‹ LES DEUX DIANE IIChapitre 3 sur 14 · T. IL · texte numérisé non relu

T. IL

26 LES DEUX DtANE.

— Voyons tes nouvelles.

— Voyons vos écus.

— Drôle I si je te faisais pendre?

— Un détestable moyen pour me délier la langue que de me l'allonger, monseigneur.

— Il est bien insolent, se dit Montmorency, il faut qu'il se sache nécessaire.

• Voyons, reprit-il tout haut, je consens encore à te faire quelques avances.

— Monseigpeur est bien bon,"" reprit Amauld, pt je lui rappellerai cette généreuse parole quand il se sera acquitté envers moi des dettes du passé.

— Quelles dettes? demanda le connétable.

— Voici ma note, monseigneur, dit Amauld en lui présentant la fameuse pancarte que nous lui avons vu si souvent grossir.

Anne de Montmorency y jeta un coup d'œil.

— Oui, dit-il, il y a là, à côté de services parfaitement chimériques et illusoires, des services qui auraient pu m'être utiles dans la situation où j'étais au moment oh tu me les rendais, mais qui, à l'heure qu'il est, ne sont bons qu'à me donner des regrets tout au plus.

— Bah I monseigneur, vous vous exagérez peut-être votre disgrftce aussi, dit Amauld.

— Hein ? fit le connétable. Ta sais donc, on sait donc déjà que je suis en disgrâce?

— On s'en doute et je m'en doute, monseigneur.

— Eh bien ! alors, Amauld , reprit Montmorency avec amertume, tu dois te douter aussi qu'il ne me sert de rien à présent que le vicomte d'Exmès et Diane de Castro aient été séparés à Saint-Quentin, puisque, selon toute probabilité, le roi et la grande sénéchaie ne voudront plus donner leur fille à mon fils.

— Mon Dieu I monseigneur, reprit Amauld, je crois, moi, que le roi consentirait de grand cœur à vous la donner, si vous pouviez la lui rendre.

— Que veux-lu dire ?

— Je dis, monseigneur, que Henri H, notre sire, doit être en ce moment bien triste, non-seideraent de la perte

de la ville de Saint-Quentin et de la bataille de Saint-Laurent, mais aussi de la perte de sa iille bien-aimée Diane de Castro, qui a disparu après le siège de Saint-Quentin, sans qu'on pût savoir au juste ce qu'elle était devenpe ; car vingt bruits coutradictoires ont couru sur cette disparition. Revenu d'hier seulement vous deviez ignorer cela, monseigneur ? je ne l'ai su moi-môme que ce matin.

— J'ai en effet tant d'autres soucis ! reprit le connétable. Je devais naturellement penser plutôt à ma défaveur présente qu'à ma faveur passée.

— C'est juste, dit Ârnauld. Mais cette faveur ne refleurirait-elle pas, monseigneur, si vous veniez dire au roi, par exemple : Sire, vous pleurez votre fille, vous la clierchez partout, vous la demandez k tous. Mais moi seul je sais où elle est, sire.

— Est-ce que tu le saurais, toi, Arnauld? demanda vivement Montmorency.

— Savoir est mon métier, répondit l'espion. Je vous ai dit que j'avais des nouvelles à vendre, vous voyez que ma marchandise n'est pas de mauvaise qualité. Vous y réfléchissez ? réfléchissez, monseigneur.

— Je réfléchis, dit le connétable, que les rois se souviennent des éctiecs de leurs serviteurs, mais non de leurs mérites. Quand j'aurai rendu à Henry II sa fille, il sera d'abord transporté : tout l'or, tous les honneurs du royaume ne suffiraient pas dans le premier moment à me payer. Et puis, Diane pleurera, Diane dira qu'elle veut mourir si on la domie à on autre qu'à son vicomte d'Exmès, et le roi, obsédé par elle, vaincu par mes ennemis, se rappellera la bataille que j'ai perdue, et non plus l'enfant que je lui aurai retrouvé. Ainsi tous mes efforts auront abouti à rendre heureux le vicomte d'Exmès.

— Il faudrait donc, reprit Arnauld de son mauvais sourire, il faudrait qu'en même temps que madame de Castro reparût, le vicomte d'Exmès disparût. Ah I ce serait bien joué cela, hein I

— Oui, mais ce sont là des moyens extrêmes dont il me répugne d'user, dit le connétable. Je sais que ton bras est sûr et ta bouche discrète. Cependant...

— Ah ! monseigneur se méprend h mes intentions, s'écria Arnauld jouant l'indignation, monseigneur me calomnie I Monseigneur a cru que je voulais le délivrer de ce jeune homme par un procédé... violent. (Il fil un geste expressif.) Non, cent fois non I j'ai mieux que cela.

— Qu'as-tu donc ? demanda vivement le connétable.

— Faisons d'abord nos petits arrangemens, monseigneur, reprit Arnauld. Voyons, je vous dis l'endroit où gtte ta biche égarée. Je vous assure, au moins pour le temps nécessaire à la conclusion du mariage du duc François, l'absence et le silence de son dangereux rival. Ce sont là deux fameux services, monseigneur ! Vous, de votre côté, que ferez-vous bien pour moi î

— Que demandes-tu T dit Montmorency.

«- Vous êtes raisonnable, Je le serai, reprit Amaold. Vous acquittez d'abord sans marchander, n'est-il pas vrai? la petite note du passé, que j'ai eu l'honneur de vous présenter tout à l'heure T

— Soit, répondit le connétable. ^

— Je savais bien que nous n'aurions point de difficultés sur ce premier point, monseigneur ; le total est une misère, et cet argent n'est pas pour payer mes frais de route et quelques cadeaux dont je compte faire emplette avant de quitter Paris. Mais l'or n'est pas tout en ce monde,

— Quoi I dit le connétable étonné et presque effrayé, c'est ûien Arnauld du Thill qui vient de me dire que l'or n'était pas tout en ce monde?

— JV nauld du Thill lui-même, monseigneur, mais non plus cet Arnauld du Thill gueux et avide que vous avez connu, non : un autre Arnauld du Thill, content d'une modique fortune qu'il s'est... acquise, et n'ayant plus d'autre désir hélas I que de passer paisiblement le reste de sa vie dans le pays qui l'a vu naître, sous le toit paternel, au milieu de ses amis d'enfance, au sein dosa famille. Ce fut toujours là mon rêve, monseigneur, ce fut là le but tranquille et charmant de mon existence... agitée.

— Oui, en effet, dit Montmorency, si, pour jouir du calme il faut passer par la tempête, tu seras heureux, Ar^ nauld. Mais tu es donc devenu riche?

— A mon aîse, monseigneur, à mon aîso. Dix mille écus pour un pauvre diable comme moi, c'est une fortune, surtout dans mon humble village, au sein do ma modeste fa* mille.

— Ta famille ! ton village ! reprit le connétable ; moi qui te croyais sans feu ni lieu, et vivant au hasard avec un habit de rencontre et sous un nom de contrebande.

— Arnaulddu Thillestde fait un nom supposé, monseigneur. Mon nom véritable est Marlin-Guerro, et je suis né au village d'Artigues près Rieux, où j >i laissé ma lemme et mes enfans.

— Ta femme ! répétait le vieux Montmorency de plus en plus stupéfait. Tes enfans !

— Oui, monseigneur, reprit Arnauld d'un ton sentimental le plus comique du monde, et je dois prévenir monseigneur qu'il n'a plus dorénavant à compter sur mes services, et que ces deux expédions, dont je le secours en ce moment, seront assurément les derniers. Je me retire des affaires, et veux vivre honnêtement désormais, entouré de l'affection de mes parens et de l'estime de mes concitoyens.

— A la bonne heure ! dit le connétable, mais si tu es devenu si modeste et pastoral que tu ne veuilles plus entendre parler d'argent, que demandes-tu donc pour prix des secrets que tu dis posséder?

— Je demande plus et moins que de l'argent, monseigneur, reprit Arnauld de son Ion naturel cette lois, je demande de l'honneur, non pas des honneurs, cela s'entend, seulement un peu d'honneur, dont j'ai, je vous Tavoue, le plus urgent besoin.

— Explique-toi, dit Montmorency; car tu parles en énigmes, véritablement.

— Eh bien I voici, monseigneur : j'ai fait préparer un écrit qui atteste que moi, Martin-Guerre, je suis resté à votre service pendant tant d'années, en qualité... en qualité d'écnyer (il faut embellir la chose) ; que, durant tout ce temps, je me suis conduit en serviteur loyal et fidèly, de plus dévoué ; et que ce dévouement, monseigneur, vous l'avez voulu reconnaître e^ me taisant doti

d'une somme assez forte pour me mettre le reste de mes jours à Tabri du besoin. Apposez au bas de cet écrit votre sceau et votre signature, et nous serons quittes, monseigneur.

— Impossible, reprit le connétable. Je m'exposerais à être faussaire, c'est-à-dire à être appelé faussaire et félon, si je signais de pareils mensonges.

— Ce ne sont pas des mensonges, monseigneur; car je vous ai toujours servi fidèlement... dans mes moyens, et je vous atteste que, si j'avais économisé tout l'argent qt^ê j'ai obtenu de vous jusqu'ici, la somme irait à plus dp diiÇ mille écus. Vous n'êtes donc exposé à aucun démenti, et croyez-vous d'ailleurs que je ne me sois pas terriblement exposé, moi, pour amener l'beureux résultat dont vous n'aurez plus qu'à recueillir les fruits.

— Misérable ! cette comparaison...

— Est juste, monseigneur, reprit Aruauld. Nous avoi^ besoin l'un de l'autre, et l'égalité est fille de la nécessité. L'espion vous rend votre crédit, rendez son crédit à l'espion. Allez I personne ne nous entend, monseigneur, pas do fausse honte 1 concluez le marché : il est bon pour moi, meilleur pour vous. Donnant, donnant. Signez, nionseigneur.

— Non, après, reprit Montmorency. Donnant, donnani^ comme tu dis. Je veux d'abord connaître tes moyens pour arriver au double résultat que tu me promets. Je veux savoir ce qu'est devenue Diane de Castro et ce que deviendra le vicomte d'Exmès.

-^ Eh bien I monseigneur, à part quelques réticences que je crois nécessaires, je veux bien vous satisfaire sur ces deux points, et vous allez être lorcé de convenir que le hasard et moi nous avons assez bien arrangé les choses dans votre intérêt.

— J'écoute, dit le connétable.

— Pour ce qui est d'abord de madame dé Castro, fepiTft Arnauid du Thill, elle n'a été ni tuée ni enlevée, mais seulement faite prisonnière à bainl-Qucntin, et comprise parmi les cinquante personnages notables dont on devait tirer rançon. Maintenant, pourquoi celui aux mains de qui ellç

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agt tombée n'a-t-ll pas publié sa capture ? comment madame de Castro elle-même n*d-t-elie pas donné de ses nouvelles î c'est ce que j'ignore absolument. A vrai dire, je la croyais déjà libre, et, en arrivant à Paris, je pensais Vj trouver. C'est seulement ce matin que le bruit public m'a appris qu'on ne savait à la cour ce que la fille du roi était devenue, et que ce n'était pas là un des moindres soucis de Henry II. Peut-être, en ces temps de troubles, les messages de madame Diane ont-ils été détournés ou égarés, peut-être quelqu'aulre mystère est-il caché sous ce retard. Mais enfin je puis lever sur ce point tous les dont S et dire positivement en quel endroit et de qui madame de Castro est prisonnière.

— Le renseignement est assez précieux en effet, dit le connétable, et quel est^ cet endroit, quel est cet homme î

— Attendez donc, monseigneur, reprit Arnauld, ne voulez-vous pas avant tout être édifié également sur le compte du vicomte d'Exmès? car, s'il est bien de savoir où sont ses amis, il est mieux de savoir où sont ses ennemis.

— Trêve de maximes I dit Montmorency. Où est ce d'Exmès?

— Prisonnier aussi, monseigneur, répondit Arnauld. Qui n'a pas été un peu prisonnier dans ces derniers temps? C'était fort la mode I Or, le vicomte d'Exmès s'est conformé à la modo, et il est prisonnier.

— Mais il saura bien donner de ses nouvelles, lui 1 reprit le connétable, il doit avoir des amis, de l'argent ; il trouvera sans doute de quoi payer sa rançon, et nous tombera au premier jour sur les épaules.

