait pas voula tarder plus longtemps à remercier les braves bourgeois patriotes de la part efQcace et glorieuse qu'ils avaient eue
dans la reddition de la ville ; Gabriel, sur sa demande expresse, les lui avail amenés.
Pierre Peuquoy racontait, tout fier et joyeux, à Babeltet les détails de cette prés(>ntation..
— Oui» ma sœur, disait-il ; quand monsieur d^Exmès a eu raconté au duc de Guise notre coopération en tout ceci, dans des termes certainement trop flatteurs et tSQp exar gérés, ce grand homme a daigné nous témoigber^ k Jean et h. moi, sa satisfaction, avec une grâce et une bonté doni» pour ma part, je ne perdrai jamais la ménioire, lors même que je vivrais plus de cent ans. Mai§ il m*a surtout r^oui et touché en ajoutant qu'il désirait à son tour nous être utile, et me demandant en quoi il pourrait nous aervir. Gd n'est pourtant pas que je sois intéressé, tu me connais, Babette. Seulement, sais-tu quoi service je compte réclamer de lui ?•••
— Non, en vérité, mon frère, murmura Babette.
— Eh bien I sœur, reprit Pierre Peuquoy, dès que nous aurons trouvé celui qui t'a si indi>cnement trompée, et nous le trouverons, sois en sûre I je demanderai à monsieur de Guise de ni'aider do son crédit pour le faire rendre l'honneur. Nous n'avons ni force, ni richesse par nous-aiême8« et un tel appui nous sera peut-êtra nécessaire pour obtenir justice^
— Et si, même avec cet appui^ la justioe vous taÂÏ dé^ ftiut, cousin ? demanda ican.
— Grâce à ce bras, reprit Pierre avec énergie^ la vengeance du moins ne me manquerait pas. Et cependant con* tinua-t-il en baissant la voix, et en jetant du côté de Martin-Guerre un regard timide, je dois convenir que la violence m'a jusqu'ici réussi bien mal.
Il se tut et resta pensif une minute. Quand il sortit de cette distraction rêveuse, il s'aperçut avec surprise que Babette pleurait.
— Eh bien, qu'y a-t-il donc, sœur? domanda-t-îl.
— Ah ! je suis bien malheureuse! s'écria Babette ^mnglotant.
— Malheureuse I et pourquoi ? l'avenir, il me êembtoi se rassérène.ti
USS DEOX DlAUt. m
-^ n se rômbruttiti reprit-eltei
-- Non, tout ira bien^ sois ttanqtîtUe, dit PletWPettquof. Entre unfe douce réparation et an châtltrient terrible on hë saurait hésiter. Toti amatit ta revenir à toi, tu setÀs Sa iedime..;
— Et Si Je le reftise potir ttiafl', ftôl? «'écria Babette. Jean Peuquoy ne pdt retenir tiii ttioiiVëitieiit Joyéui (}iii
n'échappa point à Oabrïéi.
— Le HBÏlisGrT reprit Pie»e an ôiomblé dé l*élottilèittéiit; Mais tu l'aimais I
^ J'himais, dit Bâbbiiè^, teiui t\^\ sotiffraît^ tjni pafalà-
toit m'airttér, qnî me léindighall du rë$per,l et do la tendresse. Mais celui qui m'a trompée, qdi ni*à n\éttli, qui th'àbandonne, celui qni avait tôle, pdur iorptendre un pauvre cœur, lé langage; le nom, et peul-éire tes habits d'uii autre, ah I CPlui-ià^ jé lé hais et je m rtiépHèfe.
— Mais enfin, s'il l'épouséit? reprit tierre Peu(}noy.
— Il m'épouserait^ dit Babette, pèrce qu'il y èerâil èôntralnt, ou bien parce rjull espéreîrâii lëi faveurs du duô dô Guise. Il me donfléfâlt son tiortî par J)ëUf ôU par Irùpidité. Non l non ! à mbn tour Jé né veux pldfe dé lui, inoi i
— Babette, reprit sévèreniéfit Pierre teUqubJr, vous h*^vé« pas le droit do dire : Jé né VOUx pas dé lui.
— Mon bon â*re, pair grâce ! pair pitié 1 s'écria Babette éploréo, ne tne foroée p&§ h épouser celui que Vous nommiez vous-mêmo un mi^rabie et un làbhé.
— Babette, ^hgét k tdlfé Itonl sans hontieUr \
-^ J'aimé mieùi avoir 9 tuugil- dé mon amolir ûti instant, x\\xP> d'atoilr à h)Ugit dé mbtt mari todle ma vie.
— Babette, songéi h totfé éhlhht Sâhs père !
— Il vaut mleéx pOUt* lui, je crois, dit Babette, perdre son père qui le détesterait, (}Ue sa hiëre qui Tâdorera. Or, si elle épouse cet homme, sa mère mouri'a cenainemcnt de bonté et dé chagrin.
— Ainsi, BabPtte, tousfèirmé:^ l^Ut^ille k méà iremonlt'àiices et à mes prières ?
— J'imploire votre aflféctibn, moh frère, et volrè pitié.
— feh bien 1 dit Pierre téliquoy, ma pitié et mon affection Vont donc toUâ tépondte avec dduléUr, mais avec
fermeté. Comme il est nécessaire avant toute chose, Babette, que vous viviez estimée des autres et de vous-même, comme je vous préférerais malheureuse à déshonorée, vu que déshonorée vous seriez malheureuse deux fois ; je veux, moi, votre frère, votre aîné, le chef de votre famille, je veux, vous m'entendez bien ! que vous épousiez, s'il y consent, celui qui vous a perdue et qui seul peut vous rendre actuellement cet honneur qu'il vous a pris. La loi et la religion m*arment vis-à-vis de vous d'une autorité dont j'userais au besoin, je vous en préviens, pour vous contraindre à ce que je considère comme votre devoir envers Dieu, envers votre famille, envers votre enfant et envers vous-même.
— Vous me condamnez à mort, mon firère, reprit Babette d'une voix altérée ; c'est bien, je me résigne, puisque c'est mon destin, puisque c'est mon châtiment, puisque personne n'intercède pour moi.
Elle regardait, en parlant ainsi, Gabriel et Jean Peu^ quoy qui se taisaient tous deux, celui-ci parce qu'il souffrait, celui-là parce qu'il voulait observer.
Mais, à l'appel direct de Babette, Jean Peuquoy ne sut point se contenir, et, s'adressant à elle, mais en se tournant vers Pierre, il reprit avec une amertume ironique, qui n'était pourtant guère dans son caractère:
— Qui voulez-vous qui intercède pour vous, Babette? Est-ce que la chose qu'exige de vous votre frère n'est pas tout à fait juste et sage ? Sa manière de voir est admirable, en vérité I II a principalement à cœur l'honneur de sa famille et le vôtre, et, pour sauvegarder cet honneur, que fait-il? il vous contraint d'épouser un faussaire. C'est merveilleux I II est vrai que ce misérable, une fois entré dans la famille, la déshonorera probablement par sa conduite. Il est certain que monsieur d'Exmès ici présent ne manquera pas de lui demander, au nom de Martin-Guerre, un compte sévère d'une infâme substitution de personne, et que ceci pourra bien vous conduire devant les juges, Babette, comme femme de cet odieux voleur de nom. Mais qu'importe ! Vous ne lui en appartiendrez pas moins au titre le plus légitime, votre enfant n'en sera pas moins le
fils reconnu et avéré du faux Martin-Guerre, Vous mourrez peut-être de honte comme épouse ; mais votre réputation de jeune flll© demeurera intacte aux yeux de tous.
Jean Peuquoy s'exprimait avec une chaleur et une indignation qui frappèrent de surprise Babette elle-même.
— Je ne vous reconnais pas, JeanI lui dit Pierre avec étonnement. Est-ce bien vous qui parlez, vous si modéréf si calme?...
— C'est parce que je suis calme et modéré, reprit Jean, que je vois mieux la situation où vous voulez inconsidérément nous entraîner aujourd'hui.
— Croyez-vous donc, reprit Pierre Peuquoy, que j'accepterais plus aisément l'infamie de mon beau-frère que le déshonneur de ma sœur? Non, si nous retrouvons le séducteur de Babette, j'espère qu'après tout sa fraude n'aura causé de préjudice qu'à nous et à Martin-Guerre ; et, en ce cas, je compte sur le dévouement de l'excellent Martin pour se désister d'une plainte qui tomberait sur des innocens en même temps qne sur le coupable.
