CHAPITRE XI
cédé plutôt à une fascination involontaire qu'à une sympathie.
Cette lecture envenimait encore les plaies de Volmcrangc, niais il avait besoin de la faire pour légitimer sa vengeance à ses propres yeux : après son action violente et terrible, un doute lui venait, non sur la certitude de la faute, mais sur la légitimité de la punition : cette forme blanche, descendant à travers l'ombre vers le gouffre noir du fleuve, lui passait toujours devant les yeux comme un remords visible. Il se demandait s'il n'avait pas outre-passé son droit d'époux et de gentilhomme , en infligeant une mort affreuse à un être jeune et charmant à peine au seuil de la vie. Quelque coupable que fût Edith, elle était tellement punie qu'elle devenait innocente.
Qui lui eût dit le matin que le soir il serait meurtrier, lui eût produit l'effet d'un fou, et cependant il venait d'immoler impitoyablement une femme sans défense, une femme dont il avait juré à la face du ciel et des hommes d'être le protecteur. La terrible exécution qu'il avait faite, bien que juste d'après les lois du point d'honneur, l'épouvantait et lui apparaissait dans son horrible gravité, et d'ailleurs sa vengeance n'eùt-elle pas dû commencer par le complice d'Edith? Cédant à la colère aveugle, il s'était
ôté, en tuant la coupable, tout moyen de remonter à la source du crime. C'était l'infâme séducteur dont ii aurait du arracher le nom à Edith, el qu'il eût eu plaisir à torturer lentement et avec la plus ingénieuse barbarie, car une mort prompte n'eût pas assouvi sa vengeance.
Puis, songeant aux liens qui rattachaient à l'association mystérieuse dont nos lecteurs ont pu voir la formule de serment, il s'indignait de cette autorité revendiquée après plusieurs années de silence, et, bien que le serment ne lui eût pas été extorqué, il sentait son indépendance se révolter contre cette prétention de disposer de lui. Il avait juré , il est vrai, mais dans l'enthousiasme de la jeunesse, de mettre toutes ses forces et toute son intelligence au service de l'idée commune; mais fallait-il pour cela abjurer les sentiments de son cœur, cesser d'être homme et devenir comme un bâton dans la main cachée?
II lui semblait saisir une coïncidence étrange entre le déshonneur d'Edith et ce rappel au serment prononcé. N'avait-on pas voulu , par ce coup terrible, le détacher des choses humaines, et profiter de son désespoir pour le jeter à corps perdu dans les entreprises impossibles?
Il se rappelait une phrase prononcée jadis par un des membres influents de l'association : « Dieu a mis la femme sur la terre de peur que