— Vous l'avez fort bien conjecturé, monseigneur. Oui, le vicomte d'Exmès a de l'argent, oui, il est impatient de sortir de captivité et entend payer sa rançon le plus tôt possible. Il a même déjà envoyé quelqu'un à Paris pour aller chercher et lui rapporter au plus vite le prix de sa liberté.

— Que faire à cela? dit Montmorency.

— Mais, par bonheur pour nous, par malheur pour lui, continua Arnauld, ce quelqu'un qu'il a envoyé à Paris en

si grande hâte, c'est moi, monseigneur, moi qui servais lo vicomte d'Exmès sous mon vrai nom de Martin-Guerre, on qualité d'écuyer. Vous voyez que je puis être écuyer sans invraisemblance.

— Et tu n'as pas fait la commission, drôle? dit le connétable. Tu n'as pas ramassé la rançon de ton prétendu ma^lre ?

— Je l'ai ramassée précieusement, monseigneur, on ne laisse pas ces choses-là à terre. Considérez d'ailleurs que ne pas prendre cet argent, c'était exciter des soupçons. Je Tai pris scrupuleusement... pour le bien de l'entreprise. Seulement, soyez tranquille 1 je ne le lui porterai d'ici à bien longtemps sous aucun prétexte. Ce seraient justement ces dix mille écus qui m'aideraient à passer pieusement et honnêtement le reste de ma vie, et que je serais censé tenir de votre générosité, monseigneur, d'après le papier que vous allez signer.

— Je ne le signerai pas, infâme ! s'écria Montmorency. Je ne me forai pas sciemment le complice d'un vol.

— OU I monseigneur, reprit Arnauld, comment appelezvous d'un nom si dur une nécessité que je subis pour vous rendre service ! Quoi ! je fais taire ma conscience par dévoûment et c'est ainsi que vous m'en récompensez I Eh bien I soit I envoyons au vicomte d'Exmès cette somme d'argent, et il sera ici aussitôt que madame Diane, s'il ne la devance. Tandis que s'il ne la reçoit pas...

— S'il ne la reçoit pas? dit le connétable.

— Nous gagnons du temps, monseigneur. Monsieur d*Exmès m'attend d'abord patiemment quinze jours. Il faut bien quelque délai pour recueillir dix mille écus, et sa nourrice ne me les a comptés en vérité que ce matin.

— Elle s'est donc fiée à toi, cette pauvre femme î

— A moi, et à l'anneau et à l'écriture du vicomte, monseigneur. Et puis elle m'a bien reconnu. Nous disions donc quinze jours d'attente impatiente, une semaine d'attente nquièle, une autre semaine d'attente désolée. Ce n'est que

dans un mois, un mois et demi que le vicomte d'Exmès désaspéré enverra un autre messager à la recherche du premier. Mais le premier ne se retrouvera pas ; mais, si

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dix mille écus sont difficiles à réunir, dix mille autres sont presqalmpossibles* Vous aurez assez de loisir pour marier vingt fois votre fils, monseigneur; car le vicomte d'Exmès va disparaître comme s'il était mort pendant plus de deux mois, et ne reviendra vivant et lurieuz que Tannée prochaine.

— Oui, mais il reviendra l dit Montmorency, et, ce jourlà, ne s'informera -t-il pas de ce qu'est devenu son bon écuyer Martin-Guerre î

— Hélas I monseigneur, reprit piteusement Ârnauld, on lui répondra, j*ai le regret do vous l'apprendre, que le fit dèle Martin-Guerre, en venant retrouver son maître avec la rançon qu'il était allé chercher, est malheureusement tombé entre les mains d'un parti d'Espagnols qui, après l'avoir, selon toutes probabiUtés, pillé et dépouillé, l'ont cruellement pendu, pour s'assurer son silence, aux portes deNoyon.

— Comment I Arnauld, tu seras pendu ?

— Je l'ai été, monseigneur, voyez jusqu'où va mon zèle. Il n'y a que sur la date de la pendaison que les versions se contrediront un peu. Mais croira-t-on aux retires pillards intéressés à déguiser la vérité? Allons! monseigneur, reprit gaîment et résolument l'impudent Arnauld. Pensez donc que mes précautions sont habilement prises, et qu'avec un gaillard exprimenté comme moi, il n'y a pas de danger que votre Excellence soit jamais compromise. Si la prudence était bannie de la terre, elle se réfugierait au cœur d'un... penda. D'ailleurs, je le répète, vous n'afûrmez que la vérité : je vous sers depuis longtemps, nombre de vos gens peuvent l'attester comme vous, et vous m'avez bien donné en somme dix mille écus, soyez-en sûr. Voulez-vous, au reste, reprit magnifiquement le drôle, que je vous fasse mon reçu ?

Le connétable ne put s'empêcher de sourire.

— Oui, mais, coquin, dit-il, si, au bout du compte... Arnauld du Thill Tinterronripit :

— Allons! monseigneur, dit-il, vous n'hésitez plus que pour la forme, et qu'est-ce que la forme pour les esprits supérieurs? signez sans plus ae façons.

14 JJEB DEUX DIANE.

Il mit sur la table devant Montmorency le papier fui n*attendait plus que cette signature.

— Mais, d'abord, le nom de la ville et le nom de l'homme qui tiennent Diane de Castro prisonnière ?

— Nom pour nom, monseigneur, le vdire au bas de ce papier et vous saurez les autres.

— Allons I dit Montmorency.

II traça le parapbe hardi qui lui servait de signature.

— Et le sceau, monseigneur?

— Le voici. Es-tu content?

— Gomme si monseigneur me donnait les dix mille écos»

— Eh bien I maintenant, où est Diane ? .

— Entre les mains de lord Wentworth, à Calais, dit Ar- Bauld en voulant prendre le parchemin au connétable (fû le retint encore.

— Un instant, dit-il, et le vicomte d'Exmès ?

— A Calais, entre les mains de lord Wentworth.

— Mais alors Diane et lui se voient?

— Non, monseigneur; il demeure, lui chez un armurier de la ville appelé Pierre Peuquoy, et elle doit habiter, elle» rhôtel du gouverneur. Le vicomte d'Ëxmès ne sait jmbi plus que moi, j*en jurerais, que sa belle est aussi près de lui.

— Je cours au Louvre, dit le connétable en lAchenl \è papier.

— Et moi à Artigues, s'écria Arnauld triomphant. Buniie ehance, monseigneur I tâchez de ne plus être conaétabte pour rire.

—Bonne chance, drôle t tâche de ne pas être penàtt pooi tout de bon.

ils sortirent chacun de leur côté.

ÏV.

ïïsBÊ ABIIBS ME PIEBRB PEUQUOT, LES COBDfiS DC JBAH PBtJQUOY, ET LES PLEURS DE BABETTE PEUQUOT.

A Calais, près dMn mois se passa sans apporter, à lear grand regret, aucun changement dans la situation de ceux que nous y avons laissés. Pierre Peuquoy confectionnait toujours des armes à force ; Jean Peuquoy s'était remis à tisser et, dans ses momens perdus, achevait des cordes d'une longueur invraisemblable ; Babette Peuquoy pleurait.

Pour Gabriel, son attente avait snbi les phases prédites par Âmauld du ThiH au connétable. H avait patienté les quinze premiers jours ; mais, depuis, il s'impatientait.

Il n'allait plus que très rarement chez lord Wentworth, et ne lui rendait que de fort courtes visites. Il y avait du froid entre eux, depuis le jour où Gabriel était intervenu témérairement dans les prétendues affaires du gouverneur.

Celui-ci d'ailleurs, nous devons le dire avec satisfaction, devenait de Jour en jour plus triste. Ce n'était pourtant pas les trois messages envoyés depuis le départ d'Amauld de la part du roi de France h de courts intervalles qui inquiétaieni lord Wentworth. Tous trois, le premier avec politesse, le second avec aigreur, le troisième avec menace, demandaient, on peut s'en douter, la môme chose, la liberté de madame de Castro moyennant une rançon qu'on laissait au gouverneur de Calais le soin de fixer lui-même. Mais à tous trois il avait fait la même réponse : qu*il entendait garder madame de Castro comme otage, pour l'échaiiger, si besoin était, contre quelque prisonnier important pendant la gaerre, ou pour la rendre au roi sans rançon ït

la paix. II était dans son droit strict, et bravait derrière ses fortes murailles la colère de Henri IL

Ce n'était donc pas cette colère qui le troublait^ bien qu'il se demandât comment le roi avait appris la captivité de Diane; ce qui le troublait» c'était Tindifiérence de plus en plus méprisante de sa belle prisonnière. Ni soumissions, ni prévenances n'avaient pu adoucir l'humeur ûère et dédaigneuse de madame de Gaj^^o. Elle restait toujours triste, calme et digne devant le passionné gouverneur, et, lorsqu'il hasardait un mot de son amour, tout en restant fidèle, il faut le dire, à la réserve que lui imposait son titre de gentilhomme, un regard à la fois douloureux et hautain venait briser le cœur et offenser l'orgueil du pauvre lord Wenlworth. Il n'<i vait osé parler à Diane ni de la lettre écrite par elle à Gabriel, ni des tentatives faites par le roi pour obtenir la liberté de sa fille, tant il craignait un mot amer, un reproche ironique de cette bouche chaor* niante et cruelle.

Mais Diane, en ne revoyant plus dansl'hdtel la camérière qui avait osé remettre son billet, avait bien compris que cette chance désespérée lui échappait encore. Pourtant, elle n'avait pas perdu courage, la chaste et noble fille : elle attendait et elle priait. Elle se confiait en Dieu et en la mort, au besoin.

Le dernier jour d'octobre, terme que Gabriel s'était fixé à lui-même pour attendre Martin Guerre, il résolut d'aller chez lord Wentworth, et de lui demander comme un se^ vice la permission d'envoyer à Paris un autre messager.

Vers deux heures, il quitta donc la maison des Peuquoy où Pierre polissait une épée, où Jean nattait une de ses cordes énormes, et où, depuis plusieurs jours, Babette, ks yeux rougis par les larmes, tournait autour de lui sans pouvoir lui parler; et il se rendit directement à l'hôtel du goavemeur.

Lord Wentworth était pour le moment retenu par quel^ que affaire, et fit prier Gabriel de l'attendre cinq minutes. Il serait tout à lui ensuite.

La salle où se trouvait Gabriel donnait sur une cour Intérieure. Gabriel s'approcha de la fenêtre pour regarder

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dans celte cour, et machinalement ses doigts jouaient et couraient sur les vitres. Tout à coup, sous ses doigts môme, des caractères tracés sur le verre avec une bague en diamant appelèrent son attention. Il s'approcha pour mieux voir et put lire distinctement ces mots : Diane de Castro.

C'était la signature qui manquait au bas de la lettre mystérieuse qu'il avait reçue le mois précédent.

Un nuage passa devant les yeux de Gabriel, et il fut obligé de s'appuyer contre la muraille pour ne pas tomber. Ses pressentimens intérieurs ne lui avaient donc pas menti! Diane I c'était bien Diane, sa fiancée ou sa sœur, que ce Wentworth débauché tenait actuellement en son pouvoir 1 c'était à la pure et douce créature qu'il osait parler de son amour.

D'un geste involontaire, Gabriel portait la main à la garde de son épée absente.

En ce mement, lord Wentworth enhra.

Ck)mme la première fois. Gabriel, sans prononcer une parole le conduisit devant la fenêtre et lui montra la signature accusatrice.

Le gouverneur pâlit d'abord, puis, se remettant aussitôt avec cet empire sur lui-môme qu'il possédait à un degré éminent :

— Eh bien! quoiî demanda-t-il.

— N'est-ce pas là le nom de cette parente folle que vous êtes obligé de garder ici, milordî dit Gabriel.

— C'est possible ; après? reprit lord Wentworth d'un air hautain.

— C'est que si cela était, milord, je connais cette parente... bien éloignée sans doute. Je l'ai vue souvent au Louvre. Je lui suis dévoué, comme tout gentilhomme français doit l'ôtre à une fille de la maison de France.

— Et puis? dit lord Wentworth.

— Et puis, milord, je vous demanderais compte de \f façon dont vous retenez et dont vous traitez une prisonnière de ce rang.

— Et si je refusais, monsieur, de vous rendre ce compte, comme je l'ai refusé déjà au roi de France?

— Au roi de Franee 1 répéta Gabriel étonné.

ff. u. 8

-r Sans doute, monsieur, reprit lord Wentworth avec son inaltérable sang-froid. Un Anglais n'a pas, ce me semble, à répor^dre de ses actions à un souverain élranger, ^^tûut quand son pays est en guerre avec ce souverain. Atfikh monsieur d'Ëxmès, si à vous aussi je refusais de rei^iire compte?