— Ohl dit de son lit Martm -Guerre, je n'ai point l'âme vindicative et ne veux pas la mort du pécheur. Qu'il vous paie sa dette et je le tiens quitte envers moi.
— Voilà qui est superbe pour le passé I reprit Jean Peuquoy, qui paraissait médiocrement charmé de la clémence de Técuyer. Mais l'avenir? qui nous répondra de l'avenir?
— C'est moi qui y veillerai, dit Pierre. L'époux de Babette ne quittera pas mes yeux, et il faudrai bien qu'il reste honnête homme et marche droit, ou sinon...
— Vous vous ferez encore justice vous-même, n'est-ce pas? interrompit Jean. 11 sera bien temps! Babette, en attendant, n'en aura pas moins été sacrifiée l
— Eh I mais, Jean, reprit Pierre avec quelque impatience, si la position est difficile, je la subis, je ne l'ai pas faite. Vous qui parlez, avez-vous trouvé une issue autre que celle que je propose ?
— Oui, sans doute, il y a une autre issue, dit Jean Peuquoy.
— Laquelle ? demandèrent à la tois Pierre et Babette, et
M UB DlinX DIAKE.
Pierre, il Aiut le dire, ares autant d'eraprestemeBt que et sœur.
Le Ticomie d'Exm^ gardait toujours le silence, mais il redoubla d'atteniiooi
— Eh bien, dit i^an Peuquoj, ne peuHI pas se reneoiH» trer un honnête hoihme) qui^ touché plus qu'effrayé du malheur de Babette^ oansente à lui donner son ihhbI
Pierre hocha la tête d'un air d'incrédulité.
^ N'espérons na» èela, dit-Il. Poitf fmnnèf ftidSi les yèiiî, il fhudMtt eifé t)u atilt)di«uJt oti Ifiche. Dana totts les cas, nous serions obliffé§ dMnitier à notre douloureut secret des étrangers, des mdlfllérenâi et^ quoique monsieur d'fixm&s et Martin soient podf hdus dés amis dévoués^ Je regrette d^jà que \ed circonstanees leur aient réféié M qui n*eftt pas dQ sortir de la famille.
Jean Peuquof irëpfit av^c une émotion q^'il essayait
Vaihehient de dissimuler J
— Je he proposerais pas h Ëabëltedil iftché tM)tiréponl^ mais votre autre supposition, Pierre, n'(*St-elle pàH egali^ ihent admissible 1 Si qUM(^ll*ûn aimait ma Cousine, si, a
lui aussi, les évSnemehs àvateht appris la ftmté mais eh môme temps le tepenlir, et S*il était résolu, pour s'assuMr Utt avenil' heurout et caime, d'oublier lin passé que Babette, h coUp feûr, voudrait effhcer à force de vertus?... Si cela était, que dirlez-vous, Pierre ? Babette, que dirieavtJUst
«— Ohl Cela hé Sé peut pas! c'est un rêve I s'écria Ba* bette, dont les yeut S'illuminèrent pourtant d'un rayon d'espoir.
>i— Connaîtriez- vous un tel homme, Jeant demanda Pierre Peuquoy plus positif. Ou bien n'est-ce, de votre part, qu'une hypothèse, et, comme dii Babette, Un rêve?
Jean Peuquoy, à cette question précise, hésita, balbutia» Se troubla.. i
Il ne remarquait pas Tattention silencieuse ôt profonde dont Gabriel suivait tous ses mouvemehs; il était atisorbé tout entier à regarder Babette qui, palpitante et les jreiix baissés^ semblait ressentir une émotion, que le brave
LES MUX BUM & M
rand, peu expert en eea matièpes» n% savait en quel leis
interpréter.
Il ne 8e détermina pas pour une traduction favorable à ses désirs : car ce fut d'un ton piteux qu'il répondit à Hnterpe lation directe de son cousin :
r- Héte$ I pierrQi II e^t vr-aJ!S|Brpblal)lQ, \& r^vowerai, que tout ce que j ai dit n'était qu'un songe : il Pfi §nfflrqit pi^m en effet, pour te réalis^lipn de mua rôvp. que Babette fût beaucoup aJwéfi, }| fi^udr^it ^^sis^ qu'elfe aijpât u" peu; sans quoi, elle servît ^ppore malheurpuse, Qf, celui qui voudrait acheter ainsi de Sabeito spn bonheur au pri^ç de l'oubli aurait sans doute, de son côté, à se f^ire pardonner quelque désavantage, et ne serait probablepieol pi iegna, x\\ bt^au, ni, qp up p)ot, aimable, Il p'y a donc pas d'ap?» paroufia que Babette elle-rnônie popsppttt à devenir sa femme, et p'est pourquoi tout ce que J*fti dit tt'était, je la crains, qu'un songet
— Oui, c'était un songel reprit trislement Babette, Risis non pas, mon cousin, pour, les raisons que yous dites. L'homme assez généreux pour me Reoourir d'un pareil ^iévoueincnt, fût-il le vieillard le plus flétri ui le plus mor rose, je devrais, moi, le trouver jeune } car son action témoi°:nerait d'une fraîcheur d'Ame quMn n'a pas toujours à vingt ans; je devrais le trouver bisau < car de si bonnes et si charitables pensées ne peuvent laisser qu'une noble empreinte sur un visage; je devrais enfin le trouver aima^ ble, car il m^aurait donné la plus grande preuve d'amour qu'une femme pût recevoir. Mou devoir et ma joie seraient donc de l'aimer toute ma vie, "ietout mon cœur, et oe se» rait bien simple. Mais ce qui est impossible et invraisem«> blable c'est do trouver une abnégation oomnne celle que vous imaginiez, mon cousin, pour une pauvre fllle comme moi sans beauté et sans honneur. Il est pout-^tre des hom» mes assez grands et assez démens pour concevoir ub instant l'idée d'un pareil sacriGoe, et c'est déjà beaucoup! mais, avec la réflexion, ceux*l^ même douteraient, ceuxi» )h reculeraient au dernier moment, et moi je retomberait de mon espérance dans mon désespoir. Voilé, mon boa
Jean, les vraies raisons pour lesquelles ce que vous avea dit n'était qu'un songe.
. — £t si pourtant c'était la vérité ? fit tout à coup Gai»riel en se levant.
— Ck)mment? que dites-vous? s'écria Babette Peuquoy éperdue.
— Je dis, Babette, reprit Gabriel, que cet bomme si dévoué, si généreux existe.
— Vous le connaissez ? demanda Pierre tout ému.
— Je le connais, répondit en souriant le jeune bomme. Il vous aime en eftet, Babette, mais d'une affection aussi paternelle que tendre, d'une affection qui aime à protéger, à pardonner môme. Aussi pouvez-vous accepter sans arrière-pensée son sacrifice où ne se môle aucun mépris, et qui n'est inspiré que par la pitié la plus douce et le plus sincère dévouement. D'ailleurs, vous donnerez autant que vous recevrez, Babette, vous recevrez l'honneur mais vous donnerez le bonheur ; car celui qui vous aime est seul, isolé au monde, sans joie, sans intérêts, sans avenir, et vous lui apporterez tout cela, et, si vous l'agréez, vous le rendrez aussi heureux aujourd'hui qu'il vous rendra un jour heureuse... N'est il pas vrai, Jean Peuquoy ?...
— Mais.... monsieur le vicomte... j'ignore... balbutia Jean tremblant comme la feuille.
— Oui, Jean, poursuivit toujours Gabriel souriant, oui, vous ignorez peut-être en effet une chose : c'est que, de son côté, Babette a pour celui dont elle est aimée non-seulement une profonde estime, non-seulement une reconnaissance sentie, mais aussi une pieuse tendresse. Babette a, sinon deviné, du moins pressenti vaguement l'amour dont elle était l'objet, et elle en a été d'abord relevée à ses propres yeux, et puis touchée, et puis heureuse. C'est depuis ce temps qu'elle a conçu une si violente aversion contre le misérable qui l'a trompée. C'est pour cela qu'elle suppliait tout à l'heure à genoux son firère de ne pas l'unir à celui qu'elle a cru seulement aimer par une sorte d'erreur et de surprise, et qu'elle exècre aujourd'hui de toute son affection pour celui qui veut la sauver... Est-ce que je me trompe, Babette ?...
— En vérité... monseigneur ••• je ne sais, dit Babette pâle comme la neige.
