‹ Les deux étrilesChapitre 123 sur 142 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Sir Arthur Sidney, le cœur serre d'affreux pressentiments, les jambes chancelantes, s'appuyant au mur de la main, vacillant et comme i\ re du vin de sa douleur, suivit le flot de la foule sans trop savoir ce qu'il faisait.

Après quelques détours, un spectacle d'une majesté navrante s'offrit à ses yeux.

Couché dans son manteau de guerre plutôt comme mi soldat qui se repose pour la victoire du lendemain que comme un corps acquitté de la vie, Napoléon, étendu sur son lit de parade, revêtu de l'uniforme des chasseurs de la garde, la poitrine couverte de décorations et de plaques étincelantes, si bonne épée allongée près de son liane en amie fidèle , faisait son premier rêve d'éternité. Tue singulière expression de sérénité et de délivrance planait sur son masque de marbre pâle que les convulsions de l'agonie avaient respecté. Tout ce que l'ivresse du triomphe ou la douleur du revers, les fatigues de la pensée ou de la souffrance peuvent laisser de traces matérielles ou misérables sur le visage humain, s'était évanoui.

Ce n'était plus le cadavre d'un homme , mais la statue d'un dieu : l'enveloppe terrestre touchée par la mort laissait transparaître la portion (•('■leste ; le cachot était devenu un temple et la chambre funèbre un Olympe. Christ sur sa croix,

Prométhée sur son roc, n'eurent pas une tête plus noble et plus belle.

Grande âme impériale, oh! qu'avez-vous vu pendant ces premières heures de votre immortalité? Qui osa venir à votre rencontre pour vous mener à Dieu ? Alexandre , Charlemagne, Jules- César, votre bien-aimé Lannes, qui n'invoquait que vous en mourant, ou encore votre cher Duroc, ou bien quelque pauvre grenadier obscur de votre vieille garde, qui a trouvé son sang bien payé en voyant que vous saviez son nom ?

A cette vue, Sidney eut un éblouissement, les ailes du vertige battirent à grand bruit dans sa tète. Il fit quelques pas en chancelant, et, tombant à genoux à côté du lit de parade, il baisa cette main glacée qui avait tenu le sceptre du monde ; on le laissa faire, les baisers ne ressuscitent pas: seulement, comme il restait un peu trop longtemps abîmé dans sa douleur, on le poussa avec la crosse d'un fusil pour qu'il fit place à d'autres.

Il sortit livide , anéanti , pouvant à peine se traîner, plus semblable à un fantôme qu'à un homme, vieilli de vingt ans en une minute : ses yeux hagards erraient autour de lui tantôt vagues, tantôt se fixant sur un objet insignifiant avec une opiniâtreté puérile. L'Empereur mort, Sidney s'étonnait d'être encore vivant. Il trou-

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