— Je vous demanderais de me rendre raison, milord ? fi'écria Gabriel.

— Et vous espérez me tuer sans doute, monsieur, reprit le gouverneur, avec Tépée que vous ne portez que grâce à ma permission et que j'ai le droit de vous redemander tout à l'heure ?

— Oh! milord milord! dit Gabriel furieux, vous me paierez aussi celle-là.

— Soit, monsieur, reprit lord Wentworth, et je ne renierai pas ma dette, quand vous aurez acquitté 1^ vôtre.

— Impuissant ! s'écriait Gabriel en se tordant Içjs m^ips, impuissant dans un moment où je voudrais avoir 1^ fqf c^ de dix mille hommes I

«— ^1 e3t fi^ effet fâcheux ppur vous, reprit I^yd W^Ptworth, que la convenance et Ip droit vous lient leg maips; mais avouez aussi qu'il serait trop commode pour \xn prisonnier de guerre et pour un débiteur d'pbtepir tout simplement sa quittance et sa liberté en coupant la gorge à son créancier et à son ennemi.

— ifilprd, (lit Gabriel s'efforçant de recouvrer soçi calme, vous n'ignorez pas que j'ai envoyé, il y a un mois, moil écuyer à Paris pour m'aller chercher cette somme qui vous prépccupe si fort. Martin* Guerre a-t-il été blessé, tué ^uç les routes, malgré votre sauf-conduit î lui a-t-on volé l'^ygent qu'il rapportait? c'est ce que j'ignore. Le fait est qu'il ne revient pas, et je venais en ce moment même vous prier de nie laisser envoyer de nouveau quelqu'un à Paris, puisque vous n'avez pas foi dans une parole de gentilhoa^oip, et que vous ne m'avez pas offert d'aller chercher ma rauçop moi-môme. Maintenant, milord, cette permission que je venais vous demander, vous n'avez plus le droit de (pp la refuser, ou bien, moi, j'ai le droit de dire maintenant

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que TOUS avez peur de ma liberté, et que vous n'osez pas Hie rendre pion épéo.

rr? Età qui diriez-vous cela, monsieur, reprit lord Wentworth, dans une ville anglaise, placée sous mon autorité immédiate, et où vous né devez être regardé que comme un prisonnier et un ennemi ¥

rr-. Je dirais cela tout haut, milord, à tout homme qui sent et qui pense, à tout noble de cœur ou de nom, à vos ofûciers qui s'entendent aux choses d'honneur, à vos ouvriers môme que leur instinct éclairerait, et tous conviendraient avec moi contre vous, milord, qu'en ne m'accordent pas les pfioyens de sortir d'ici, vous avez démérité d'être le chef de vaillans soldats.

-T- Mais vous ne songez pas, monsieur, reprit froidement lord Wcntworth, qu'avant de vous laisser répandre parmi les mieqs l'esprit d'indiscipline, je n'ai qu'un mot à prononcer, qu'un geste à faire pour que vous soyez jeté dans une prison où vous ne pourrez m'accuser que devant des murailles.

-r Qh I c^est vrai pourtant, mille tempêtes ! murmurait Gabriel les dents serrées et les poings fermés.

Cet homme de sentiment et d'émotion se brisait contre rimpaasibilité de cet homme de fer et d'airain.

Mais un mot changea la face de la srène et rétablit soudain entre Wentworth pt Gabriel l'égahté.

— Chère Diane I chère Diane 1 répéta le jeune homme avec angoisse ; ne pouvoir rien pour toi dans ton danger!

r— Qu'est-ce que vous avez dit, monsieur? demanda lord Wentworth chancelant, vous avez dit, je crois : Chère IH^ne! Tavez-vous ditou ai-je mal entendu? est-ce que vous aimeriez aussi madame de Castro, vous î

rr. Eh bieni oui, je l'aime I s'écria Gabriel. Vous l'aimez bien, vous! mais mon amour est aussi pur et dévoué que la vôtre est indigne et cruel. Oui, devant Dieu et les anges I je l'aime avec idolâtrie.

— Qu'est-ce que vous veniez donc alors me parler de fille de France et de protection que tout gentilhomme devait à une telle opprimée! reprit lord Wentworth hors de lui. Ah I vous l'aimez ! et vous êtes celui qu'elle aime sans

doute! dont elle invoque le souvenir quand elle veut me torturer 1 Vous êtes l'homme pour l'amour duquel elle me méprise ! l'homme sans lequel elle m'aimerait peut-être 1 Ah I celui qu'elle aime, c'est vous?

Lord Wentworth, tout à l'heure si railleur et dédaigneux, considérait maintenant avec une sorte de respectueuse terreur celui qu'aimait Diane, et Gabriel, de son côté, aux paroles de son rival, relevait peu à peu son front joyeux et triomphant.

— Ah ! vraiment elle m'aime ainsi t s'ecria-t il, elle pense à moi encore I elle m'appelle, comme vous le dites I Oh I bien, si elle m'appelle, j'irai, je la secourrai, je la sauverai. Allez, milord I prenez mon épée, bâillonnez-moi, liez-moi, emprisonnez-moi. Je saurai bien, malgré l'univers et malgré vous, la secourir et la préserver, puisqu'elle m'aime toujours, ma sainte Diane ! Puisqu'elle m'aime toujours, je vous brave et je vous défie, et, vous armé, moi sans armes, je suis sûr de vous vaincre encore avec l'amour de Diane pour divine égide.

— C'est vrai, c'est vrai, je le crois bien I murmurait à son tour lord Wentworth écrasé.

— Aussi ne serait-il pas généreux à moi maintenant de vous appeler en duel, reprit Gabriel, faites venir vos gardes, et dites-leur de m'enfermer, si cela vous plaît. La prison près d'elle et en même temps qu'elle, c'est encore une sorte de bonheur.

Il se fit im assez long silence.

— Monsieur, reprit enfin lord Wentworth après quelque hésitation, vous veniez me demander, je crois, de laissa partir pour Paris un second envoyé qui rapporterait votre rançon?

— En effet, milord, répondit Gabriel, tel était d'abord mon dessein quand je suis arrivé ici.

— Et vous m'avez reproché dans vos discours, ce me semble, continua le gouverneur, de n'avoir pas eu foi dans votre honneur de gentilhomme et de ne vous avoir pas permis, avec votre parole pour garant, d'aller chercher votre rançon vous-même î

— C'est vrai, milord.

— Eh bien I monsieur, reprit Wenlworth, vous pouvez dès aujourd'hui partir : les portes de Calais vous seront ouvertes, votre demande vous est accordée.

— J'entends, dit Gabriel avec amertume, vous voulez m'éloigner d'elle. Et si je refusais de quitter Calais maintenant î

— Je suis le maître ici, monsieur, reprit lord Wentworth, et vous n'avez ni à refuser ni à accepter ma volonté, mais. à la subir.

— Soit donc, dit Gabriel, je partirai, milord, sans toutefois vous savoir gré de cette générosité, je vous en préviens.

— Aussi, n'ai-je pas besoin, monsieur, de votre reconnaissance.

— Je partirai, poursuivit Gabriel, mais sachez que je ne resterai pas longtemps votre débiteur, et que je reviendra bientôt, 'milord, pour vous payer toutes mes dettes ensemble. Et, comme je ne serai plus votre prisonnier alors, et que vous ne serez plus mon créancier, il n'y aura plus de prétexte pour que Pépée que j'aurai le droit do porter ne se rencontre pas avec la vôtre.

— Je pourrais refuser ce combat, monsieur, reprit lord Wentworth avec une sorte de mélancolie ; car les chances entre nous ne sont pas égales : si je vous tue, elle me haïra plus; si vous me tuez, elle vous aimera davantage. N'importe! il faut que j'accepte, et j'accepte. Mais ne craignezvous pas, ajouta-t-il d'un air sombre, de me réduire par là à quelque extrémité? Quand tous les avantages sont de votre côté, ne pourrais-je pas, dites, abuser de ceux qui me restent?

— Dieu là-haut, et en ce monde la noblesse de tous les pays vous jugeront, milord, dit Gabriel frissonnant, si vous vous vengez lâchement sur ceux qui ne peuvent se défendre de ceux que vous n'aurez pas vaincus.

— Quoi qu'il en soit, monsieur, reprit Wentworth, je vous récuse parmi mes juges.

Il ajouta après une pause :

— 11 est trois heures, monsieur, vous avez jusqu'à sept heures, .heure de la fermeture des premières portes, pour

faire vos apprêts et quitter la villeé J'aurai donné mes or dres pour qu'on vous laisse librement passer.

— A sept heures, milord, dit Gabriel, je ne serai plus l Calais.

— Et comptez, reprit Wentworth, que vOus n'y renlterez de votre vie, et que, quand même je mourrais tué pai vous dans ce duel hors de nos remparts, mes précaution du moins seront prises, et bien prises, fio2-vous-en à mï jalousie I pour que vous ne possédiez et ne revoyiez ja mais madame de Castro.

Gabriel avait déjà fait un pas pour sortir do la chambw Il s'arrêta devant la porte.

— Ce que vous dites est impossible, milord^ rejprit-il, i est nécessaire qu'un jour ou l'autre je revoie Dianë<

— Cela ne sera pourtant {Jas^ monsieurj je vttUà le jure si la volonté d'un gouverneur de place ou le dfernief ordri d'un mourant ont quelque chance de s'imposer.

— Cela sera, milord^ je ne sais comment, maisi j'eû 8Ûr> dit Gabriel.

— Alors, monsieur, reprit Wentworth avec tin soutiO dédaigneux, alors vous prendrez Calais d'assâUt*

Gabriel réfléchit une minute.

— Je prendrai d'assaut Calais, dit-il. Au revoil", Iftitôtd Il salua et sortit, laissant lord Wentworth pétriflé et ti<

sachant plus s'il devait s'épouvanter ou rire;

Gabriel retourna sur-le-champ à la maison des PeuqlldJ

Il trouva Pierre qui polissait la Idme de soii ëpëe Jean qui faisait des nœuds à sa corde, et Babette (jui l^oU pirait.

Il raconta à ses amis la conversation qu'il venait d'àvoi avec le gouverneur, et leur annonça son dépalrl qtli ei était la suite. Il ne leur cacha tnême pas le mot témérai peut-être avec lequel il avait pris c«ngé de lard WetttW^ftn

Puis il leur dit :

— Maintenant je monte ô ma chambre pour faire préparatifs, et je vous laisse à vos épées, Pierre, àv cordes, Jean, à vos soupirs, Babette;

Il monta en effet afin de tout disposer en hâte pour soj départ. Maintenant qu'il était libre^ il tèu*dait au vaillali

ieiine homme de revoir Paris pour saiirer son pèrt^ puis, de revoir Calais pour sauver Diane.

Quand il sortit de sa chambre, une demi-heure après^ il trouva sur le palier Babette Peuquoy;

**- Vous partez donc, monsieur le vicomte? lui dit-dlle. Vous ne me demanderez donc plus pourquoi je pleure?

— Non, mon. enfant, car j'espère que lorsque je tevien-* drai, vous ne pleurerez plus.

— Je Tespère aussi, monseigneur, reprit Babette^ Ainsi^ malgré les menaces de tiotrë gouverneur^ vous edtnptez revenir, n'est-ce pas?

— Je vous en réponds I Babette,

-i- Avec votre écuyer Martin-Guerre, Je suppose?

— Assurément.

— Comme cela, monsieur d'Exmès, reprit la jeune fllle^ vous êtes certain Je le retrouver à Paris, Martin-Guerre? Ce n'est pas un malhonnête homme, n'est-ce pas? il n'a pas à coup sûr détourné votre rançon? il est inbaplable d'uflô... iûfldélité ?

— J'en jurerais, dit Gabriel assez étonné de ce» ques^ tiens. Martin a l'humeur changeante, surtout depuis quelque temps, et il y a comme deux hommes en lui, l'un simple d'esprit et tranquille de mœurs, l'autre rusé et tapageur. Mais, à part ces variations de caractère^ c'est un serviteur loyal et fidèle.

— Et, reprit Babette, il rie tromperait pas plus une femme que son maître, n'est-il pas vrai?

— Oh! ceci est plus chanceux, dit Gabriel, et Je n'en répondrais plus, je l'avoue.

— Enfin, monseigneur* reprit la pauvre Babette pftlis^ sant, auriez-vous la honte de lui remettre cette bague? ii sauta de qui elle vient et ce qu'elle signifie.

