CHAPITRE PREMIER
intention, ajouta Geordie extrêmement affligé à celte idée qu'il ne se buvait rien.
— Je puis regarder boire sans fausser ma promesse, dit Jack, et même je n"en ai que plus de mérite, puisque je résiste à la tentation. Votre vin a une si belle couleur !
- Un vrai rubis liquide, monsieur; et quel bouquet ! les violettes du printemps n'en ont pas un plus fin ' dit l'hôtelier emporté par un mouvement lyrique et portant son verre sous le nez de Jack.
Jack huma tout l'arôme du vin par une aspiration profonde à laquelle succéda une expiration modulée en soupir.
On eût cru qu'il allait céder à un vin dont il appréciait si bien le mérite, et Geordie inclina le goulot de la bouteille sur le bord du second verre; mais Jack était un gaillard bien trempé et d'une volonté ferme. Il reprit possession de lui-même en un clin d'œil, et, portant à la figure du tavernier la montre qui marquait quatorze minutes et demie, il étendit sa large main découpée en éclanche de mouton d'un air de menace railleuse.
— Il y a encore trente secondes, cria Geordie d'une voix étranglée et lâchant de changer en ligne concave la ligne convexe de sa panse, chose difficile, pour ne pas dire impossible.
L'aiguille allait toucher la quinzième minute : déjà l'impitoyable Jack balançait sa main pour lui donner plus de volée, et Gcordie défendait sim) embonpoint par des croisements de bras plus compliqués que ceux de la Vénus pudique.
Par bonheur, le claquement de fouet de Liltle- John et le roulement de la berline vert-olive qui sortait de la cour vinrent mettre fin à cette situation embarrassante et pathétique. Jack laissa tomber sa main, Gcordie se redressa.
— J'avais dit quinze minutes, exclama Gcordie avec l'enivrement de la ponctualité satisfaite.
— Votre bedaine l'a échappé, dit Jack en montant dans la berline et en s'asseyant sans la moindre déférence sur les coussins de drap vert pur Lincoln.
— Où allons-nous, maître? demanda le postillon.
— Sortons d'abord du village, et je vous dirai ensuite quelle route il faut prendre , répondit Jack , qui ne se souciait sans doute pas de faire savoir à maître Gcordie et aux quelques oisifs amassés pour assister au départ de la berline le véritable but de son voyage.
Quand on fut sorti du village, Little-John, se retournant vers la berline, dit à Jack :
— Maître , faut-il prendre la route de Londres?