CHAPITRE XVI
A peu près en même temps que ceci se passait à Sainte-Hélène, dans l'Inde, par une nuit sans lune, à quelque distance d'Àrungabad, des ombres silencieuses se glissaient à travers les roseaux et les djengles , le long du Godavcri , vers une vieille pagode à demi ruinée.
C'était un temple de Shiva abandonne depuis la conquête anglaise; la nature, enhardie parla solitude, commençait à reprendre ses droits sur l'œuvre de la main humaine ; la poussière, entassée dans le creux des sculptures et mouillée par la pluie, avait préparé du terreau pour toutes les graines charriées par le vent ; les plantes pariétaires s'étaient accrochées aux parois grenues avec leurs cheveux, leurs vrilles et leurs ongles; des racines d'arbrisseaux , introduisant leurs pince* dans l'interstice des pierres, avaient lentement disjoint les blocs. Les mangliers, favorisés par l'humidité, multipliaient à l'cntour leurs arcades de feuillages. La verdure si vivace, si touffue et si luxuriante de l'Inde , noyait peu à peu le monument et faisait de la pyramide une colline.
Vaguement entrevue dans l'ombre avec son
profil ébréché et sa chevelure de broussailles, la pagode ruinée avait un aspect formidable et monstrueux : ce temple du dieu de la destruction , détruit lui-même, disait dans son silence des choses éloquennnent sinistres.
La porte principale, fermée par des palissades de madriers, des éhoulcments et des végétations inextricablement entortillées, devait faire croire que l'édifice était désert. Cependant des lueurs errantes paraissaient quelquefois aux ouvertures à demi obstruées, et semblaient annoncer des mouvements intérieurs. En effet, les ombres dont nous avons parlé se dirigeaient vers un point de la muraille, et là s'engloutissaient en rampant. Une énorme pierre déplacée leur donnait passage, et par des couloirs inconnus pratiqués dans l'épaisseur des murs , elles entraient dans le centre de la pagode.
Au fond d'une vaste salle soutenue par des colonnes trapues, cerclées de bracelets de granit, portant, comme des femmes, de triples rangs de perles sculptées, et coiffées, pour chapiteaux, de quatre tètes d'éléphant, s'élevait, dans une niche encadrée d'une riche bordure d'arabesques, la statue du dieu Shiva, idole très-ancienne que ses formes archaïques rendaient encore plus terrible. Sa figure respirait la colère et la vengeance. Deux de ses quatre bras agitaient le fouet et le