‹ LES DEUX DIANE IIChapitre 12 sur 14 · LE VICOMTE DE MONTGOMMERY · texte numérisé non relu

LE VICOMTE DE MONTGOMMERY

Gabriel était suivi, comme lors de son retour dltalîo, do quatre- de ses gens, Ambrosio, Lactance, Yvonnct et Pilletrousse, lesquels portaient les drapeaux anglais, mais qui s'arrêtèrent en dehors sur le seuil de la porte.

Le jeune homme tenait lui-môme, de ses deux mains» sur un coussin do velours, deux lettres et les clefs de ville.

A cette vue, le visage de Henri II exprima un singulier mélange de joie et de terreur.

Il croyait comprendre l'heureux message, mais le sévère messager Tinquiélait.

— Le vicomte d'Exmès I murmurait-il en voyant Gabriel s'approcher de lui à pas lents.

Et madame de Poitiers et le connétable, échangeant entre eux un regard d'alarme, balbutiaient aussi à voix basse :

— Le vicomte d'Exmès I

Cependant Gabriel, solennel et grave, vint mettre un genou en terre devant le roi, et,.d'une voix ferme :

— Sire, lui dit-il, voici les ciels de la ville de Calais qu'après sept jours de siège et trois assauts acharnés, les Anglais mt remises à monsieur le duc de Guise, et que monsieur le duc de Guise s'empresse de faire remettre à Votre Majesté.

— Calais est à nous? demanda encore le roi, quoiqu'il eût parfaitement entendu.

— Calais est à vous. Sire, répéta Gabriel.

— Vive le roi I crièrent d'une seule voix tous les assis-

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tants, à l'exception peut-être du connétable de Montmorency.

Henri II, qui ne pensait plus qu*à ses craintes dissipées et à ce triomphe éclatant de ses armes, salua d'un visage radieux l'assemblée émue.

— Merci, messieurs, merci I dit-il ; j'accepte, au nom de la France, ces acclamations, mais elles ne doivent point s'adresser à moi seul : il est juste que la meilleure part en revienne au vaillant chef de l'entreprise, à mon noble cousin monsieur de Guise.

Des murmures d'approbation co'ux-irent dans l'assistance. Mais le temps n'était pas venu où l'on osât crier devant le roi : Vive le duc de Guise I

— Et, en l'absence de notre cher cousin, continua Henri, nous sommes heureux de pouvoir, du moins, adresser nos remerciemens et nos félicitations à vous qui le représentez ici, monsieur le cardinal de Lorraine, et à vous qu^il a chargé de cette glorieuse commission, monsieur le vicomlie d'Exmès.

— Sire, dit respnctueusement mais hardiment Gabriel en s'înclinant devant le roi, Sire, excusez-moi, je ne m'appelle plus le vicomte d'Exmès, maintenant.

— Comment?... reprit Henri II en fronçant le sourcil.

— Sire, continua Gabriel, depuis le jour de la prise de Calais, j'ai cru pouvoir me nommer de mon vrai nom, de de mon vrai titre, le vicomte de Montgommery.

A. ce nom qui, depuis tant d'années, n'avait pas été prononcé tout haut à la cour, il y eut, dans la foule, comme une explosion de surprise. Ce jeune homme s'intitulait to vicomte de Montgommery : donc, le comte de Montgommery, son père sans doute, était vivant encore I Après cette longue disparition, que signifiait le retour de ce vieux nom si fiimeux jadis?

Le roi n'entendait pas ces commentaires, pour ainsi dire muets, mais il les devinait sans peine ; il était devenu plus blanc que sa fraise italienne, et ses lèvres tremblaient d'ifl»patience et de colère.

Madame de Poitiers avait frémi aussi, et, dans aoii coin,

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le connélable était sorti de son immobilité morne, éi son vague regard s'était allumé.

— Qu'est-ce à diro, monsieur? reprit le roi d'une voix qu'il modérait difQcilemenL Quel est ce nom que vous osez prendre t et d'où vous vient tant de témérité?

-> Ce nom est le mien. Sire, dit avec calme Gabriel, et ce que Votre Majesté croit de la témérité n'est que do la conflance.

II était évident que Gabriel avait voulu, par un coup d'audace, engager irrévocablement la partie, risquer le tout pour le tout, et fermer au roi comme à lui-môme toute hésitation et tout retour.

Henri le comprit bien ainsi, mais il craignit son propre courroux, et, pour ajourner du moins l'éclat qu'il redou* tait, il reprit :

— Votre affaire personnelle pourra venir plus tard, monsieur ; mais en ce moment, ne l'oubliez pas, vous êtes l'eiivojé de monsieur de Guise, et vous n'avez pas achevé de remplir votre message, ce me semble.