— L'une ne sait pas, l'autre ignore, reprit Gabriel. Comment, Babette ! comment, Jean, vous ne savez rien de vos propres consciences? vous ignorez vos propres senlimens? Allons donc c'est impossible 1 Ce n'est pas moi qui vous révèle, Babette, que Jean vous aime I Vous vous doutiez avant moi, Jean, que vous étiez aimé de Babette l
— Se peut-il l s'écria Pierre Peuquoy ravi, non, ce serait trop de joiel
— Eh I voyez-les! lui dit Gabriel.
Babette et Jean s'étaient regardés, encore irrésolus et à moitié incrédules.
Et puis, Jean lut dans les yeux de Babette une si fervente reconnaissance, et Babette dans les yeux de Jean une prière si touchante, qu'ils furent tout d'un coup convaincus et décidés.
Sans savoir comment cela s'était fait, ils se trouvèrent dans les bras l'un de l'autre.
Pierre Peuquoy, dans son ravissement, n'avait pas la force de prononcer une parole, mais il serrait la main de Jean, d'une étreinte plus éloquente que tous les langages du monde.
Pour Martin-Guerre, il s'était, à tous risques, soulevé sur son séant, et des larmes de joie plein la paupière, battait des mains avec enlhousiasme à ce dénoûment inattendu.
Quand ces premiers transports furent un peu apaisés :
— Voilà donc qui est conclu, dit Gabriel. Jean Peuquoy épousera Babette Peuquoy le plus promptement possible, et avant de s'installer près de leur frère, ils viendront chez moi passer quelques mois à Paris. Ainsi le secret de Babette, triste cause de cet heureux mariage, mourra enseveli dans les cinq loyales poitrines de ceux qui sont ici présens ; un sixième pourrait trahir ce secret; mais celuilà, s'il s'informait du sort de Babette, ce qui est douteux, n'aurait plus longtemps à les troubler, c'est moi qui vous en réponds! Vous pouvez donc, mes bons et chers amis,
elO LES DEUX DIANE.
vivre désormais contens et tranquilles, et vcms abandonner ep toute sécurité à l'avenir,
— Mon noble et généreux hôte I dit Vierrç Peuqaoy en baisant la maiq 4e Gabriel.
— C'est à vous, h vous seul, reprit Jeani que poos ^evon? potre bonti^ur, tout comme le roi vous doit Ciiiais.
— Et chaque )owT, m^l^fî et soir, dit Babette, nonsprierO»3 Piei4 ardemment poiir notre gauveqr.
— Oui, Babette, reprit Gabriel ému, oui, Je vous remercie de cette pensée ; priez IMeu pour ^^e votre sauveur puisse à présent se sauver lui-même I
HEUREUX 4ym<»if
Ûhl répondit Babette Peuquoy an daote o^noel^ que de Gabriel, ne réussissez- vous pas dans tout 00 que vous entreprenez? dans la défense de $4iaK)uantiQ 9t la prise de Calais, comme dans la oonolusion du loarifigo da ll( pauvre Babette?
— Oui, c'est vrai, reprit Gabriel avec un triste SQuiiio, Diau consent à ce que les obstacle» les plus invincibles et Jes plus effrayans de ma routp se dii^sipeoi dôYfmt paoi comme par enchantement. Mais héla» I ce n'^t im une jWisoq, m$i chère enfant, pour que je*U)ucbeà mPAbut souhaité.
— Bon I fit Jean Peuquoy, vous avea; fait trop d'b^ttTeiiz pour n'être pas à la fin heureux vQus-même I
^ J'accepte cet augure, Jean, répondit Gabriel, et |1e|i ne pourrait être pour moi d'un plus favorable présage que de laisser mes amis de Calais dans Ift paix et dans U joie* Mais, vous le savt^^, il faut à pr^^ent que J3 les quitte, qui sait? pour la douleur et les larmes, peut-être I Ne laiasoutf
LES DEUX DIANE. Sli
du moins aucun souci en arrièire^ et réç]oi)§ i>iç9 tput ge
qpi nous intéressé,
On fixa alors l'époquç (ju ffiçiriage, fmqwa] Gabrielt h sqn (jrantj regret, «P dewt p^§ ft5sisiter| puis Ip Jpuy (}« dépai* pour Paris de Babette et c|6 4^Pf
on II 190 peut, dit iFistameiît Gabriel, que youisi ne me trouvipi; p^s h mon hPtel PPup fous t^$qyq\b. Catte ppért- «ioa ne ^^ ré^lisarA poiat, i'wp^r», mai» •nfjfi ja saw
peqtrôtFQ pMifl^ d^ m^absAP^er peni? yn t^r^ps de P9Hii «t de la (îouir, N'imperte ( ye&efi iQMjour-ff, May^, ma bonne noiiFri^i VQU9 {lecqeillei^ à m^ pl^oe au^^i bien que j^ le ferais moi-même. Pensez quelqu8iiii3 Afltc ellQ |^ vqt^e bdte i^bjieQt*
Quant à MartiHrGuerre, il devait, malgré qu41 en eûl, demeurer è Calais» Àmbreise FaFé avait déelaré que sa eonvaleseenee serait longue, et exigeraitles plus grands soins et les plus grands m(Hiagemens. Son dépit n'y ttiis^t donc rien, il Dallait que Martin se résignai.
— Mais, dès que tu seras guéri, mon fidèle, lui dit le vicomte d*fixmès, reviens aussi à Paris, et, quoiqu'il m'arrive, je tiendrai ma promesse, sois tranquille ! et te délivrerai de ton étrange persécuteur. J'y suis maintenant doublement engagé. *
— Oh I monseigneur, pensez à vous et non h moi, dit Martin-Guerre.
— Toute dette sera payée, reprit Gabriel. Mais adjieu, mes bon amis. Voici l'heure où je dois retourner pu près do rT)on3ieur de Guise. Je lyi ai demandé en votre présence certaines gr/lces qu'il accordera, je penge, si j ai pu le servir en ces derniers événempijs,
Mais les Peuquoy ne ypqlgrent p^ç accpptfiT QÎnsj le3 adiou^ de Qabrjel, Us iraient l'attendre h trpjs bewrep h te Porte de Paris pour pre^dri» COPgé dçi lui et Je revoir Pttoore une fois.
Martin-Guerre seul m iséparait en ce nooment de son mettre, non sans regret et saps chagrin, Mais Gabriel le consote un peu avec quelque^ruoen de (^^ \mffm parolps qu'il savait trouver*
Un quart d'heure après le vicomte d'Ezmès était introduit auprès du duc de Guise.
— Vous voilà donc, ambitieux I lui dit en riant, quand il le vit entrer, François de Lorraine. *
— Toute mon ambition a été de vous seconder de mon mieux, monseigneur, dit Gabriel.
— Oh I de ce côté-là, vous ne vous en êtes pas tenu à l'ambition, reprit le Balafré. (Nous pouvons à piésent donner au duc ce nom, ou pour mieux dire, ce titre.) Je vous appelle ambitieux, Gabriel, continua-t-il avec ei^ouement, à cause des demandes nombreuses et exorbitantes que vous m'avez adressées, et auxquelles je ne sais trop, en vérité si je pourrai satisfaire I
— Je les ai, en effet, mesurées à votre générosité plus qu'à mes mérites, monseigneur, dit Gabriel.
— Vous avez alors de ma générosité une belle opinion I reprit le duc de Guise avec une douce raillerie. Je vous en fais juge, monsieur de Yaudemont, dit-il à un seigneur assis près de son lit, et, qui, dans l'instant, lui rendit visite. Je vous en fais juge, et vous allez voir s'il est permis de présenter à un prince d'aussi piètres requêtes.
— Prenez donc que j'ai mal dit, monseigneur, repartit Gabriel, et que j'ai seulement mesuré mes demandes à mes mérites, et non pas à votre générosité.
— Faussement répliqué encore l dit le duc ; car votre valeur est cent fois au-dessus de mon pouvoir. Or, écoutez un peu, monsieur de Yaudemont, les faveurs inouïes que réclame de moi le vicomte d'Exmès.
— Je prononce d'avance, monseigneur, dit le marquis de Vaudemont, qu'elles seront toujours trop peu de chose, et pour vous et pour lui. Cependant, voyons-les.
— Premièrement, reprit le duc de Guise, monsieur d'Exmès me demande de ramener avec moi à Paris, mais jusque-là d'employer à mon gré, la petite troupe qu'il avait enrôlée pour son propre compte. Il ne se réserve que quatre hommes de suite jusqu'à Paris. Et ces vaillans qu'il me prête ainsi, sous couleur de me les reconmiander, ne sont autres, monsieur de Vaudemont, que les diables incarnés qui ont pris avec lui, par une escalade titanique,
LES DEUX DIANE. «t3
eet inexpugnable fort de Risbank. Eh bien ! lequel déjà de monsieur d'Exmès ou de moi rend service à l'autre en ceci?