— Je la remettrai, Babette, dit Gabriel surpris, en se rappelant cette soirée du départ de son écuyer* Je la remettrai, mais la personne qui l'envoie sait... que Martin- Guerre... est marié, je présume.

— Marié! s'écria Babette. Alors monseigneur, gardez cette bague, jetez-la, mais ne la lui remettez pas,

— Mais, Babette...

-^ Merci I monseigneur, et adieu, murmura la pauvre fille.

Elle s'enluit au second étay^, et, à peine rentrée dans sa chambre, tomba sur une chaise, évanouie.

Gabriel, chagrin et inquiet du soupçon qui, pour la première fois, lui traversait l'esprit, descendait pensif l'escalier de bois de la vieille maison des Peuquoy.

Au bas des marches, il trouva Jean qui s'approcha de lui avec mystère.

— Monsieur le vicomte, lui dit à voix basse le bourgeois, vous me demandiez toujours pourquoi je confectionnais des cordes d'une telle longueur. Je ne veux pourtant pas vous laisser partir, surtout après vos admirables adieux à ce Wentworth, sans vous donner le mot de l'énigme. Enjoignant par de petites cordes transversales deux longues et solides cordes comme celle que je fais, monsieur le vicomte, on obtient une immense échelle. Cette échelle, quand on est de la garde urbaine, comme Pierre depuis vingt ans, comme moi depuis trois jours, on peut la transporter à deux en deux fois sous la guérite de la plate-forme de la tour Octogone. Puis, par une matinée noire de décembre ou de janvier, on peut, par curiosité, étant en sentinelle, en attacher solidement deux bouts à ces tronçons de fer scellés dans les créneaux, et laisser tomber les deux autres bouts dans la mer, à trois cents pieds, où quelque hardi canot pourrait se trouver par mégarde.

— Mais, mon brave Jean... interrompit Gabriel.

— Assez sur ce point! monsieur le vicomte, reprit le tisserand. Mais, excusez-moi, je voudrais, avant de vous quitter vous laisser encore un souvenir de votre dévoué serviteur Jean Peuquoy. Voici un dessin tel quel, représentant le plan des murs et des fortiflcations de Calais. Je l'ai fait, en m'amusant, après ces étemelles promenades qui vous étonnaient si fort de ma part. Cachez-le sous votre pourpoint, et, quand vous serez à Paris, regardez-le quelque, fois, je vous prie, par amitié pour moi.

Gabriel voulut interrompre encore, mais Jean ne lui en laissa pas le temps, et, lui serrant la main que lui tendai le jeune homme, s'éloigna en lui disant seulement :

— Au revoir, monsieur d'Exmès. Vous trouverez à la porte Pierre, qui vous attend pour vous faire aussi ses adieux. Ils compléteront les miens.

En efiet, Pierre attendait devant sa maison, tenant en bride le cheval de Gabriel.

— Merci de votre bonne hospitalité, maître, lui dit le vicomte d'Exmès. Je vous enverrai sous peu, si même je ne vous rapporte pas moi-même, l'argent que vous avez bien voulu m'avancer. J'y joindrai, s'il vous plaît, une bonne gratification pour vos gens. En attendant, veuillez offrir de ma part ce petit diamant à votre chère sœur.

— J'accepte pour elle, monsieur le vicomte, répondit l'armurier, mais à condition que vous accepterez aussi quelque chose de ma façon, ce cor que j'ai pendu à l'arçon de votre selle, ce cor que j'ai fabriqué de mes mains et dont je reconnaîtrais le son, fût-ce à travers les mugissemens de la mer orageuse, par exemple dans ces nuits du 5 de chaque mOiS, où je monte ma faction do quatre à six heures du matin sur la tour Octogone qui donne sur la mer.

— Merci I dit Gabriel, en serrant la main de Pierre de façên à lui preuver qu'il avait compris.

— Quant à ces armes que vous vous étonniez de me voir faire en si grande quantité, reprit Pierre, je me repens, en effet, d'en avoir chez moi un tel nombre : car, enfin, si Calais était assiégé quelque jour, le parti qui tient encore pour la France parmi nous pourrait s'emparer de ces armes, et faire, dans le sein même de la ville, une diversion dangereuse.

— C'est vrai 1 dit Gabriel en serrant plus fort encore la main du brave citoyen.

— Là-dessus, je vous souhaite bon voyage et bonne chance, monsieur d'Exmès, reprit Pierre. Adieu et à bientôt I

— A bientôt I dit Gabriel.

Il se retourna et salua une dernière fois de la main Pierre debout sur le seuil, Jean, la tête penchée à la fenêtre du premier étage, etjmême Babette qui le regardait aussi partir derrière un rideau du second.

Puis il donna de l'éperoil à son cheral, et s'éloi^a au galopé

Des ordres avaient été envoyés par lord Wentworlh à la porte do Calais; car on ne fit nulle difficulté pôut* laisser passer le prisonnier, qui se trouva bientôt sur la roilte de Paris, seul avec ses anxiétés et ses espérances.

Pourrait'il délivrer son père en arrivant à Paris? pour« rait-il délivrer Diane en revenant à Calais î

SUtTB DES TftIBULATIOllS t>B BTARTIN-GÙBààfi.

Les routes de France ti'étaient pas plus Sûreà pou^ Gabriel de Montgommery que pour son écuyët, et il dut dé^ ployer toute l'intelligence et toute l'activité de son esprit pour éritet les obstacles et les encombres; EtttotHB^ ifialgré toute sa diligence, n'altiva-t-il à Paris qiie le quatrièttië jour après son départ de Calais.

Mais les périls du fchemiii préoccupaient peut-être inoitld Gabriel qiie son inquiétude touchant le but. Bien ctu'il ftë flût pas de sa nature fort porté aux songeries, sa tnaidhë solitaire le contraignait pfesque à tôver sans cesse à Itt captivité de son père et de Diatte, aux moyens de délivfef ces êtres chers et sacrés, à la promesse du roi, ôti patti (}u'il faudrait pwndrë si Henri II manquait à cette promesse. Mais non I Henri II n'était pa? pour riëû le premier genUlhomttlë de la chrétientéi L'accomplissement de son serment lui coûtait, et il attendait que Gabriel vînt, le t&^ clamer pour pardonner au vieux comte rebelle, mais il pardonnerait. Et s'il ne pardonnait pas pourtant?...

Gabriel^ quand c(^ttë idée désespérattlo traversait son esprit, Cëmme un poignard eût traversé son cœut} Gabriel donnait de l'épelron à son cheval et portait la main & la garde de son épée....

LES DEUX DIANB. If

C'était d'ordinaire la douoe et douloureuse pensée de Diane de Castro qui ramenait au calme son âtne agitéoi

Ce fut au milieu de ces incertitude^ et de ces angoisses quMl arriva enfin aux portes de Paris, le matin du qua* trième jour. Il avait voyagé toute la nuit, et les clartés pâles de l'aube éclairaient à peine la ville, lorsqu'il tra-^ versa les rues qui avoisinaient le Louvre.

Il s'arrêta devant la maison royale fernlée et etidormie, et se demanda s'il devait attendre ou passer outre. Mais son impatience s'accotnmodait mal de l'immobilité. Il fé^ solut d'aller tout de suite jusque chez lui, h la rue des Jar* dins-Saint-Paul, ùh il pourrait du moins apprendre qu«l* que ciiosc de ce qu'il souhaitait ou de fcë qu'il redoutait.

Sa route le conduisait devant les sinistres touirelles du Châtelet.

Il s'arrêta aussi devant la porte fatale. Une sueur ffoidd baignait soti fïont. Son passé et son avenir étaieùt pourtant là, derrière ces humides murailles. Mais GabHel n'é^ tait pas homme à donner aux émotions une longue partie du temps qu'il pouvait utilement consacrer à agir* Il secoua ces sombres penséeâ et se remit en marche en se di<» sant : Allons I

Lorsqu'il arriva devant son hôtel, qu'il n'avait pad revu depuis si longtemps, une lumière brillait aux vitres de la salle basse. La vigilante Aloyse était debout déjà*

Gabriel frappa en se nommant. Deux minutes après, il était dans les bras de la bonne et digne fdmme qui lui avait servi de mère.

— Ah ! vous voilà donc, monseigneur I tous voilà, mon enfant I

" C'est tout ce qu'elle eut la forcé de dire.

Gabriel, après l'avoir tendrement embrassée, recula d'uii pas et la regarda.

Il y avait dans ce profond regard Une muette intefipogation plus claire que toutes les paroles.

Aussi Aloyse comprit-elle, et cependant elle baissa la tête et ne répondit rien.

— DonC) aucune nouvelle de la cour ? dettianda alors le

yicomte, comme si la rév^ation contenue dans ce silence ne lui suffisait pas.

— Aucune nouvelle , monseigneur, répondit la nourrice.

— Oh I je m'en doutais bien. S'il s'était passé quelque chose d'heureux ou de malheureux, tu me Taurais crié d'abord dans le premier baiser. Tu ne sais rien ?

» Ri^, hélas I

— Oui, je conçois, reprit amèrement le jeune homme, rétais prisonnier, mort peut-être I On ne paie pas ses dettes à un prisonnier, encore moins à un mort. Mais me Toici vivant et libre, et il faudra bien que Ton compte avec moi ; de gré ou de force, il le faudra.

— Oh 1 prenez garde, monseigneur I s'écria Âloyse.

— Ne crains rien, nourrice. Monsieur l'amiral est-il à Paris?

— Oui, monseigneur. 11 est venu et il a envoyé ici dix ois pour s'informer de votre retour.

— Bien. Et monsieur de Guise î

— 11 est revenu aussi. C'est sur lui que le peuple compte pour réparer les malheurs de la France et les douleurs des citoyens.

— Dieu veuille, reprit Gabriel, qu'il ne trouve pas des douleurs qu'on ne puisse plus réparer I

— Pour madame Diane de Castro, que l'on croyait perdue, continua Aloyse avec empressement , monsieur le eonnétable a découvert qu'elle était prisonnière à Calais, et l'on espère l'en tirer bientôt.

— Je le savais, et je l'espère comme eux, dit Gabriel avec un accent singulier. Mais, reprit-il, tu ne me parles pas de ce qui a si longtemps prolongé ma propre captivité, de Martin-Guerre, de son message en retard. Qu'est donc devenu Martin ?

— Il est ici, monseigneur, le fainéant, l'imbécile I

— Quoi I ici I Mais depuis quand ? que fait-il ?

— 11 est couché là-haut et il dort, dit Aloyse, qui semblait parler du pauvre Martin avec quelque aigreur. Il se dit un peu malade, sous prétexte qu'on l'a pendu I

— Pendu ! s'écria GabrieL Pour lui voler l'arfçent de ma rançon, probablement?

— L'argent de votre rançon, monseigneur ? Oui, parlez lui un peu à ce triple idiot de l'argent de votre rançon 1 vous verrez ce qu'il vous répondra. Il ne saura pas ce que vous voudrez lui dire. Figurez- vous, monseigneur, qu'il arrive id tout zélé, tout en hâte, et que, d'après votre lettre, je réunis bien vite et je lui compte dix mille beaux écus sonnans. Il repart tout chaud, sans perdre une minute. Quelques jours après, qui vois-je revenir ici, l'oreille basse et l'air piteux? mon Martin-Guerre. Il prétend n'avoir pas reçu de moi un rouge denier. Prisonnier luimôme, bien avant la prise de Saint-QUentin, il ignore, dit-il, depuis trois mois, ce que vous êtes devenu. Vous ne l'avez chargé d'aucune mission. Il a été battu, pendu I Il a réussi à s'échapper, et rentre à Paris, pour la première fois, depuis la guerre. Voilà les contes que Martin-Guerre nous rabâche, du matin au soir, quand on lui parle de votre rançon.

— Explique-toi, nourrice, dit Gabriel. Martin-Guerre n'a pas pu détourner cet argent, j'en jurerais. Ce n'est pas un malhonnête homme, assurément, et il m'est loyalement dévoué.

— Non, monseigneur, il n'esi pas malhonnête homme, mais il est fou, j'en ai peur, fou sans idée et sans souvenir, fou à lier, croyez-moi. Bien qu'il ne soit pas encore méchant, il est dangereux du moins. Enfin, je ne suis pas la seule qui l'aie vu ici 1 tous vos gens l'accablent de leur témoignage. Il a réellement reçu les dix mille écus. Maître Elyot a même eu quelque peine à me les ramasser si promptement.

