CHAPITRE XVIII
terre pour prévenir de leur retour; mais ils se raviseront, et se dirent qu'il valait mieux tomber inopinément au milieu de la douleur générale. C'était une expérience philosophique à faire : on jugerai! ainsi de la force et de la sincérité des regrets. On verrait si la place laissée vide était déjà remplie . ou >i la fidélité avait été gardée en Europe comme en Afrique : Àmabel devait être en pleurs, Volmerange dévoré de remords. Cependant, s'il n'en ét;n'l pas ainsi? Si miss Vyvyan , choquée de l'inexplicable disparition de Benedict, lui avait retiré son cœur? et si Volmerange n'éprouvait pas le moindre regret d'avoir laissé choir sa femme dans la Tamise? Quel parti prendre? Nos deux innocents tartufes n'osaient pas eonvenir, dans leur l'or intérieur, qu'ils en seraient enchantés, et que le parti à prendre serait de continuer m s'aimer en se l'avouant, comme ils l'avaient fait depuis deux mois sans se l'avouer.
Ils laissèrent passer un ou deux vaisseaux allant de Calcutta à Londres, et enfin ils se décidèrent à monter sur le troisième, lin voilier, en bois de teck, doublé, cloué et cbevillé en cuivre, qui les mit en six semaines à Cadix, d'où ils continuèrent leur voyage par terre, visitant l'Andalousie, Séville, Grenade, Cordoue, sous cette commode dénomination de M. et madame Smith.
Tout le monde les croyait mariés. Quelques mauvaises langues, en les voyant si unis, prétendaient que c'étaient deux jeunes amants qui promenaient la lune de miel de leur bonheur. Leurs oreillers seuls savaient la vérité. Ils étaient éperdument amoureux , et l'ange de la pudeur eût pu assister à leur vie.
Seulement ils ne se dépêchaient guère de revenir, et de mosquée en cathédrale, d'alcazar en palais , de tertulia en course de taureaux , ils mirent quatre mois à traverser l'Espagne , et arrivèrent à Paris juste pour la saison d'hiver.
Quand ils n'eurent plus de prétextes plausibles à se donner pour tarder encore , comme ils étaient très-consciencieux, un soir ils se dirent:
— Ne serait-il pas temps d'aller à Londres et de voir si nous sommes aimés et pardonnes , ou remplacés et inaudits?
L'idée de revoir ce qu'ils prétendaient aimer le mieux au monde les rendit si tristes, qu'ils se sentirent près de fondre en larmes et de se jeter dans les bras l'un de l'autre pour ne plus se quitter. Mais la position devenait embarrassante , et sir Benedict Arundell ne pouvait plus toujours s'appeler M. Smith, et lady Edith Harley, comtesse de Volmerange, madame Smith, nom tout à fait prosaïque et vulgaire.
Le lendemain , ils demandèrent des chevaux