— Je dois convenir que c'est monsieur d'Exmès, dit le marquis de Vaudemont.
— Et, ma foi I j'accepte cette nouvelle obligation, reprit gaîment le duc de Guise. Je ne gâterai point par l'oisiveté vos huit braves, Gabriel. Dès que je pourrai me lever, je les emmène avec moi devant Ham; car je ne veux pas laisser à ces Anglais un pouce de terre dans notre France. Malemort lui-môme, l'éternel blessé, y viendra aussi. Maître ?aré lui a promis qu'il serait guéri en même temps que moi.
— Il va être bien heureux, monseigneur I dît Gabriel.
— Voilà donc, reprit le Balafré, une première grâce accordée, et sans trop d'effort de ma part. Pour seconde obligation, monsieur d'Exmès me rappelle qu'il y a ici, à Calais, madame Diane de Castro, la fille du roi, que vous connaissez, monsieur de Vaudemont, et que les Anglais détenaient prisonnière. Le vicomte d'Exmès, au milieu des préoccupations qui m'assaillent, me fait très -à-propos songer à assurer à cette dame du sang royal la protection et les honneurs qui lui sont dûs. Est-ce encore là, oui ou non, on service que me rend monsieur d'Exmès?
— Sans aucun doute, répondit le marquis de Vaudemont.
— Ce second point est donc réglé, dit le duc de Guise, Mes ordres sont déjà donnés, et, bien que je passe pour assez mauvais courtisan, je tiens trop à mes devoirs de gentilhomme envers les dames pour oublier actuellement les égards commandés par la personne et le rang de madame de Castro, laquelle sera accompagnée à Paris, quand et conmie elle le voudra, par une escorte convenable.
Gabriel s'inclina devant le duc pour tout remerciement, craignant de laisser voir l'intérêt et l'importance qu'il ajoutait à cette promesse.
— Troisièmement, reprit le duc de Guise, lord Wentworth, l'ex-gottverneur anglais de cette ville, avait été fait prisonnier par le vicomte d'Exmès. Dans la capitulation
acoordéa à lord Derby, nous nous engagions k !• reovroir à rançon, mais monsieur d'Exmès auquel prisonniw tl rançon appartiennent, nous permet de nous montrer plus généreux encore. Il demande en effet l'autorisation de renvoyer en Angleterre lord Wentworth, sans que oelui-ci ait k payer aucun prix pour sa liberté. Cette action ne va-t-elle pas faire grand honneur, au-delà du détroit, à notre boui^toisie, et monsiour d £xmès ne nous rend*ii pas encore ainsi un vrai service T
— De la noble façon dont l'entend monseigneoTi la ^hose a^t certaine, dit monsieur de Vaudemont.
— Aussi, reprit le duc, soyez salisftiit, Gabriel ; monsieur cre Therm(»s est allé, do voire part et de la mienne, délivrer lord Wentworth et lui rendre son épôe. Dès ^u'il le souhailera, il pourra partir.
— Je vous remercie, monseigneur, dit Gabriel ; mçlsne me croyez pas si magnanime. Je ne fais qu*2i!Gquttter quelques gracieux procédés de lord Wentworth à mon ^ard quand j'éUus moi-même son prisonnier, et lui donner en même temps une leçon de prud'homie dont il comprendra, je le présume, le reproche et l'allusion tacjtes,
— Vous avez plus qqe fout autre le droit d'être sfivls^ sur ces questions, dit sérieusement le duc de Guisfi,
-^ Maintenant, monseigneur, reprit Gabriel qui voyait avec inquiétude son principal souci passé sous silence par le duc de Guise, permettez^rmoi de vous rappeler ce que vous aviez bien voulu me promettre sous ma tentai la vaille de la prise du fort de Kisbank.
— Attendez donc, ô jeune homme impatient I dit la Bar lafVé.Après les trois éminens services que je vous rends, et que monsieur de Vaudemont a constatés, j'ai bien le droit, à mon tour, d'en réclamer un de vous. Je vous demands donc, puisque vous parles tantôt pour Paris, d'y portar et d*y présenter au roi les clefs de Calais...
— Oh I monseigneur ! interrompit Gabriel avee une etfVision de gratitude.
— Cela ne vous gênera pas trop, je pense, reprit le duc* Vous avez déjà d'ailleurs l^habitude de ces sortes de me»»
LKS DEUX DUNE. Stih
sagea* vous qui vous étiez chargé des drapeaux de notre oampegne d'Iialie
— Ah I vous savez doubler les bienfaits par la bonne grâce, monseigneur ! s'écria Gabriel ravi.
•^ De plus, continua le duc de Guise, vous remettrez à Sa Majesté, par la même occasion, une copie de la capitulation ^ et cette lettre qui lui annonce notre succès, et que j'ai écrite tout entière de ma main ce matin, en dépit des prescriptions de matire Âmbroise Paré. Mais, ajouta-t-il d'un air signiûcatil, nul n'aurait pu saus doute, avec autant d'autorité que mol, vous rendre justice, Gabriel, e vous faire rendre justice. Or, vous serez content de moi, je l'espère, et, par conséquent, content du roi. Tenez, ami, voici cette lettre, voici, là, les clefs. Je nai pas besoin dé vous recommander d'en prendre soin.
— Et moi, monseigneur, je n'ai pas besoin de me dire vôtre è la vie à la mort^ reprit Gabriel d'une voix émue.
Il prit le coffret de bois sculpté et la lettre cachetée que lui tendait le duc de Guise. G'é aient là les précieux talis* tnansqui lui vaudraient peut-êtrei et la liberté de son père et son propre bonheur!
-« Â pr^nt, je no vous retiens plus, dit le duc de Guise» Vous avez probablement hâte de (»artir, et moi, moins heufeux que vous, J'éprouve, après cette matinée agitée^ une fëtigue qui, plus impérieusement encore que maître Paré, m'ordonne quelques heures de repos.
-^ Adiv^u donc, et^ de nouveaui merci, monseigneur, reprit le vicomte d'Exmèsi
En ce moment rentra, fout consterné, monsieur de Thermes, que le duc de Guise avait envoyé à lord Wt^ntworlh.
— Ah 1 dit le duc à Gabriel en l'apercevant, notre ambassadeur auprès du vainqueur ne partira pas sans avoir revu notre ambassadeur auprès du vaincu. Eh! mais, ajouta-t-il, qu'y a-t-il donc, de Thermes? Vous paraissez tout chagrin?
— Aussi, le suis-jê, monseigneur, dit monsieur de Thermes.
-^ Quoi I qu'èst-41 arrivé ? demanda le Balafbé. Est-ce que lord Wentworth?..,
m LES DEUX DIANE.
* Lord Wentworth auquel, d'après vos ordres, monseigneur, j'avais annoncé sa délirrance et remis son épée, a froidement et sans mot dire accepté cette faveur. Je le quittais, étonné de cette réserve, quand de grands cris m'oîïl rappelé auprès de lui. Lord Wentworth, pour premier usage de sa liberté, s'était passé au travers da corps cette épée que je venais de lui rendre. Il est mort sur le coup et je n'ai revu que son cadavre.
-— Ahl s'écria le duc de Guise, c'est le désespoir de sa défaite qui l'aura poussé à cette extrémité. Ne le penseivous pas, Gabriel? C'est un véritable malheur I
— Non, monseigneur, répondit Gabriel avec une gravité triste, non, lord Wentworth n'est pas mort parce qaîl avait été vaincu.
— Comment I mais quelle cause alors T.*. demanda le Balafré.
— Cette cause, permettez-moi de vous la taire, monseigneur, reprit le vicomte d'Exmès. J'eusse gardé ce secret k la vio de lord Wentworth, je le garderai encore plus k sa tombe I Cependant, devant ce fier trépas, continua Gabriel en baissant la voix, je puis vous confier, à vous, monseigneur, qu'à sa place, j'eusse agi comme il vient d'agir. Oui» lord Wentworth a bien faiti car, n'eût-il pas eu à rougir devant moi, la conscience d'un gentilhonune est dégà un témoin assez importun pour qu'on doive, à tout prix lui imposer silence, et, quand on a l'honneur d'appartenir à la noblesse d'un noble pays, il est de ces chutes iktales dont on ne se relève qu'en tombant mort.