— Il faudra pourtant, reprit Gabriel, qu'il réunisse de nouveau au plus vite une somme pareille, voire même une somme plus forte. Mais il ne s'agit pas encore de cela. Voici le grand jour. Je vais au Louvre, je vais parler au roi.

— Quoi I monseigneur, sans prendre une minute de repos I dit Àloyse. En outre, vous nç réfléchissez pas qu'il

n'est guère plus de sept heures^ et que tous IroaVeriez fermées les portes qu'on ouvre seulement à neuf.

— C'est juste I dit Gabriel, encore deux heures d'attente ! mon Dieu I donnez-moi la patience d'attendre deux heures, puisque j'ai pu attendre deux mois. Mais dvi moins, reprit-il, je puis trouver monsieur de Coligny et monsieur de Guise.

— Non, car ils sont vraisemblablement au Louvre^ dit Aloyse. D'ailleurs, le roi ne reçoit pas avant midi, et vous ne pourriez le voir plus tôt, je le crains. Vous aurez donc trois heures pour entretenir monsieur l'amiral et nionsei-^ gneur le lieutenant général du royaume. C'est, vous le savez, le nouveau titre dont le roi, dans les circonslances graves où nous sommes, a revêtu monsieur de Guise. En attendant, monseigneur, vous ne me refuserez pas de prendre quelques alimens, et de recevoir vos fidèles et an^^ ciens serviteurs, qui ont si longtemps langui après votre retour.

Dans le môme moment, et comme pour occuper en effet et distraire la douloureuse attente du jeune homme, Martin-Guerre, averti sans doute de l'arrivée de sOn maître, se précipita dans la chambre, plus pâle encore de joie que des suites de sa souffrance.

— Quoil c'est vousl quoi! vous voilé, monseigneur, s'écria- t-il. Oh I quel bonheur !

Mais Gabriel accueillit assez froidement les tranSpidf ta du paUvfe écuyer.

— Si je suis heufeusértlënt arrivé, MarHn, tiii dit-il, ftôtivêtiez qtié ce n^est pas de votre faute, et qtlô VouS aveSÈ f^it tout pôlir me laisser à jatnais ptisotinier !

— * Alldtis t vous au§si, thonseigneui", dit Màrtiil avec consternation. Vous aussi, au lieu de me justifie^ du premier mot^ conlme je l'ëspéraië, vous allez m'accuae^ d'avoir touôhé ces dix mille écus* Qui sait? vous direz peut** être môme que vous m'aviez chargé de les recevoir et de vous les rapporter ?

— Mais sans doute, reprit Gabriel stupéfait.

— Ainsi, repartit le pauvre écuyer d'une voix sourde, vous me jugez capable, moi Martin^Guerre, de m'être ap-

LES DEUX DIANE. Bi

proprié lâchement un argent qui ne m'appartenait pas, un argent destiné à payer la liberté de mon maître ?

— Non^ Martin, non, reprit vivement Gabriel touché de Taccent de son loyal serviteur, mes soupçons* je te le jure, n'ont jamais été jusqu'à douter de ta probité, et nous le disions à l'instant môme avec Aloyse. Mais on à pu Ife prendre cette somme, tu as pu la perdre sur le chemin en venant me rejoindre.

— En venant vous rejoindre, répéta Martin. Mais où monseigneur. Depuis notre première sortie de Saint-Quentin, que Dieu me foudroie si je sais où vous avez été I Où allais-je vous rejoindre?

— A Calais, Martin. Quelque légère et folle que soit ta tête, il est impossible que tu aies oublié Calais I

— Comment oublierais-je en effet ce que je n'ai jamais connu, dit tranquillement Martin-Guerre.

— Mais, malheureux, peux-tu te renier à ce point I s'écria Gabriel.

Il dit tout bas quelques mots à la nourrice qui sortit^ S'approchant alors de Martin :

— Et Babette ? ingrat I lui dit-il.

— Babette I quelle Babette ? demanda l'écuyer stupéfait*

— Mais celle que tu as séduite, indigne.

— Ah I bon I Gudule! dit Martin, vous vous trompez de nom. Ce n'est pas Babette, c'est Gudule^ monseigneur. Ah I oui, la pauvre fille ! mais franchement je ne l'ai pas séduite, elle s'est séduite toute seule, je vous jure.

— Quoi! une autre encore I reprit Gabriel» Mais celle-là, je ne la connais pas, et quoi qu'il en soit^ elle ne peut être aussi à plaindre que Babette Peuquoy.

Martin-Guerre n'osait pas s'impatienter ; mais s'il eût été du rang du vicomte, il n'y eût pas manqué, certes-

— Tenez, monseigneur, ils disent tous ici que je suis fou, et, à force de me l'entendre dire, je crois* par Saint- Martin 1 que je le deviendrai. Pourtant, j'ai bien encore ma raison et ma mémoire, que diable ! et au besain, mon-' seigneur, quoique j'aie eu à subir des épreuves liiultipliées et des malheurs... pour deux, cependant, au besoin, je vous raconterais de point en point ce qui m'est arrivé de-

f» Lits DEUX DIANE.

puis trois mois, depuis que je vous ai quitté. Au moins, ajouta-t-il, ce que je me rappelle... pour ma part!

— Je serais curieux en effet, dit Gabriel, de savoir comment tu vas expliquer ton étrange conduite.

— Eh bien I monseigneur, quand, au sortir de Saint- Quentin pour aller quérir les secours de monsieur de Vaulpergues, nous eûmes pris chacun notre route, comme vous devez vous en souvenir, ce que vous aviez prévu arriva. Je tombai entre les mains des ennemis. Je voulais, selon vos recommandations, payer d'audace ; mais, chose étrange I les ennemis me reconnurent. J'étais déjà leur prisonnier.

— Allons! interrompit Gabriel, voilà déjà que tu divagues!

— Oh I monseigneur, reprit Martin, je vous en conjure en grâce, laissez-moi raconter ce que je sais comme je le sais. J'ai assez de peine à m'y reconnaître ! vous me critiquerez après. Du moment où les ennemis me reconnaissaient, monseigneur, j'avoue que je me résignai ; car je savais, et, au fond, vous savez bien comme moi, monseigneur, que je suis deux, et que, sans m'en prévenir, mon autre moi fait souvent des siennes. Donc, nous acceptâmes notre sort ; car dorénavant je veux parler de moi, de nous, dis-je, au pluriel. Gudule, une gentille Flamande que nous avions enlevée, nous reconnut aussi ; ce qui nous valut, par parenthèse, des grêles de coups. Il n'y a vraiment que nous qui ne nous reconnaissions pas. Vous raconter toutes les misères qui suivirent, et au pouvoir de combien de maîtres, tous embellis de patois différons, votre malheureux écuyer tomba successivement, ce serait trop long, monseigneur.

— Oui, abrège tes condoléances, dit Gabriel.

— J'en passe et des pires. Mon numéro 2 s'était déjà échappé une fois, et on m'avait fort éreinté pour sa peine. Mon numéro 1, celui dont j'ai conscience et dont je vous narre le martyre, parvint à s'échapper de nouveau, mais eut la sottise de se faire reprendre, et on me laissa pour mort sur la place. N'importe I je pris une troisième fois la fuite I Mais, rattrapé une troisième fois par une double

trahison, celle du vin et celle d'un passant, je voulus faire un coup de tête, et gourmai mes estaffiers avec la fureur du désespoir et de Tivresse. Pour le coup, après m'avoir bafoué et tourmenté toute la nuit de la façon la plus barbare, mes bourreaux me pendirent vers le matin.

— Ils te pendirent ! s'écria Gabriel jugeant que la monomanie de son écuyer le reprenait sans doute. Ils te pendirent, Martin ! qu'entends-tu par là?

— J'entends, monseigneur, qu'ils me hiss^.rent entre ciel et terre au bout d'une corde de chanvre solidement at tachée à un gibet, autrement dit potence. Ce qui, dans toutes les langues et patois dont on m'a écorché les oreilles, s'appelle vulgairement pendre, monseigneur l Est-ce clair cela?

— Pas trop, Martin ; car enfin pour un pendu...

— Je m© porte assez bien, monseigneur, c'est un fait ; mais vous ne savez pas la fin de l'histoire. Ma douleur et ma rage, quand je me vis pendre, firent que je perdL*^ à peu près connaissance. Quand je revins à moi, j'étais étendu sur l'herbe fraîche avec ma corde coupée autour du cou. Quelque voyageur passant par la roule avait-il voulu, touché de ma position, délivrer le gibet de son Iruit humain? C'est ce que ma misanthropie actuelle me défend de croire. J'imagine plutôt qu'un filou aura souhaité me dépouiller et coupé la corde pour fouiller mes poches à son aise. C'est ce que ma bague nuptiale et mes papiers enlevés m'autorisent, je pense, à affirmer, sans trop faire de tort à la race humaine. Toujours est-il que j'avais été détdché à temps, etque, malgré mon cou un peu disloqué, je pus m'enfuir une quatrième fois à travers bois et champs, me cachant le jour, m'avançant la nuit avec précaution, vivant de racines et d'herbes sauvages, une détestable nourriture, et à laquelle les bestiaux doivent avoir bien de la peine à s'accoutumer. Enfin, après m'être égaré cent fois, j'ai pu, au bout de quinze jours, revoir Paris et cette maison où je suis arrivé depuis douze jours, et où j'ai été reçu plus médiocrement que je ne m'y attendais après tant d'épreuves. Voilà mon histoire, monseigneur.

— Eh bien ! moi, dit Gabriel, en regard de cette histoire,

6i LES DEUX DIANE.

je pourrais bien t'en raconter une autre^ une entièrement différente que je t'ai vu accomplir sous mes yeux.

— L'histoire de paon numéro 2, monseigneur î dit tranquillement Martin. Ma foil monseigneur^ s*il n'y a pas d'indiscrétion, et si vous aviez cette bonté de m'en touchet deux mots, je serais assez curieux de la connaître.

— Railles-tu, coquin? dit Gabriel.

— Oh I monseigneur connaît mon profond respect ! Mais chose singulière I cet autre moi-même m*a causé bien def embarras, n'est-il pas vrai ? il m'a fourré dans de cruelles passes ! Eh bien I malgré cela, je ne sais pas, je m'intéresse à lui ! je crois, ma parole d'honneur ! que j'aurais à la fin la faiblesse de l'aimer^ le drôle t

— Le drôle, en effet !... dit Gabriel.

Il allait entamer peut-être le récit des méfaits d'Amauld du Thill; mais il fut interrompu par sa nourrice qui t&ùt tra suivie d'un homme en habit de paysan, 'xer Qu'est-ce encore que ceci ? dit Aloyse. Voici un homme qui se prétend envoyé ici pour nous annonoer votre mort^ Martin-Guerre I

00 LA VERTU Dfl MARTIN-GUBRUH dOMBIBNCI 4 BM

RÉHABIUTBR.

— Ma mort? s'écria Martin-Guerre pâlissant aux ierrîhles paroles de dame Aloyse.

— Ah I Jésus Dieu ! s'écria de son côté ie paysan dès qu'il eut dévisagé l'écuyer.

— Mon autre moi serait-il mort? bonté divine I reprit Martin. N'aurais-je plus d'existence de rechange? Bah l au foQd, avec la réflexion, j'en serais bien un peu fâcbéj mais

cependaiît assez content. Parle, toi, Tami, parle, ajouta-til en s'adres.sanl au paysan ébahi.

— Ah I maître, reprit ce dernier quand il eut bien regardé et touché Martin, comment se fait-il que je vous retrouve arrivé avant moi ? Je vous jure pourtant, maître, que je me suis dépêché autant qu'homme puisse fc dépêcher, pour faire votre commission et gagner vos dix écus; et, à moins que vous n'ayez pris un cheval, il est absolument impossible, maître, que vous m'ayez dépassé sur la route, où j'aurais dû, en tous cas, vous revoir.

— Ah çà I mais mon brave, je ne t'ai jamais vu, moi ! dit Martin-Guerre, et tu me parles comme si tu me connaissais.

— Si je vous connais I dit le paysan stupéfait; ce n'est pas vous peut-être qui m'avez donné la commission de venir dire ici que M. Martin-Guerre était mort|pendu?

— Comment I mais Martin-Guerre, c'est moi, dit Martin-Guerre.

— Vous? impossible I est-ce que vous auriez pu annoncer votre propre pendaison ? reprit le paysan.

— Mais pourquoi, où et quand t'ai-je annoncé de pareilles atrocités? demanda Martin.

