CHAPITRE XVII
désert, la mer continua à jouer avec l'arbre qu'elle déchiquetait.
Au jour marqué, lu Belle Jenny reparut à l'horizon : mais le ciel était sombre et menaçant. D'immenses nuages noirs se déployaient comme des draperies funèbres; l'Océan, remué jusque dans ses profondeurs, se soulevait et poussait des sanglots, el dans le vent semblaient gémir les strophes de désolation d'un chœur invisible ; on eût dit que les trois mille Océanides venaient pleurer sur le Titan!
Sainte-Hélène, au milieu de l'écume qui fumait autour d'elle comme les trépieds autour d'un catafalque, avait l'air plus lugubre encore que d'habitude. L'orage lui niellait au front un sinistre diadème d'éclairs.
Déjà des signes avaient eu lieu dans le ciel, comme à la mort de Jules-César et de Jésus- Christ. lue comète sanglante avail traîné sa queue au-dessus de l'île maudite, cl les nuages, incendiés par les fournaises du couchant, prenaient l'aspecl de grands aigles agitant dans la flamme leur envergure gigantesque. Mais jamais la nature, ordinairement si impassible, n'avait paru si palpitante, si effarée, si hors d'elle-même que ce soir-là.
L'Océan envoyait au ciel ses larmes amères, le ciel pleurait avec ses cataclysmes, et la tempête
résumait dans sa grande voix le cri de désespoir de toute l'humanité.
Quelque intrépide qu'il lût, sir Arthur Sidney se sentit troublé et découragé devant cette formidable tristesse des éléments. Que se passait-il donc pour mettre ainsi la nature en deuil? Quelle grande âme près de s'envoler en emportant avec elle la pensée du monde, quel Dieu en criant sur sa croix le Lamina Sabacthani des suprêmes convulsions , causaient cette immense ululation du vent et des flots? Il tremblait de se répondre, et, en entrant dans le canot, il était pâle comme un marbre, ses tempes ruisselaient de sueur froide, ses dents claquaient, et ce n'était certes pas le danger matériel qui le préoccupait.
Le canot hermétiquement fermé s'enfonçait dans les abîmes des vagues, remontait sur leur crête, et s'avançait tantôt plongeant, tantôt nageant, vers le rocher où avait eu lieu la dernière entrevue de Benedict et de Sidney. Une embarcation ouverte eût été infailliblement submergée. La difficulté était de ne pas se briser contre la muraille de granit, et d'atterrir juste sur la petite plage sablonneuse : Sidney et ses deux matelots faisaient les efforts les plus prodigieux. L'air commençait à leur manquer, malgré la précaution du tuyau ; leurs poumons se gonflaient dans leurs poitrines, cherchant le fluide vital. Leur