— Je vous comprends, Gabriel, dit le duc de Guise. Nous n'avons donc plus qu'à rendre à lord Wentworth les honneurs suprêmes.
— Il en est inaintenant digne, reprit Gabriel, et, tout en déplorant amèrement cette tin... nécessaire, j'aime néan* moins à pouvoir encore estimer et regretter, en partant, celui dont je fus l'hôte en cette ville.
Quand il eut pris, quelques instans après, congé du duc de Guise avec de nouveaux remercîmens, Gabriel alla droit à l'ancien hôtel du gouverneur où madame de Ca^ro demeurait encore.
Il n'avait pas revu Diane depuis la veille ; mais elle avait bien vite appris, avec tout Calais, Theureuse intervention d'Ambroise Paré et le salut du duc de Guise. Gabriel la trouva donc calme et raffermie.
Los amoureux sont superstitieux, et celte tranquillité de sa bien-aimée lui fit du bien.
Diane fut naturellement plus contente encore quand le vicomte d'Exmès lui rapporta ce qui venait de se passer entre le duc de Guise et lui, et montra cette lettre et ce coffret qu'il avait achetés par tant et de si grands périls.
Cependant, môme au milieu de cette joie, elle donna un regret de chrétienne à la triste fln de ce lord Wentworth qui l'avait, il est vrai, outragée une houie, mais qui, pendant trois mois, Tavait respectée et protégée.
— Que Dieu lui pardonne comme je lui pardonne I ditelle.
Gabriel lui parla ensuite de Martin-Guerre, des Peuquoy, de la protection que lui assurait, à elle, Diane, monsieur de Guise... Il lui parla encore de tout ce qui Tentourait.
Il eût voulu trouver, pour rester, mille autres sujets d'en- Irelien, et pourtant la pensée qui l'appelait à Paris le préoccupait bien impérieusement. Il souhaitait partir et demeurer, il était à la fois heureux et inquiet.
Enfin, l'heure s'avançant, il fallut bien que Gabriel annonçât son dé, art qu'il ne pouvait plus retarder que de peu d'instans.
— Vous partez, G^riel? tant mieux pour cent raisons! dit Diane. Je n'avais pas le tourage de vous parler de ce départ, et, toutefois, en ne le différant point, vous me donnez la plus grande preuve d'affection que je puisse recevoir de vous. Oui, mon ami, partez, pour que j'aie moms longtemps à souffrir et à attendre. Partez, pour que notre sort se décide plus promptement.
— Soyez bénie pour ce bon courage qui soutient le mien ! lui dit Gabriel.
— Oui, tout à l'heure, reprit Diane, je sentais en vous écoutant et vous deviez, en me parlant, éprouver je ne sais quelle gêne. Nous causions de cent choses, et nous n'osions aborder la vraie question de nos cœurs et do nos
Bxistences. Mais, puisque vous pdrtez dans quelques nrinues, nous pouvons revenir sans crainte au seul sujet qm BOUS intéresse.
— Vous lisez du m^me coup d'œil dans mon ftme et dans la vôtre, reprit Gabriel.
— Ecoutez-moi donc, dit Diane. Outre cette lettre que TOUS portez au roi, de la part du duc de Guise, vousen remettrez à Sa Majesté une autre de moi, que j'ai écrite celte nuit et que voici. Je lui raconte comment vous m'avez délivrée et sauvée. Ainsi, il sera clair pour lui et pour tous que vous avez rendu au roi de France sa cité, et au père sa fîile. Je parle ainsi ; car j'espère que les sentimens ûe Henri II pour moi ne se trompent pas, et que j'ai bien ie droit de rappeler mon père.
— Chère Diane ! puissiez-vous dire vrai ! s'écria Gabriel.
— Je vous envie, Gabriel, reprit madame de Casb*Ot vous soulèverez avant moi le voile de nos destinées. Cependant je vous suivrai do près, ami. Puisque monsieur de Guise est si bien disposé pour moi, je lui demanderai à partir dès demain, et, quoiqu'il me faille voyager plus lentement que vous, vous ne me précéderez pourtant à Paris que de peu dg jours.
— Ohl oui, venez vite, dit Gabriel, votre présMtce me portera bonheur, il me semble.
— En tout cas, reprit Diane, je ne veux pas être entières ment absente de vous; je veux que quelqu'un me rappelle de temps en temps à votre pensée. Puisque vous êtes forcé de laisser ici votre fidèle écuyer Martin Guerre, prenez avec vous le page français que lord Wentworth avait placé près de moi. André n'est qu'un enfant, il a dix-sept ans à peine, et son caractère est peut-être plus jeune encore que son âge; mais il est dévoué, loyal, et pourra vous rendre service. Acceptez-le de moi. Parmi les autres rodes compagnons qui vous accompagnent, ce sera un serviteur phis aimant et plus doux que j'aimerai à savoir à vw côtés.
— Ob I merci de ce soin délicat, dit Gabriel. Mais voi?^ savez que je pars dans peu d'instans...
LES DEUX DIANE. 2ti^
— André est piévenu, dit Diane. Si vous saviez comme il est fier de vous appartenir 1 11 a dû se préparer, et je n'ai plus qu'à lui donner quelques dernières instructions. Pendant que vous ferez vos adieux à cette bonne famille des Peuquoy, André vous rejoindra, avant que vous soyez sorti de Calais.
— J'accepte donc avec joiel reprit Gabrid. J'aurai du moins quelqu'un à qui parler parfois de vous.
— J'y avais aussi pensé ! dit madame de Castro en rougissant un peu. Mais maintenant, adieu, reprit-elle vivement, il faut nous dire adieu.
— Oh I non pas adiou, fît Gabriel, c'est le (riste mot 4e la séparation; non pas adieu, mais au revoir!
— - Hélas I dit Diane, quand et surtout comment nous reverrons-nous 1 Si l'énigme de notre sort se résout par le malheur, le mieux ne sera-t-il pas de ne nous revoir jamais?
— Oh I ne dites pas cela, Diane I s'écria Gabriel, ne dictes pas eela. D'ailleurs, si ce n'est moi, qui pourra vous apprendre le dénouement funeste ou prospère?
— Ah I Dieu I reprit Diane en frissonnant, qu'il soit prospère ou funeste, il me semble que, si je dois l'entendre de votre bouche, je mourrai de joie ou de douleur, rien qu'en vous écoutant.
— Cependant, comment faire pour que vous sachiez ?,.»^ dit Gabriel.
— Attendez une minute, reprit madame de Castro.
Elle tira de son doigt un anneau d'or ; puis, elle alla prendre dans un bahut le voile de religieuse qu'elle avait porté au couvent des Bénédictines de Saint-Quentin.
— Ecoutez, Gabriel, dit-elle solennellement. Comme il est probable que tout se décidera avant mon retour, envoyez André hors de Paris, à ma rencontre. Si Dieu est pour nous, il remettra cet anneau nuptial h la vicomtesse de Montgommery. Si notre espérance nous ment, au contraire, il remettra ce voile de religieuse à la sœur Bénie.
— Oh ! laissez moi à vos pieds vous adorer comme un ange ! s'écria le jeune homme, l'âme pénétrée de ce touchant Ic^moignagc d'amour.
— Non, Gabriel, non, rclevez-yous, reprit Diane ; soyons fermes et dignes devant les desseins de Dieu. Posez sur mon froat un baiser chaste et fraternel, comme j'en pose un sur le vôtre, en vous douant, autant qu'il est en mon pouvoir, de foi et d'énergie.
Ils échangèrent en silence ce saint et douloureux baiser.
— Et maintenant, mon ami, reprit Diane, quittons-nous, il le faut, en nous disant, non pas adieu, puisque vous craignez ce mot ; mais au revoir, dans ce monde oa dans Tautrel
— Au revoir I au revoir ! murmurait Gabriel.
Il serrait Diane d'une muette étreinte contre sa poitrine, il la regardait avec une sorte d'avidité, comme pour puiser dans ses beaux yeux la force dont il avait tant besoin.
Enfin, sui un signe triste mais expressif qu'elle lui fit, il la laissa aller, et, mettant à son doigt l'anneau, et le voile dans son sein :
— Au revoir, Diane I dit-il encore une fois d'une voix étouffée.
— Gabriel, au revoir I repartit Diane avec un geste d'espérance.
Gabriel s'enfuit en quelque sorte comme un insensé.