— Il faut donc tout dire à cette heure ? dit le paysan. -^ Oui, tout.

— Malgré la frime que vous m'avez recommandée?

— Malgré la frime.

— Eh bien, alors, puisque vous avez si peu de mémoire, je vas tout dire ; tant pis pour vous si vous m'y forcez ! Il y a de cela six jours, au matin, j'étais en train de sarcler mon champ...

— Où est-il d'abord, ton champ ? demanda Martin.

— Est-ce la vérité vraie qu'il faut répondre, mon maître? dit le paysan.

— Eh I sans doute, animal I

— Pour lors, mon champ est derrière Montargis^ là l Je travaillais, vous vîntes à passer sur la route, un sac de voyage sur le dos.

— Eh I l'ami, que fais-tu là? C'est vous qui parlez.

— Je sarcle, notre maître. C'est moi qui réponds.

— Combien cela te rapporte-t-il, ce métier-là?

— Bon an mal an, quatre sols par jour.

— Veux-tu gagner vingt écus en doux semaines?

— Oh I oh I

— Je te demande oui ou non.

— Oui-da.

— Eh bien I tu vas partir sur-le-champ pour Paris. En marchant bien, tu y seras au plus tard dans cinq ou six jours ; tu demanderas la rue des Jardins-Saint-Paul et rhôtel du vicomte d'Exmès. C'est à cet hôtel que je t'envoie. Le vicomte n'y sera pas ; mais tu trouveras la dame Aloyse, une bonne femme, sa nourrice ; et voici ce que tu lui dires. Ecoute bien. Tu lui diras : J'arrive de Noyon... Tu comprends ? Pas de Montargis, de Noyon. J'arrive de Noyon, où quelqu'un de votre connaissance a été pendu, il y a quinze jours. Ce quelqu'un s'appelle Martin-Guerre. Retiens bien ce nom : Martin-Guerre. On a pendu Martin- Guerre, après l'avoir dépouillé de l'argent qu'il portait, de peur qu'il ne s'allât plaindre. Mais, avant d'être conduit au gibet, Martin-Guerre a eu le temps de jije charger de ve* nirvous prévenir de ce malheur, afin, m'a-t-il dit, que vous puissiez ramasser une nouvelle rançon à son maître. Il m'a jrromis que pour ma peine vous me compteriez dix écus. Je l'ai vu pendre, et je suis venu.

— Voilà ce que tu* diras à la bonne femme. As- tu compris ? m'avez-vous demandé.

— Oui, maître, ai-je répondu ; seulement, vous aviez dit vingt écus d'abord, et vous ne dites plus que dix.

— Imbécile I fites-vous, voilà d'avance les dix autres.

— A la bonne heure I fîs-je. Mais si la bonne femme Aloyse me demande comment était fait ce monsieur Martin-Guerre que je n'ai jamais vu et que je dois avoir vu ?

— Regarde-moi.

— Je vous regarde.

— Eh bien I tu peindras Martin-Guerre comme si c'était moi-même.

— C'est étrange I murmura Gabriel, qui écoutait le narrateur avec une attention profonde.

— Maintenant, reprit le paysan, je suis venu, mon ma!

tre, prêt à répéter ma leçon comme vous me l'avez apprise à deux fois et presque par cœur, et je vous retrouve ici avant moi I II est bien vrai que j'ai flâné en route et rogné dans les cabarets du chemin vos dix écus, dans l'espérance de loucher bientôt les dix autres. Mais enfin je n'ai eu garde de dépasser le terme que vous m'aviez fixé. Vous m'aviez donné les six jours, et il y a précisément six jours aujourd'hui que j'ai qiiitlé Montargis.

— Six jours I dit Martin-Guerre mélancolique et rêveur. J'ai passé à Montargis il y a six jours I j'étais, il y a six jours, sur la route de mon pays I Ton récit est extrêmement vraisemblable, l'ami, continua-t-il, et je le crois vrai.

— Mais non 1 interrompit vivement Aloyse ; cet homme est évidemment un menteur, au contraire, puisqu'il prétend vous avoir parlé à Montargisil y a six jours, et que, depuis douze jours, vous n'êtes pas sorti de ce logis.

— C'est juste, dit Martin. Pourtant, mon numéro 2...

— Et puis, reprit la nourrice, il n'y a pas quinze jours que vous avez été pendu à Noyon ; d'après vos dires mômes, il y a un mois.

— C'est certain, repartit l'écuyer, et c'est justement aujourd'hui le quantième, j'y pensais en m'éveillant. Cependant, mon autre moi-même...

— Balivernes ! s'écria la nourrice.

— Non pas, dit Gabriel intervenant, cet homme nous met, je le crois, sur la voie de la vérité.

— Oh I mon bon seigneur, vous ne vous trompez pas , dit le paysan. Aurai-je les dix écus?

— Oui, dit Gabriel, mais vous nous laisserez votre nom et votre adresse. Nous aurons peut-être quelque jour besoin de votre témoignage. Je commence, à travers des soupçons encore obscurs, à entrevoir bien des crimes.

— Cependant, monseigneur... voulut objecter Martin.

— En voilà assez là-dessus, Interrompit Gabriel. Tu voileras, ma bonne Aloyse, à ce que ce brave homme s'en aille satisfait. Cette affaire-ci aura son heure. Mais, tu le sais, ajouta-t-il en baissant la voix, avant de punir la tra-

hîson env<^rs récuyer, j'ai peut-être à venger la trahison envers le maître.

— Hélas I murmura Aloyse.

— Voilà huit heures, reprit Gabriel. Je ne verrai nos gejis qu'au retour, car je veux mv trouver à l'ouverture des portes du Louvre ; si je ne puis approcher le roi qu'à midi, je m'entretiendrai au moins avec l'amiral et monsieur de Guise.

— Et, après avoir vu le roi, vous reviendrez ici sur-lechamp, n'est-ce pas? demanda Aloyse.

— Sur-le-champ, et tranquillise-toi, bonne nourrice. Quelque chose me dit que je sortirai vainqueur de tous ces ténébreux obstacles que l'intrigue et l'audace accumulent autour de moi.

— Ohl oui, si Dieu entend ma prière ardente, cela sera I dit Aloyse.

— Je pars, reprit Gabriel. Reste, Martin, il faut que je sois seul. Va, nous te justifierons et nous te délivrerons, ami. Mais, vois-tp, j'ai une autre justification et une autre délivrance à accomplir avant tout. A bientôt, Martin ; au revoir, nourrice.

Tous deux baisèrent las mains que leur tendait le jeune hpnarne. Pui§ il sortit, smU à pied, enveloppé d'un grand manteau, et prit, grave et fier, le chemin du Lojivre.

— Hélas I pensa la i^purricp, voilà comme j'ai yu une fqi§ p^f tjr spn père, qi4 depuis n'est pas fevenq.

Ali moment où Gabriel, après avoir dépassé je Pont-411- Ch^pge, pp,iîlinuait sa route le long de la Grève,' }\ remarqua de loin un homme couvert aussi d'un grand manteau, ipais plps grossier et plus soigneusement fermé que le a|^h. De plus, cet homme s'efforçait de dérober les traits 4§ son yiss^ge sous les larges rebords de son chapeau.

Gabriel, bien qu'il eût cru d'abord distinguer vaguement la tournure d'une personne amie, passait cependant son chemin. Mais l'inconnu, à l'aspect du vicomte d'Exmès, fit un mouvement, parut hésiter, puis enfin s'arrôtant tout à fait : — Gabriel I mon ami I dil-il avec précaution.

n se découvrit à demi la figure, et Gabriel vit qu'il ne s'était pas trompé.

— Monsieur de Coligny 1 s'écria-t-il sans toutefois élever la voiï. Vous à cette place l à celte heure I

— Chut ! fit l'amiral. Je vous avoue que je ne voudrais pas être en ce moment reconnu, épié, suivi. Mais en vous voyant, mon ami, après une si longue séparation et tant d'inquiétude sur votre compte, je n'ai pu résister au besoin de V. us appeler et de vous serrer la main. Depuis quand donc êtes-vous à Paris ?

— De ce malin même, dit Gabriel, et j'allais avant tout vous voir au Louvre.

— Eh bien I si vous n'êtes pas trop pressé, reprit l'amiral, faites quelques pas avec moi de mon côté.Vous me direz ce que vous étiez devenu pendant cette longue absence.

— Je vous dirai tout ce que je puis vous dire comme au plus loyal et au plus dévoué des amis, répondit Gabriel. Néanmoins, veuillez d'abord, monsieur l'amiral, me permettre une question sur un point qui m'intéresse plus que tout au monde.

— Je prévois cette question, dit l'amiral. Mais ne devezvous pas, ami, prévoir aussi ma réponse î Vous allez me demander, n'est-il pas vrai, si j'ai tenu la promesse que je vous avais faite? si j'ai raconté au roi la part glorieuse et efficace que vous aviez prise à la défense d© Saint-Quentin?

— Non, monsieur l'amiral, reprit le vicomte d'Exmès, ce n'est pas cela, en vérité l que j'allais vous demander ; car je vous connais, j'ai appris à me fier à votre parole, et je suis bien sûr que votre premier soin, à votre retour ici, a été de remplir votre engagement et de déclarer généreusement au roi, au roi lui seul, que j'avais été pour quelque chose dans la résistance de Saint-Quentin. Vous ave^ môme dû, je le crois, exagérer à Sa Majesté mes quelques services. Oui, monsieur, cela je le savais d'avance. Mais ce que j'ignore et ce qu'il m'importe de savoir pourtant^ c'est ce que Henri II a répondu à vos bonnes paroles.

— Hélas I Gabriel, dit l'amiral, Henri II n'a répondu qu'en m'interrogeant sur ce que vous étiez devenu. J'étais assez embarrassé de le lui dire. La lettre que vous aviez laissée pour moi en quittant Calais n'était guère explicite et me rappelait seulement ma promesse. J'ai répondu au

roi qu'à coup sûr vous n'aviez pas succombé, mais que, selon toutes les probabilités, vous aviez été fait prisonnier, et que, par délicatesse, vous n'aviez pas voulu m'en instruire.

— Et le roi alors?... demanda Gabriel.

— Le roi, mon ami, a dit : — C'est bi«ï ! Et un sourire de satisfaction a effleuré ses lèvres. Puis, comme j'insistais sur le mérite de vos faits d'armes et sur les obligations que vous avaient le roi et la France. — ^En voilà assez là-dessus, a repris Henri II, et, changeant impérieusement le sujet de la conversation, il m'a contraint à parler d'autre chose.

— Oui, c'est bien ce que je présumais I dit Gabriel avec ironie.

— Ami, du courage I reprit l'amiral. Vous vous rappelez que, dès St-Quentin, je vous avais prévenu qu'il ne fallait pas compter sur la reconnaissance des grands de ce monde*

— Ohl mais, dit Gabriel d'un air menaçant, le roi a bien pu vouloir oublier, alors qu'il m'espérait captif ou mort. Mais quand je viendrai tantôt lui rappeler mes droits en face, il faudra bien qu'il se souvienne !

— Et s'il persiste à manquer de mémoire ? demanda monsieur de Coligny.

— Monsieur l'amiral, dit Gabriel, quand on a subi quelque offense, on s'adresse au roi, qui vous fait justice. Quand le roi lui-même est l'offenseur, on n'a plus besoin de s'adresser qu'à Dieu, qui vous venge.

— D'ailleurs, reprit l'amiral, j'imagine que, s'il le fallait, vous vous feriez volontiers l'instrument de la vengeance divine?

— Vous l'avez dit, monsieur.

— Eh bien I reprit Coligny, c'est peut-être ici le lieu el le moment de vous rappeler une conversation que nous eûmes ensemble sur la religion des opprimés, et où je vous parlai d'un moyen sûr de punir les rois, tout en servant la vérité.

— Oh I j'ai cet entretien présent à la pensée, dit Gabriel ; la mémoire ne me fait pas défaut, à moi ? J'aurai peutêtre recours à votre moyen, monsieur, sinon contre Henri II lui-même, du moins contre ses successeurs, puisque ce moyen est bon contre tous les rois.

— Cela étant, reprit l'amiral, pouvez-vous en ce moment me donner une heure?

— Le roi ne reçoit qu'à midi. Mon temps vous appartient jusque-là.

— Venez donc avec moi là où je vais, dit l'amiral. Vous êtes gentilhomme, et j'ai vu votre caractère à l'épreuve, je ne vous demande donc pas de serment. Promettez-moi simplement de garder un secret inviolable sur les personnes que vous allez voir et les choses que vous allez entendre.