— C'est juste, dit Gabriel avec un profond salut. Il me reste à présenter à Votre Majesté les drapeaux conquis sur les Anglais. Les voici. De plus, monsieur le duc de Guise a écrit lui-même cette lettre au roi.

Il offrit sur le coussin la lettre du Balafré. Le roi la prit, rompit le cachet, déchira l'enveloppe, et, tendant la lettre av^c vivacilt^ au cardinal de Lorraine :

— A vous, monsieur le cardinal, lui dit-il, la joie de lire tout haut celte lettre de votre frère. Elle n'est pas adressée au roi, mais à la France.

— Quoi ! sire I dit le cardinal. Votre Majesté veut?...

— Je désire, monsieur le cardinal, que vous acceptiez cet honneur qui vous est dû.

Charles de Lorraine s'inclina, prit avec respect des mains du roi la lettre qu'il déplia, et lut ce qui suit au milieu du plus profond silence:

« Sire, B Calais est en notre pouvoir ; nous avons repris ca une

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semaine aux Anglais ce qui leur avait coûté, il 7 a deux siècles, un an de siège.

» Guines et Ham, les deux derniers points qu'ils possèdent encore en France, no peuvent maintenant tenir bien longtemps ; j'ose promettre à Votre Majesté qu'avant quinze jours nos ennemis héréditaires seront déûnitivement expulsés de tout le royaume.

» J'ai cru devoir être généreux pour les vaincus. Ils nous ont consigné leur artillerie et leurs munitions ; mais la capitulation que j'ai consentie donne aux habitans de Calais qui le souhaiteraient le droit de se r^irer avec leurs biens en Angleterre. Il eût peut-être été dangereux aussi de laisser, dans une ville si nouvellement occupée, cet actif ferment de révolte.

» Le nombre de nos morts et de nos blessés est peu considérable, grâce à la rapidité avec laquelle la place a été emportée.

y> Le temps et le loisir me manquent, Sire, pour donner aujourd'hui à Votre Majesté de plus amples détails. Blessé moi-même grièvement.». »

A cet endroit, le cardinal pâlit et s'arrêta.

— Quoi, notre cousin est blessé ! s'écria le roi feignant la sollicitude.

— Que Votre Majesté et Son Éminence se rassurent, dit Gabriel. Cette blessure de monsieur le duc de Guise n'aura pas de suites, grâce à Dieu 1 II ne doit lui en rester, à l'heure qu'il est, qu'une noble cicatrice au visage et le glorieux surnom de Balafré.

Le cardinal, en lisant quelques lignes d'avance, avait pu se convaincre par lui-même que Gabriel disait vrai, et tranquillisé il reprit la lecture en ces termes :

« Blessé moi-môme grièvement, le jour môme de notre entrée dans Calais, j'ai été sauvé par le prompt secours et l'admirable génie d'un jeune chirurgien, maître Ambroise Paré ; mais je suis faible encore, et privé, par conséquent, de la joie de m'entretenir longuement avec Votre Majesté.

» Elle pourra apprendre les autres détails do celui qui va lui porter, avec cette lettre^ les clefs de la ville et 1

^ drapeaux anglais, et duquel il faut pourtant qu'avant de <înir je parle à Votre Majesté.

» Car ce n'est pas à moi, Sire, que revient tout l'honneur de cette étonnante prise de Calais. J'ai tâché d'y contribuer de toutes mes forces avec nos vaillantes troupes; mais on en doit l'idée première, les moyens d'exécution et la réussite môme au porteur de cette lettre, à monsieur le vicomte d'Exmès... »

— Il paraît, monsieur, interrompit le roi en s'adressant à Gabriel, il paraît que notre cousin ne vous connaissait pas encore sous votre nouveau nom.

— Sire, dit Gabriel, je n'aurais osé le prendre pour la première fois qu'en présence môme de Votre Majesté.

Le cardinal continua sur un signe du roi :

a J'avouerai, en effet, que je ne pensais pas môme à ce coup hardi, quand monsieur d'Exmès est venu me trouver au Louvre, m'a exposé le sublime dessein, a levé m^s doutes et dissipé mes hésitations , et enfin a déterminé ce fait d'armes inouï qui suffirait. Sire, à la gloire d'un règne.

» Mais ce n'est pas tout : on ne pouvait risquer légèrement une expédition si grave ; il fallait que le conseil de l'expérience donnât raison au rôve du courage. Monsieur d'Exmès fournit à monsieur le maréchal Strozzi les moyens de s'introduire dans Calais sous un déguisement, et de vérifier les chances de l'attaque et do la défense. De plus, il nous donna un plan exact et détaillé des remparts et des postes fortifiés, de sorte que nous nous avançâmes vers Calais comme si ses murailles eussent été de verre.