A une demi-heure de là, le vicomte d'Exmès, plus calme, sortait de celte ville de Calais qu'il venait de rendre à la France.
Il était à cheval, accompagné du jeune page André, qui l'avait rejoint, et de quatre do ses volontaires.
C'était Ambrosio, qui était bien aise d'emporter à Paris quelques menues marchandises anglaises dont il se déferait avantageusement dans le voisinage de la cour.
C'était Pilletrousse qui, dans une ville conquise, où ii était maître et vainqueur... avec les autres, craignait les tentations et le retour do ses anciennes habitudes.
Pour Yvonnet, il n'avait pas trouvé dans ce provincial Calais un seul tailleur digne de sa confiance, et son costume avait été trop endommagé par tant d'épreuves pour être désormais présentable. On ne le lui remplacerait coavcnablement qu'à Paris.
Enfin, Lactance avait demandé à accompagner son maître pour aller s'assurer auprès de son confesseur que ses exploits n'avaient pas dépassé ses pénitences, et que Tactil de ses austérités égalait le passif de ses faits d'armes. -
Pierre et Jean Peuquoy, avec Babette, avaient voulu accompagner à pied les cinq cavaliers jusqu'à la porte dite de Paris.
Là, il fallait absolument se séparer. Gabriel, de la voix et de la main, dit un dernier adieu à ses bons amis, qui, les les larmes aux yeux, lui envoyaient mille souhaits et mille bénédictions.
Mais les Peuquoy perdirent bientôt de vue la petite Iroupe, qui partit au trot et disparut à un tournant du chemin. Les braves bourgeois retournèrent, le cœur navré, auprès de Martin-Guerre.
Pour Gabriel, il se sentait grave, mais non pas triste.
Il espérait I
Une fois déjà, Gabriel avait ainsi quitté Calais, pour aller chercher à Paris une solution à sa destinée. Mais, cette fois-là, les circonstances étaient bien moins favorables : il était inquiet de Martin-Guerre, inquiet de Babette et des Peuquoy, inquiet de Diane qu'il laissait prisonnière au pouvoir de lord Wentworlh amoureux. Enfin, ses vagues pressentimens de l'avenir ne lui disaient rien de bon ; car il n'avait fait, après tout, que prolonger la résistance d'une ville; mais celle ville n'en était pas moins perdue pour la patrie. Etait-ce là un assez grand service pour une si grande récompense î...
Aujourd'hui, il ne laissait derrière lui aucune fâcheuse préoccupation. Ses chers blessés, le général et l'écuyer, étaient sauvés l'un et l'autre, et Ambroise Paré répondait de leur guérison; Babette Peuquoy allait épouser un nomme qu'elle aimait et dont elle était aimée, et son honneur comme son bonheur étaient assurés désormais ; madame de Castro restait hbre et reine dans une ville française, et, dès le lendemain, partirait pour rejoindre Gabriel à Paris.
Enan, notre héros avait assez lutté avec la fortune pour pouvoir espérer qu'il l'avait lassée : l'entreprise qu'il avait
faat LES DEUX DIANE.
menée à bout en fournissant Tidée et les moyens de pteadrc Calais notait pas de celles que Ton discute ou dont on marct\ande le prix. La clef de la France rendue au roi de France I une telle prouesse lé^iritimait sans aucun doute les plus extrAmos ambitions, et celle du vicomte d'Exmès était si juste et si sacrée I
Il espérait I Les encouragemens persuasifs et les douces promesses de Diane retentissaient encore à son oreille avec les derniers vœux des Peuquoy. Gabriel regardait autour de lui André dont la présence lui rappelait sa bien-aimëe, et les di^voués et vaillans soldats qui l'escortaient ; devant lui, solidement atiaché au pommeau de la selle, il voyait le coffret qui contenait les clefs de Calais; il touchait dans son pourpoint la précieuse capitulation, et les plus précieuses lettres du duc de Guise et de madame de Castro ; Panneau d'or de Diane brillait à son petit doigt. Que de gages présens et éloquens de bonheur I
Le ciel môme, tout bleu et sans nuages, semblait parler d'espérance ; l'air vif mais pur laissait bien circoler le sang dans les veines; les mille bruits de la campagne au crépuscule du soir avaient un caractère de catoe et de paix, et le soleil, qui se couchait dans sa splendeur de pourpre, à la gauche de Gabriel, donnait à ses yeux et k sa pensée le plus consolant spectacle.
Il était impossible de se mettre en route vers un bat désiré sous de plus heureux auspices I
Nous allons voir ce qui en advint.
UN QUATBAIN,
Le 12 janvier 1558, au soir, il y avait au Louvre, chez
la reine '■ atherine de Médicis, une de ces réceptions dont nous avons déjà parlé, et qui réunissaient autour du roi tous les princes et gentilshommes du royaume.
Celle-ci surtout était fort brillante et fort animée, bien que la guerre retînt en ce moment, dans le nord, auprès du duc de Guise, une bonne partie de la noblesse.
Il y avait là, parmi les femmes, outre Catherbae la reine de droit, madame Diane de Poitiers la reine de fait, la jeune reine dauphine Marie Stuart, et la mélancolique princesse Elisabeth qui allait être reine d'Espagne, et que sa beauté déjà si admirée devait faire un jour si malheureuse.
Parmi les hommes, il y avait Te cbei actuel de la maison de Bourbon, Antoine, le roi équivoque de Navarre, prince indécis et faible, que sa femme au cœur viril, Jeanne d'Albret, avait envoyé à la cour de France pour tâcher de s'y faire rendre, par l'entremise de Henri II, les terres de Navarre que l'Espagne avait conflsquées.
Mais Antoine de Navarre protégeait déjà les opinions calvinistes, et n'était pas vu d'un fort bon œil à une cour qui brûlait les hérétiques.
Son frère, Louis de Bourbon, prince de Condé, était là aussi; mais lui savait"" se faire mieux respecter, sinon mieux aimer. Il était cependant calviniste plus avéré que le roi de Navarre, et on le donnait pour le chet secret des rebelles. Mais il avait eu le don de se faire aimer du peuple. Il montait hardiment à cheval et maniait habilement Vépée et la dague, bien qu'il eût la taille petite et tes épaules un peu exagérées. Il était d'ailleurs galant, spirituel, aimait les femmes avec passion, et la chanson popu- .^ire disait de lui :
Ce petit homme tant joli, Toujours cause et toujours rit,.
Et toujours baise sa mignonne.
Dieu gard* de mal le petit homme.
Autour du roi de Navarre et du prince de Condé, se groupaient naturellement les gentilshommes qui, ouverte* ment ou secrètement, tenaient pour le parti de la réforme, l'amiral Coligny, La Renaudie, le baron de Castelnau (lui, arrivé récemment de la Touraine, sa province, était ce jour-là môme présenté pour la première fois à la cour.
L'assemblée, malgré les absons, était donc, on le voit, nombreuse et distinguée. Mais, au milieu du bruit, de l'agitalion et de la joie, deux hommes restaient distraits, sérieux et presque tristes.
C'étaient, pour des motifs bien opposés, le roi et le connétable de Montmorency.
La personne de Henri II était au Louvre, mais sa pensée était à Calais.
Depuis trois semaines, depuis le départ du duc de Guise, il songeait sans cesse, nuit et jour, à celle expédition hasardeuse qui pouvait chasser à jamais les Anglais du royaume, mais qui pouvait aussi compromettre gravement le salut de la France.
Henri s'élait reproché plus d'une fois d'avoir permis à monsieur de Guise un coup si dangereux.
Si Tentreprise avortait, quelle honte aux yeux de l'Eu- ,ope! que d'efforts il faudrait pour réparer un tel échec! La journée do Saint-Laurent ne sf^rait rien à côté de cela. Le connétable y avait subi la défaite, François de Lorraine serait allé la chercher.
Le roi qui, depuis trois jours, n'avait pas de- nouvelles de Farméo de siège, était donc tristement préoccupé et n'écoutait qu*à peine les encouragcmens et les assurances du cardinal de Lorraine qui, debout près de son fauteuil, essayait de ranimer son espoir.
Diane de Poitiers remarqua bien la sombre humeur de son royal amant; mais, comme elle voyait d'un autre côté monsieur de Montmorency pour le moins aussi morne, ce fut à lui qu'elle alla.
C'était aussi le siège de Calais qui tourmentait le connétable, mais, nous l'avons dit, dans un sens fort différent.
Le roi avait peur de la défaite, le connétable avait peui du succès.