— Je vous promets un silence absolu, dit Gabriel.

— Suivez-moi donc, reprit l'amiral, et, si vous essuyez au Louvre quelque injustice, vous aurez du moins d'avance entre les mains votre revanche. Suivez-moi.

Coligny et Gabriel traversèrent le Pont-au-Change et la Cité, et s'engagèrent ensemble dans les ruelles tortueuses qui avoisinaient alors la rue Saint-Jacques.

vn.

UN PmLOSOPHE ET UN SOLDAT.

Coligny s'arrêta, au commencement de la rue Saint- Jacques, devant la porte basse d'une maison de pauvre apparence. Il frappa, un guichet s'ouvrit d'abord, puis la porte, quand un gardien invisible eut reconnu l'amiral.

Gabriel, à la suite de son noble guide, traversa une longue allée noire, et gravit les trois étages d'un escalier vermoulu. Lorsqu'ils furent arrivés presque au grenier, à la porte de la chambre la plus haute et la plus misérable de lamaison,Coligny frappa troiscoups contre cette porte, non avec la main, mais avec le pied .On ouvrit, et ils entrèrent.

Us entrèrent dans une chambre assez grande, mais triste et nue. Deux étroites fenêtres. Tune sur la rue Saint - Jacques, l'autre sur une arrière-cour, ne l'éclairaient que d'une lueur sombre. Pour tous meubles, il n'y avait là que quatre escabeaux et une table de chêne aux pieds tors. T.n. 4

ek LES DEUX DIANE.

A l'entrée de i*amiral, deux hommes qui paraissaient Taltendro vinrent à sa rencontre. Un troisième resta discrètement à l'écart, debout devant la croisée de la rue, et fit seulement de loin un profond salut à Coligny.

— Théodore, et vous, capitaine, dit Tamiral aux deux hommes qui l'avaient reçu, je vous amène et vous présente un ami, ami sinon dans le passé ou le présent, du moins, je le crois, dans l'avenir.

Les deux inconnus s'inclinèrent en silence devant le vicomte d'Exmès. Puis, le plus jeune., celui qui se nommait Théodore, se mit à parler à voix basse à Coligny avec vivacité.Gabriels^éloigria un peu pour les laisser plus hbres, et put alors examiner à son aise ceux à qui l'amiral venait de le présenter et dont il ignorait encore les noms.

Le capitaine avait les traits accentués et l'allure décidée d'un homme de résolution et d'action. Il était grand, brun et nerveux. On n'avait pas besoin d'être un observateur pour lire l'audace sur son front, l'ardeur dans ses yeux, l'énergique volonté aux plis 4^ ses lèvres serrées.

Le compagnon de cet aventurier hautain ressemblait plutôt à un courtisan : c'était un gracieux cavalier, à la figure ronde et gaie, au regard fin, aux gesU's élégans et faciles. Son costume, conforme aux lois de la mode la plus récente, contrastait singulièrement avec le vêtement, simple jusqu^à l'austérité, du capitaine.

Pour le troisième personnage, qui était resté debout et séparé du groupe des autres, malgré son attitude réservée sa puissante physionomie attirait d'abord l'attention j Tappleiir de son front, la netteté et la profondeur de son çoupd'œil indiquaient assez aux moins clairvoyans l'homn^e de pensée, et, disons-le tout de suite, l'homme de génie.

Cependant Coligny, après avoir échangé quelques paroles avec son ami, se rapprocha de Gabriel.

— Je vous demande pardon, lui dit-il, mais je ne suis pjis le seul maître ici, et j'ai dû consulter mes frères avant de vous révéler oti vous êtes, et en compagnie de qui vous êtes

— Et maintenant puis-jo le savoir? demanda (Jabriel.

— Vous le pouvez, ami.

— Où suis-je donc ?

'— Dans la pauvre chambre oh le tils du tonnelier de Noyon, où Jean Calvin, a tenu les premières réunions secrètes des réformés, et d'où il a failli sortir pour marcher au bûcher de FEstrapade. Mais il est aujourd'hui triomphant et tout-puissant à Genève ; les rois de ce monde comptent avec lui, et son seul souvenir suffît à faire resplendir les murs humides de ce taudis plus que les arabesques d'or du Louvre.

Gabriel en effet, à ce nom déjà grand de Calvin, se découvrit. Bien que l'impétueux jeune homme ne se fût guère occupé jusque-là de questions de religion ou de morale, cependant il n'eût pas été de son siècle si la vie austère et laborieuse, le caractère sublime et terrible, les doctrines hardies et absolues du législateur de la réforme, n'eussent préoccupé plus d'une fois son esprit.

Il reprit toutefois avec assez de calme :

— Et quels sont ceux qui m'entourent dans la Chambre vénérée du maître?

—Ses disciples, répondit l'amiral : Théodore de Bèze^ sa plume ; La Renaudie, son épée.

Gabriel salua l'élégant écrivain qui devait être l'historien des églises réformées, et l'aventuretix capitaine qui devait être le fauteur du Tumulte d'Amboise.

Théodore de Bèze rendit à Gabriel son salut avec la grâce courtoise qui lui était habituelle^ et, prenant à son tour la parole :

— Monsieur le vicomte d'Exmès, lui dit-il en souriant, bien que vous ayez été introduit ici avec quelques précautions, ne nous regardez pas, je vous prie, comme de trop dangereux et ténébreux conspirateurs. Je me hâte de vous déclarer que, si les principaux de la religion se réunissent en secret dans cette maison trois fois par semaine^ c'est uniquement pour se communiquer les nouvelles de la réforme, et pour recevoir soit les néophytes qui, partageant nos principes, demandent à partager nos périls^ soit ceux que, pour leur mérite personnel, nous serions jaloux d& gagner à notre cause. Nous remercions l'amiral de vous avoir conduit ici, monsieur le vicomte; car vous êtes cer** tes de ces derniers.

— Et moi, messieurs, je suis des autres, dit en s'avançant d'un air simple et modeste Tinconnu qui était resté jusque-là à l'écart. Je suis un de ces humbles songeurs que la lumière de vos idées attire dans leur ombre, et qui voudrait s'en rapprocher.

— Mais vous ne tarderez pas, Ambroise, à compter entn les plus illustres de nos frères, dit alors La Renaudie. Oui, messieurs, continua-t-il en s'adressant à Coligny et à de Bèze, celui que je vous présente, un praticien encore obscur, c'est vrai, encore jeune, comme vous le voyez, sera pourtant, j'en réponds, une des gloires de la religion, car il travaille et pense beaucoup; et, puisqu'il vient de luimôme à nous, il faut nous réjouir, car nous citerons bientôt avec orgueil parmi les nôtres le chirurgien Ambroise Paré.

— Oh I monsieur le capitaine I se récria Ambroise.

— Par qui maître Ambroise Paré a-t-il été instruit? demanda Théodore de Bèze.

— Par le ministre Chaudieu, qui m'a fait connaître monsieur de La Renaudie, répondit Ambroise.

— Et avez-vous abjuré déjà solennellement?

— Pas encore, répondit le chirurgien. Je veux élre sincère et ne m'engager qu'en connaissance de cause. Or, je conserve quelques doutes, je l'avoue ; cl, pour que je me donne sans retour et sans réserve, cortaias points me sont trop obscurs encore. C'est pour les éclaircir que j'ai souhaité connaître les chefs des réformés, et que j'irais, s'il le fallait, à Calvin lui-même ; car la vérité et la liberté sont mes passions.

— Bien dit I s'écria l'amiral, et, soyez tranquille, maître, nul de nous n'aurait garde de vouloir porter atteinte à votre rare et fière indépendance d'esprit.

— Que vous disais-je? reprit La Renaudie triomphant. Ne sera-ce pas là pour notre foi une précieuse conquête?.ï'ai vu Ambroise Paré dans sa librairiej je l'ai vu au chevet des malades, je l'ai vu môme sur les cbamps de bataille, et partout, devant les erreurs et les préjugés comme devant les blessures et les maladies des hommes, il est ainsi, calme, froid, supérieur, maître des autres et do luimême.

LES DKnX DIANE. ^

Gabriel reprit ici, tout ému de ce qu'il voyait et de ce qu'il entendait :

— Qu'on me permette de dire un mot : je sais maintenant où je suis, et je devine pour quels motifs mon généreux ami, monsieur de Coligny, m'a amené dans cette maison, où se réunissent ceux que le roi Henri II appelle des hérétiques, et considère comme ses mortels ennemis. Mais j'ai certainement plus besoin d'être instruit que maître Ambroise Paré. Comme lui, j'ai beaucoup agi peut-être, mais je n'ai guère réfléchi, hélas I et il rendrait service à un nouveau venu dans toutes ces idées nouvelles, s'il voulait lui apprendre quelles raisons ou quels intérêts ont acquis au parti de la réforme sa noble intelligence.

— Ce ne sont pas des intérêts, répondit Ambroise Paré ; car, pour réussir dans mon état de chirurgien, mon intérêt serait de m'attacher aux croyances de la cour et des princes. Ce ne sont pas des intérêts, monsieur le vicomte, mais ce sont, comme vous le disiez, des raisons; et, si les éminens personnages devant qui j'élève la voix m'y autorisent, je vous ferai comprendre ces raisons en deux mots.

— Parlez! parlez! dirent à la fois Coligny, La Renaudio et Théodore de Bèze.

— J'abrégerai, reprit Ambroise, mon temps ne m'appartient pas. Sache:?d'abord que j'ai voulu dégager l'idée de la réforme de toutes les théories et de toutes les formules. Ces broussailles une fois écartées, voici les principes qui me sont apparus et pour lesquels je me soumettrais assurément à toutes les persécutions...

Gabriel écoutait avec une admiration qu'il ne cherchait pas à cacher, ce confesseur désintéressé de la vérité. Ambroise Paré poursuivit :

— Les pouvoirs religieux et politiques, l'église et la royauté ont jusqu'ici substitué leinr règle et leur loi à la volonté et à la raison de l'individu. Le prêtre dit à chaque homme : crois ceci, et le prince : fais ceci. Or, les choses ont pu durer de cette façon tant que les esprits étaient enfans encore et avaient besoin de s'appuyer sur cette discipline pour marcher dans la vie. Mais, à cette heure, nous nous sentons forts : donc nous le sommes. Et cependant, le

eA LE8 DEUX DIANE.

prince et le prêtre, l'église et le roi, ne veulent pas se départir de Taulorité qui est devenue pour eux une habitudet C'est contre cet anachronisme d'iniquité que proteste, selon moi, la réforme. Que toute âme dorénavant puisse examiner sa croyance et raisonner sa soumission, c'est là, ce me semble, que doit tendre la rénovation à laquelle nous consacrons nos efforts. Est-ce que je me trompe4 messieurs ?

— Non, mais vous allez bien loin et bien avant, dit Théodore de Bèze, et cette audace de mêler aux questions morales les choses politiques...

— Ahl c'est justement cette audace-là qui me plaît à moi I interrompit Gabriel.

— Ehl ce n'est pas de l'audace, mais de la logique 1 re^ prit Ambroise Paré. Pourquoi ce qui est équitable dans l'Église ne le serait-il pas dans l'État ? Ce que vous admettez pour la pensée, comment le repousseriez-vous pour l'ao tion?

— n y a bien des révoltes dans les paroles hardies que vous avez prononcées, maître, s'écria Coligny pensif.

— Des révoltes? reprit tranquillement Ambroise* Oh t moi, je dis tout de suite des révolutions.

Les trois réformés s'entre-regardèrent avec surprise.

Cet homme est plus fort encore que nous ne le supposions, semblait signifier ce regard.

Pour Gabriel^ il n'oubliait pas Tétemelle pensée de sa vie, mais il y rapportait ce qu'il venait d'entendre, et il songeait.

Théodore de Bèze dit vivement à l'audacieux chirurgien :

— Il faut absolument que vous soyez des nôtres. Que demandez-vous?

— Rien que la faveur de vous entretenir quelquefois, et de soumettre à vos lumières les quelques difficultés qui m'arrêtent encore.

— Vous aurez plus, dit Théodore de Bèze, vous correspondrez directement avec Calvin.

— Un tel honneur à moi? s'écria -^mbroise Paré rougissant de Joie.