» Sous les murs de la ville et dans les assauts, au fort je Nieullay, au Vieux-Château , partout, le vicomte d'Exmès, à la tôte d'une petite troupe levée à ses frais, fit encore des prodiges do valeur. Mais là, il fut seulement égal à nombre de nos intrépides capitaines , qu'il est, je crois, impossible de surpasser. Je m'appesantirai donc peu sur les marques do courage qu'il donna en toute occasion, pour ne m'attacher qu'aux actions qui lui sont particulières et personnelles.

» Ainsi, la prise du fort do Risbank, cette entrée de Ca*

lais, libre du côté de la mer, allait oamr passage à de formidables secours venus d'Angleterre. Dès l<Mrs nous étions écrasés, perdus. Notre gigantesque entreprise échouait au milieu des risées de l'Europe, dépendant, par quels rooyons, sans vaisseaux, s'emparer d'une tour que défendait TOcéan? Eh bien 1 le vicomte d'Exmès a ùdi os miracle. La nuit, sur une barque, seul avec ses volontaires; à l'aide des intelligences qu'il s'était ménagées dan» la place, il a pu, par une téméraire navigation, par uno effrayante escalade, planter le drapeau français sur cet imprenable fort. »

Ici, malgré la présence du roi, un murmure d'adroiration que rien ne put comprimer interrompit un moment la lecture, et s'échappa de cette foule illustre et vaillante, c^mme l'irrésistible accent de tous les cœurs.

L'attitude de Gabriel, debout, les yeux baissés, calme, digne et modeste, à deux pas du roi, ajoutait à l'impression causée par le récit du chevaleresque exploit, et charmalt à la lois les jeunes femmes et les vieux soldats.

Le roi lui-même fut ému et fixa un regard dé^k adouci sur le jeune héros de l'aventure épique.

Il n'y avait que madame de Poitiers qui mordait sa lèvre blanche, et monsieur de Montmorency qui fronçait son sourcil épais.

Le cardinal, après cette courte intcrruptiou, reprit là lettre de son frère.

« Le fort de Risbank gdgné, la ville était à nous. Les vaisseaux anglais n'osèrent pas môme tenter une attaque inutiîe. Trois jours après, nous entrions triomphans dans Calais, secondés encore par une heureuse di^'crsion des alliés du vicomte d'Exmès dans la place, et par une énergique sortie du vicomte d'Exmès lui-même.

» C'est dans cette dernière lutte, Sire, que j'ai reçu celte terrible blessure qui a failli me coûter la vie, et, s'il m^est permis de rappeler un service personnel après tant de services publics, j'ajouterai que ce fut encore monsieur d'£x*

mes qui, par la force presque, amena à mon lit de mort maître Paré, le chirurgien qui m'a sauvé. »

— Oh I monsieur, à mon tour, merci ! dit en s'interrompant Charles de Lorraine d'une voix émue.

Puis, avec un accent plus chaleureux, il reprit, comm» si c'eût été son frère môme qui eût parlé.

€ Sire, on n'attribue d'ordinaire l'honneur des grands succès pareils à celui-ci qu'au chef sous lequel ils ont été remportés. Monsieur d'Exmè^, le premier, aussi modeste que grand, laisserait volontiers son nom s'eflTacer devant le mien. Néanmoins, il m'a semblé juste d'apprendre à Votre Majesté que le jeune homme qui lui remettra cette^ lettre a vraiment été la tête et le bras de notre entreprise, et, que, sans lui. Calais, à l'heure où j'écris ceci dans Calais, serait encore à l'Angleterre. Monsieur d'Exmès m'a deinandé de ne le déclarer, si je voulais, qu'au roi, mais enfln de le dire au roi. C'est ce que je fais ici d'une voix haute avec reconnaissance et joie.

» Mon devoir était de donner à monsieur d'Exmès ce glorieux cerlificat. Le reste est votre droit. Sire. Un droit que j'envie, mais que je ne peux ni ne veux usurper. W n'est guère , ce semble, de présens qui puissent payer celui d'une ville frontière reconquise et de l'intégrité d'un royaume assuré.

» Il paraît cependant, monsieur d'Exmès rae l'a dit, que Votre Majesté a dans la main un prix digne de sa conquête. Je le crois, Sire. Mais il n y a en effet qu'un roi et qu'un grand roi comme Votre Majesté qui puisse récompenser, à peu près à sa valeur, ce royal exploit.

» Sur ce, je prie Dieu, Sire, qu'il vous rionno une longue vie et un heureux règne.

» Et suis, de Votre Majesté,

» Le très humble et très obéissant serviteur et sujet,

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