Un succès, en effet, mettrait défîni-ivettient au premier rang le duc de Guise, et rejetterait tout à fait le connétable au second. Le salut de la France était la perte de ce pauvre connétable! et son égoïsme, il on faut convenir, avait toujours eu le pas sur son patriotisme.
Aussi reçut-il fort maussadement la belle favorite qui s'avançait souriante vers lui.
On se rappelle quel amour étrange et dépravé la maîtresse du roi le plus galant du monde portait à ce soudard brutal.
— Qu'a donc aujourd'hui mon vieux guerrier? lui demanda-t-elle de sa voix la plus caressante.
— Ah ! vous aussi, vous me raillez, madame I dit Montmorency avec aigreur.
— Moi> vous railler, ami! Vous ne pensez pas à ce que vous dites.
— Je pense à ce que vous dites, vous, reprit le connénétable en maugréant. Vous m'appelez votre vieux guerrier. Vieux? c'est vrai, je ne suis plus un muguet de vingt ans. Guerrier? non. Vous voyez bien qu'on ne me juge plus bon qu'à me montrer en parade avec une épée dans les salles du Louvre.
— Ne parlez pas ainsi, dit la favorite avec un doux regard. N'êtes- vous pas toujours le connétable?
— Qu'est-ce qu'un connétable, lorsqu'il y a un lieutenant général du royaume!
— Ce dernier titre passe avec les événemens qui l'ont fait déférer. Le vAtre, attaché sans révocation possible à la première dignité militaire du royaume, ne passera qu'avec vous.
— Aussi suis-je déjà passé et trépassé, dit le connétable avec un rire amer.
— Pourquoi dites- vous cela, ami? reprit madame de Poitiers. Vous n'avez pas cessé d'être puissant, et aussi redoutable aux ennemis publics du dehors qu'à vos ennemis personnels du dedans.
— Parlons sérieusement, Diane, et ne cherchons point à nous leurrer l'un l'autre avec des mots.
— Si je vous trompe, c'est que je me trompe, reprit Diane. Donnez -moi des preuves de la vérité, et non -seulement je reconnais sur le-champ mon erreur, mais je la répare autant qu'il est en moi.
— Eh bien ! dit le connétable, vous faites d'abord trem* hier devant moi les ennemis du dehors, ce sont là de con-
solantes paroles ; mais, effectivement, qui envoie-t-on contre ces ennomis? un générai plus jeune et sans doote plas heureux que moi ! qui, seulement, pourrait bien im jour se servir do ce bonheur pour son propre compte.
— Oîi voyez- vous que le duc de Guise réussira? demanda Diane par la plus habile flatterie.
— Ses revers, reprit hypocritement le connétable, seraient pour la France un malheur affreux que je déplorerais amèrement pour mon pays ; mais ses succès derieadraient peut-être un malheur plus affreux encore que jere • douterais pour mon roi.
— Croyez-vous donc, dit Diane, que l'ambition de monsieur de Guise?...
— Je l'ai sondée, et elle est profonde, répondit l'envieux courtisan. Si, par un accident quelconque, il y avait un changement de règne, avez-vous songé, Diane, à ce que pourrait cette ambition, aidée de Tinfluoncede HarieStoart, sur l'esprit d'un roi jeune et sans expérience? Mon dévouement h vos intérêts m'a complètement aliéné la reine Catherine. Les Guise seraient plus souverains que le souverain.
— Un tel malheur est. Dieu merci I bien improbable et bien éloigné, reprit Diane qui ne put s'empêcher de penser que son connétable do soixante ans préjugeait trop facilement la mort d'un roi de quarante.
— Il est contre nous d'autres chances plus rapprochées et presqu'aussi terribles, dit en hochant la tftte d'un air grave monsieur de Montmorency.
— Ces chances contraires, quelles sont-elles, nrum ami?
— Avez-vous perdu la mémoire, Diane? ou laitee-yoas semblant d'ignorer qui est parti à Calais avec le duc de Guise, qui lui a soufflé, selon toute apparmce, l'idée dé cette téméraire entreprise, qui reviendra triomphant avec lui, s'il triomphe, en sachant peut-être se faire attribuer par lui une partie de l'honneur de la victoire?...
— Est-ce du vicomte d'Exmès que vous parlez? d^BasKit Diane.
— Et de quel autre, madame? Si vous avez oublié son extravagante promesse, il s'en souvient, lui! Bien plus, It
hasard est si singulier I il est capable de la tenir et de venir réclamer hautement celle du roi.
— Impossible I s'écria Diane.
— Qu'est-ce qui vous paraît impossible, madame? que monsieur d'Exmès.tienne sa parole? ou que le roi tienxie la sienne ?
— Les deux alternatives sont également folles et absuf'dos, et la seconde plus encore que la première.
~ Si cependant la première se réalisait, dit le connétable, il faudrait bien que la seconde s'ensuivit ; le roi eet faible sur ces questions d'honneur, il serait fort capable, madame, de se piquer d'une loyauté chevaleresque, et de livrer son secret et le nôtre en des mains ennemies...
— Encore une fois, c'est un rêve insensé 1 s'écria Diane pâlissante.
— Enfin, Diane, ce rêve, si vous le touchiez de vos mains et le voyiez de vos yeux, que feriez-vous?
— Mais, je ne sais, mon bon connétable, dit madame de Valentinois ; il faudrait aviser, chercher, agir. Tout plutôt que cette extrémité I Si le roi nous abandonnait, eh bien! nous nous passerions du roi, et, sûrs d'avance qu'il n'oserait nous désavouer après l'événement, nous nous servirions de notre pouvoir à nous, de notre crédit personnel.
— Ah I c'est ici que je vous attendais I dit le connétable; notre pouvoir à nous, notre crédit personnell parlez du vôtre, madame I mais, quant au Hiien, il est si bas, qu'à vrai dire je le considère comme mort Mes ennemis du dedans, que tout à l'heure vous plaigniez si fort, auraient certes beau jeu avec moi à cette heure. Il n'y a pas de gentilhomme dans cette cour qui n'ait plus de pouvoir que ce piteux connétable. Aussi, voyez quel vide autour de ma personne! c'est tout simple! qui donc se soucierait de faire sa cour à une puissance déchue ? U est donc i^us sûr pour vous, madame, de ne pas désormais compter sur l'appui d'un vieux serviteur disgracié, sans amis, sans iùr tlucnce, voire môme sans argent.
— Sans argent? répéta Diane avec quelque incrédulité.
— Ehl oui, pâsque Dieu! madame, sans argent! dit une seconde fois le connétable en colère, et c'est là peut-être,
t28 LES DEUX DIANE.
à mon âge, et après de tels services rendus, ce qu'il y a de plus douloureux I La dernière guerre m'a ruiné, ma rançon et celle de quelques-uns de mes gens ont épuisé mes dernières ressources pécuniaires. Ils le savent bien ceux qui m'abandonnent I Je serai réduit, un de ces jours, à m'en aller, par les rues, demandant l'aumône comme ce général carthaginois, Bélisaire, je crois, dont j'ai ouï parler à mon neveu Tamiral.
— Ehl connectable, n'avez-vous plus d'amis t repri Diane, souriant à la fois de l'érudition et de la rapacité de son vieil amant.
— Non, fit le connétable, plus d'amis, vous dis-je.
Il ajouta avec racccnl le plus pathétique du monde :
— Les malhoureux n'en ont pas.
■- Je vais vous prouver le contraire, reprit Diane. Je vois bien maintenant d'où provient cette farouche humeur où vous étiez plongé. Mais que ne me le disiez-vous d*abord I Vous manquez donc de confiance avec moi? C'est mal. N'importe ! je ne prétends me venger qu'ep amie. Ditesmoi, le roi n a-t-il pas levé un nouvel impôt la semaine passée ?
— Oui, ma chère Diane, répondit le connétable singulièrement radouci, un impôt fort juste et assez lourd pour subvenir aux frais de la guerre.
— Cela suffit, dit Diane, et je veux vous montrer tout de suite qu'une femme peut réparer, et au-delà, les injustices de la fortune à l'égard des gens de mérite comme vous. Henri me paraît aussi fort mal on train ; c'est égal ! je vais de ce pas Tabordor, et il faudra bien que vous conveniez ensuite que je suis une alliée fidèle et une bonne amie.
— Ahl Diane aussi bonne que belle I je le proclame dès h présent, dit galamment Montmorency.