LES DEUX DIANB. 6T

— Oui, il faut que vous le connaissiez et qu'il vous connaisse, repartit l'amiral. Un disciple comme vous réclame un maître comme lui. Vous remettrez vos lettres à voire ami La Renaudie, et nous nous chargerons de les faire parvenir à Genève. C'est, nous aussi qui vous rendrons les réponses. Elles ne se ieront pas attendre. Vous avez entendu parler de la prodigieuse activité de Calvin; vous serez content.

— Ah I dit Ambroise Paré, vous me récompensez avant que j'aie rien fait. Comment donc ai-je mérité tant de faveur?

— En étant ce que vous êtes^ ami^ dit La Renaudie* Je savais bien que vous les séduiriez du premier coup.

— Oh ! merci, merci mille fois 1 reprit Ambroise. Mais, continua-t-il, il faut malheureusement que je vous quitte. Il y a tant de souffrances qui m'attendent I

— Allez I allez I dit Théodore de Bèze, vos motifs sont trop sacrés pour que nous voulions vous retenir. Allez I faites le bien comme vous pensez le vrai.

— Mais, en nous quittant, reprit Coligny, répétez-vous bien que vous quittez des amis, et, comme nous le disons de ceux de notre religion, des frères.

Ils prirent ainsi cordialement congé de lui, et Gabriel, en lui serrant la main avec chaleur, s'unit à ce témoignage d'amitié.

Ambroise Paré sortit, la joie et la fierté au cœur^ -— Une âme vraiment d'élite ! s'écria Théodore de BèzCi

— Quelle haine du lieu commun I reprit La Renaudie.

— Et quel dévoûment sans calcul et sans arrière-pensée à la cause de l'humanité? dit Coligny.

— Hélas I reprit Gabriel, comme à côté de cette abnégation mon égoïsme doit vous paraître mesquin, monsieur l'amiral! Je ne subordonne pas, moi, comme Ambroise Paré, les faits et les personnes aux idées et aux principes, mais, au contraire, les principes et les idées aux personnes et aux laits. La Réforme, vous ne le savez que trop, ne serait pas pour moi un but, mai<» un moyen. Dans votre grand combat désintéressé, je combattrais pour mon propre compte. Je le sens, mes motifs sont trop personnels

pour que j'ose défendre une cause si pure, et vou3 ferez très bien de me repousser dès à présent de vos rangs comme indigne.

— Vous vous calomniez certainement monsieur d'Exmès, dit Tiiéodore de Bèze. Lors même que vous obéiriez à des vues moins élevées que celles d'Ambroise Paré, les voies de Dieu sont diverses, et Ton ne trouve pas la vérité dans un seul chemin.

— Oui, dit La Renaudie, nous obtenons bien rarement des professions de foi comme celle que vous venez d'entendre, quand nous adressons à ceux que nous voudrions enrôler dans notre parti cette question : Que demandezvous?

— Eh bien I reprit Gabriel avec un sourire triste, Ambroise Paré, à cette question, a répondu : Je demande si réellement la justice et le bon droit sont de votre côté. Savez-vous ce que, moi, je demanderais ?

— Non, répondit Théodore de Bèze ; mais, sur tous les points, nous serions prêts à vous satisfaire.

— Je demanderais, reprit Gabriel : Etes-vous sûrs qu'il y ait de votre côté suffisamment de puissance matérielle et de nombre, sinon pour vaincre, au moins pour lutter î

De nouveau les trois réformés s'entreregardèrent avec surprise. Mais cette surprise n'avait plus la même signification que la première fois.

Gabriel les observait dans un mélancolique silence. Théodore de Bèze, après une pause, repartit :

— Quel que soit, monsieur d'Exmès, le sentiment qui vous dicte cette interrogation, je vous ai promis d'avance de vous répondre sur tous les points, et je tiens ma promesse. Nous n'avons pas seulement pour nous la raison, mais aussi désormais la force, grâce à Dieu I Les progrès de la religion sont rapides et incontestables. Depuis trois ans une église réformée s'est établie à Paris, et les grandes villes du royaume, Blois, Tours, Poitiers, Marseille, Rouen, ont maintenant les leurs. Vous pourrez voir vous-même, monsieur d'Exmès, le prodigieux concours qu'attirent nos promenades au Pré-aux-Clercs. Le peuple, la noblesse et la cour abandonnent les fêtes pour venir chanter avec nous

les psaumes français de Clément Marot. Nous comptons, Fan prochain, constater notre nombre par une procession publique, mais, dès à présent, j'affirmerais que nous avons pour nous le cinquième de la population. Nous pouvons donc nous intituler sans présomption un parti, et inspirer, je crois, à nos amis quelque confiance, et à nos ennemis quelque terreur.

— Cela étant, dit froidement Gabriel, je pourrai bien, moi, être avant peu au nombre des premiers, et vous aider à combattre les seconds. •

— Mais si nous avions été plus faibles ?... demanda La Renaudie.

— J'aurais cherché d'autres alliés, je Vavoue, répondit Gabriel avec sa fermeté tranquille.

La Renaudie et Théodore de Bèze laissèrent échapper un geste d'étonnement.

— Ah ! s'écria Coligny, ne le jugez pas, amis, avec trop de promptitude et de sévérité. Je l'ai vu à l'œuvre au siège de Saint-Quentin, et, quand on risque. sa vie comme il la risquait, on n'a point une âme vulgaire. Mais je sais qu'il lui faut accomplir un devoir sacré et terrible, qui ne laisse libre aucune part de son dévoûment.

— Et, à défaut -de ce dévoûment, je voudrais vous apporter du moins la sincérité, dit Gabriel. Si les événemens me déterminent à être des vôtres, monsieur l'amiral peut vous attester que je vous offrirai un bras et un cœur solides. Mais la vérité est que je ne puis pas me donner tout entier et sans calcul ; car j'appartiens à une œuvre nécessaire et redoutable que le courroux de Dieu et la méchanceté des hommes m'ont imposée, et, tant que cette œuvre no sera pas achevée, il faut me pardonner, je no suis pas lo maître de mon sort. La destinée d'un autre réclame, k toute heure, en tout lieu, la mienne.

-— On peut se dévouer à un homme aussi bien qu'à une idée, dit Théodore de Bèze.

— Et, dans ce cas, reprit Coligny, nous serons heureux, ami, de vous servir, comme nous serons fiers d© nous servir de vous.

m LES DEUX DUNEi

— Nos vœux vous accompagneront, et nos volontés vous aideront au besoin, continua La Renaudie.

— Ah ! vous êtes des héros et des saints! s'écria GabrîeL

— Seulement, prends-y garde, jeune homme, reprit l'austère La Renaudie dans son langage familier et grand 5 prends-y garde, quand une fois nous t'appellerons notre frère, il faudra rester digne de nous. Nous pouvons admettre dans nos rangs un dévoûment particulier ; mais le cœur se trompe quelquefois lui-même. Es-tu bien sûr, jemie homgie, que, lorsque tu te crois uniquement consaci*^ à la pensée d'un autre, aucune pensée personnelle ne se mêle à tes actions? Dans le but que tu poursuis, ès-tu absolument et réellement désintéressé? n'es tu conseillé étifin par aucune passion, cette passion Itit-elle la plus géiiéreuse du monde î

— Oui, reprit Théodore de Bèze, nous ne vous dëthdndôns pas vos secrets; mais descendez dans voire cœur, diteà^ nous que, si vous aviez le droit de nous en révélet tous les sentimens et tous les projets, vous n'éprouveriez d'embatras à aucun moment, et nous vous croirons sur parole.

— S'ils vous parlent ainsi, ami, dit à son tour l'amiral S Gabriel, c'est qu'il faut en efïet pour détendre les causes pures des mains pures ; sinon, l'on porterait malheur et à sa cause et à soi-même.

Gabriel écoutait et regardait l'un après l'autre ces trois hommes, sévères pour autrui comme pour eux-mêmes, qui, debout autour de lui, pénétrans et graves, l'interrogeaient à la fois comme des amis et comme des juges.

Gabriel, à leurs paroles, pâlissait et rougissait tour à tour.

Lui-même il interrogeait sa conscience. Homme tout d'extérieur et de mouvement, il s'était trop peu accoutumé sans doute à réfléchir et se reconnaître. En ce moment, il se demandait avec terreur si dans sa piété ûliale son amour pour madame de Castro n'avait pas une bien grande part ; s'il ne tenait pas autant à apprendre le secret de la naissance de Diane qu'à délivrer le vieux comte ; si enfin, en cette question do vie et de mort, il apportait autant (|e

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désintéressement qu'il en fallait, selon Goligny, pour cttôriter la faveur do Dieu.

Doute effrayant I si, par quelque arrière-pensée d'égoisimejj il compromettait vraiment devant le Seigneur le Sdlut Ide son père I

n f^missait dans sa pensée inquiète. Une circonstance, en apparence insignifiante, le rappela à sa nature, à l'action.

Onze heures sonnèrent à l'église Saint-Séverin.

Dans une heure, il serait en présence du roi I

Alors, d'une voix assez ferme, Gabriel dit aux réformés s

— Vous êtes des hommes de l'âge d'or, et ceux qui se croyaient le plus irréprochables, quand ils se comparent à votre Jdéal, se sentent troublés et attristés dans leur estime d'eux-mêmes. Cependant il est impossible que tous ceux de votre parti soient semblables à vous. Que vous, qui êtes la tête et le cœur de la Réforme, vous surveilliez sévèrement vos intentions et vos actes, cela est utile et nécessaire ; mais, si je me donne, moi, à votre cause, ce ne sera pas comme chef, ce sera seulement comme soldat. Or, les souillures de Tâme sont seules indélébiles ; celles de la main peuvent se liaver. Je serai votre main, voilà tout. Cette main courageuse et hardie, j'ose le dire, auriezvous le droit de la refuser î

— Non, dit Goligny, et nous l'acceptons dès cette heure, ami.

— Et je répondrais, continua Théodore de Bèze, qu'elle se posera aussi pure que vaillante sur la garde de son épée.

— Nous en voudrions pour tout garant, reprit La Renaudie, l'hésitation même qu'ont pu faire naître dans votre cœur scrupuleux nos paroles peut-être trop rudes et trop exigeantes. Nous savons juger les hommes.

— Merci, messieurs, dit Gabriel. Merci do ne pas vouloir altérer la conGance dont j'ai tant besoin dans la dure tâche que je vais remplir. Merci à vous surtout, monsieur l'amiral, qui, selon votre promesse, m'avez fourni d'avanco les moyens do faire payer un manque d© foi, même à un roi couronné. Il faut maintenant que je vous quitte, mes-

sieurs, et je no vous dis pas adieu, mais au revoir. Bien que je sois de ceux qui obéissent plutôt aux événemens qu'aux abstractions, je crois pourtant que ce que vous avez semé aujourd'hui en moi germera plus tard.

— Nous le souhaitons pour nous, dit Théodore de Bèze.

— Il ne faudrait pas le souhaiter pour moi, reprit Gabriel ; car, je vous Tai avoué, ce sera le malheur qui me donnera à votre cause. Adieu encore une fois, messieurs, je dois me rendre à cette heure au Louvre.

— Et je vous y accompagne, dit Coligny. J'ai à répéter à Henri II, devant vous, ce que je lui ai déclaré déjà, en votre absence. La mémoire des rois est courte, et il ne faut pas que celui-ci puisse oublier ou nier. Je vais avec vous,

— Je n'aurais pas osé vous demander ce service, monsieur l'amiral, dit Gabriel. Mais j'accepte votre oÉre avec reconnaissance.

— Partons donc, dit Coligny.

Quand ils eurc nt quitté la chambre de Calvin, Théodore de Bèze prit ses tablettes et y inscrivit deux noms : Ambroise Paré, Gabriel, vicomte d'Eœmès.

— Mais, lui dit La Renaudie, il me semble que vous vous hâtez un peu trop en inscrivant ces deux hommes parmi les nôtres. Ils no se sont nullemi.nt engagés.

— Ces deux hommes sont à nous, répondit de Bèze. L'un cherche la vérité, et l'autre fuit l'injustice. Je vous dis qu'ils sont à nous, et je l'écrirai à Calvin.

— La matinée aura été bonne pour la religion alors, reprit La Renaudie.

— Certes I dit Théodore, nous y aurons conquis un pro* fond philosophe et un valeureux soldat, une tôle puissante et un bras fort, un gagneur de batailles et un semeur d'idées. Vous avez raison, La Renaudie : la matinée est bon- UG, en effet

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ou LA GRACE DE MARIE STUART PASSE DANS CE ROMAN AUSSI FUGITIVEMEirr QUE DANS L'HISTOIRE

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