— Mais, de votre côté, reprit Diane, quand j'aurai renouvelé les sources de votre crédit et de votre faveur, vous ne m'abandonnerez pas au besoin, n'est-il pas. vrai, mon vieux lion ? et vous ne parlerez plus à votre amie dévouée do votre impuissance contre ses ennemis et les vôtres?
— VM l chère Diane, tout ce que je suis et tout ce que je
puis n'est-il pas h vous î dit le connétable, et, si je m'afflige parfois de la perte de mon influence, n'est-ce point uniquement parce que je crains de moins bien servir ma belle souveraine et maîtresse.
— Bon ! reprit Diane avec le plus prometteur de ses sourires.
Elle mil sa main blanche et royale sur les lèvres barbues de son adorateur émérite, qui y déposa un tendre baiser, puis, le rassurant par un dernier regard, elle se dirfgea sans relard vers le roi.
Le cardinal de Lorraine était toujours près de Henri, faisant les affaires de son frère absent, et rassurant de toute son éloquence le roi sur Fissue à craindre de la téméraire expédition de Calais.
Mais Henri écoutait plutôt sa pensée inquiète que le consolant cardinal.
Ce fut en ce moment que madame Diane s'avança vers eux.
~ Je gage, messire, dit-elle d'abord vivement au cardinal, que Votre Éminence dit du mal au roi de ce pauvre monsiour de Montmorency?
— Oh I madame, reprit Charles de Lorraine, étourdi de cette attaque imprévue, j'ose prendre à témoin Sa Majesté que le nom de monsieur le connétable n'a pas même été prononcé dans notre entretien.
— C'est vrai, dit nonchalamment le roi.
— Autre manière de le desservir 1 fit Diane.
— Mais si je ne puis ni parler ni me taire sur le compte du connétable, que dois-je donc faire, madame, je vous prie?
— Il faudrait en parler pour en dire du bien, repartit liane.
— Soit donc! reprit le rusé cardinal ; en ce cas, je dirai, car los ordres de la beauté m'ont toujours trouvé obéissant et soumis, je dirai que monsieur de Montmorency est un grand homme de fruorre, qu'il a gagné la bataille de Saint-Laurent et relevé la fortune de la Frajice, et, qu'en ce moment encore, pour achever son œuvre, il a pris une
glorieuse offensive contre les ennemie, et tente un mémorable effort sous les murs de Calais.
— Calais I Calais I ah l q*n me donnera des nouvelles db Calais I murmura le roi qui^ dans cette guerre de mots entre le ministre et la favorite^ n'avait entendu que ce nom.
— Vous avez une admirable et chrétienne faconde louer, monsieur le cardinal I reprit Diane, et je vous fais mou compliment d'une charité si caustique.
— C'est qu'en vérité, madame, dit Charles de Lorraine, Je ne vois pas du tout quel autre éloge on pourrait trouver de ce pauvre monsieur do Montmorency, comme vous l'appeliez tout à l'heure.
— Vous cherchez mal, messire, reprit Diane. Ne pourrait-on, par exemple, rendre justice au zèle avec lequel le connétable organise à Paris les derniers moyens de dâense, et rassemble le peu de troupes qui restent à la Erance, tandis que d'autres risquent et compromettent les vraies forces de la patrie dans des expéditions aventureuses.
— Oh I fit le cardinal.
— Hélas ! soupira le roi, à Fesprit duquel n'arrivait que ce qui avait trait à son souci.
— Ne pourrait-on ajouter encore, reprit Diane, que si le hasard n'a pas favorisé les magnifiques efiforts de monsieur de Montmorency, que si le malheur s'est déclaré contre hri, il est du moins exempt de toute ambition personnelle, il n'a d'autre cause, lui, que celte du pays, et il a sacrifié tout 4 cette cause, tout; sa vie, qu'il exposait le premi^; sa liberté, qu'on lui a si longtemps ravie ; sa fortune même, dont il ne lui reste plus rien à cette heure.
— Ah ! dit avec Tair de l'étonnement Charles' de L«raine.
— Oui, Votre Eminence, insista Diane, monsieur de Montmorency, sachez-le bien, est ruiné.
— Ruiné I vraiment? reprit le cardinaL
— Et si bien ruiné, continua l'impudente favorite, que je viens actuellement demander à Sa Majesté de secourir ce loyal serviteur dans sa détresse.
Et comme le roi, toujours préoccupé, ne répondait pas :
LES DEUX IHANE. 231
— Oui, ^re, dit Diane, s'adressant directement à lui pour appeler son attention, je vous adjure expressément de venir en aide à voire ûdèle connétable, que le prix de sa rançon, et les frais considérablos d'une goerre soutenue pour l(î service de Votre Majesté^ ont privé de ses dernières ressources... Sire, vous m'écoutezî
— Madame, excusez-moi, dit Henri, mon attention ne saurait ce soir s'arrêter sur ce sujet. La pensée d'un désastre possible à Calais m'absorbe tout entier, vous le savex bien.
— C'est justement pour cela, reprit Diane, que Votre Majesté, ce me semble, doit ménager et favoriser Thomme qui s'applique d'avance à atténuer les effets de ce désastre s'il fient h tomber sur la France.
— Mais Fargent nous manque à nous-même autant qu'au connétable^ dit le roi.
— Et ce nouvel impôt qu'on vient d'établir î reprit Diane •
— Cet argent, dit le cardinal, est destiné k la paie et à Tenlretien des troupes.
— Alors, reprit Diane, la meilleure part doit en revenir au chef de ces troupes.
— Eh bien 1 ce chef est à Calais, répondit le cardinal.
— Non, il est à Paris, au Louvre, dit Diane.
— Vous voulez donc qu'on récompense la défaite, madame?
— Cela vaut encore mieux, monsieur le cardinal, que d'encourager la démence.
— Assez I interrompit le roi, ne voyez-vous pas que cette querelle me fatigue et m'offense. Savez-vous, madame, monsieur de Lorraine, savez-vous le quatrain que j*ài trouvé tantôt dans mon livre d'Heures?
— Un quatrain ? répétèrent ensemble Diano et Charles de Lorraine.
— Si j'ai bonne mémoire, dit Henri, le voici :
€ Sire, si vous laissez, comme Charles désire, B Comme Diane fait, par trop vous gouverner, » Fondre, pétrir, mollir, refondre et retourner, » Sire, vous n*étes plus, vous n*êtes plus que cire, c
iS2 LES DEUX DIANE.
Diane ne se déconcerta pas le moins du monde s
— Un jeu de mots galant 1 dit-elle, qui m'attribue seulement sur l'esprit de Votre Majesté plus d'influence que îe n'en possède, hélas 1
— Eh I madame, reprit le roi, vous ne devriez pas abuser de cette influence justement parce que vous savez Favoir.
— L'ai-je réellement, sire?... dit Diane de sa voix douce. Votre Majesté m'accorde donc ce que je lui demande pour le connétable?...
— SoitI dit le roi importuné. Mais maintenant vous me laisserez, je pense, à mes douloureux pressentimens, à mes inquiétudes.
Le cardinal, devant cette faiblesse, ne sut que lever les yeux au ciel. Diane lui lança de côté un regard triomphant.
— Merci, Votre Majesté, dit-elle au roi. Je vous obéis en me retirant; mais bannissez le trouble et la crainte, sirel la victoire aime les généreux, et m'est avis que vous vaincrez.
— Ahl j'on accepte l'augure, Diane! reprit Henri. Mais avec quels transports j'en recevrais la nouvelle 1 Depuis quelque temps je ne dors plus, je n'existe plus. Mon Dicul que le pouvoir des rois est borné I n'avoir aucun moyen d'apprendre ce qui se passe en ce moment à Calaisl Vous avez beau dire?, monsieur le cardinal, ce silence de votre frère est effrayant. Ah! des nouvelles de Calaisl qui donc m'en apportera? Jésus!
L'huissier de service entra, et, s'inclinant dans le même instant devant le roi, annonça à voix haute :
— Un envoyé de monsieur de Guise, arrivant de Calais sollicite !a laveur d'être admis par Sa Majesté.
— Un envoyé de Calais I répéta le roi en se levant dobout, l'œil brillant, se contenant à peine.
— Enfm I dit le cardinal tout tremblant de crainte et de joie.
— Introduisez lo messager de monsieur de Guise, introduisez-le sur-le-champ, reprit vivement le roi.
Il va sans dire que toutes les conversations s'étaient tues.
qiie toutes les poitrines palpitaient, que tous les regards se tournaient vers la porte.
Gabriel entra au milieu d'un silence de statues.