‹ Les deux étrilesChapitre 76 sur 142 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

parussent contempler ce panorama merveilleux avec la plus profonde attention, ne voyait absolument rien : l'ombre pâle d'Edith lui interceptait tout ce spectacle .

Sa fureur était tombée, et il se trouvait dans un tel état de prostration qu'un enfant eut eu raison de lui en ce moment-là ; toute sa vitalité avait été épuisée dans cette projection immense; il s'était vidé dans son crime; il essaya de se lever, mais ses genoux se dérobaient sous lui ; un nuage s'abaissa sur ses yeux; ses tempes se couvrirent d'une sueur froide ; il retomba au pied de son arbre.

Au même instant passait sur la route un homme d'une apparence honnête, et d'une mise simple, mais qui n'excluait pas la confortabilité; une de ces figures que l'on verrait mille fois sans les reconnaître , tant elles savent porter habilement le masque et le domino de la foule.

L'homme s'approcha de Volmerange, qui, excédé d'émotion et de fatigues, glacé par l'air de la nuit, était près de s'évanouir.

— Qu'avez- vous , monsieur? lui dit le passant d'un air d'intérêt ; vous êtes bien pâle et paraissez souffrir.

— Oh ! rien, une faiblesse, un étourdissement passager, répondit le comte d'une voix presque éteinte.

— Je bénis l'heureux hasard qui m'a fait passer par ici ; je suis médecin, et je rendais visite à une de mes pratiques de Primerosc-IIill ; j'ai ici de quoi vous réconforter, dit l'homme en tirant de sa poche un petit portefeuille assez semblable à la trousse des chirurgiens, et dont il sortit un flacon qui paraissait contenir des sels.

— En effet, je ne me sens pas bien, murmura Volmerange en laissant tomber sa tète.

L'officieux passant déboucha le flacon, d'où s'exhala une odeur pénétrante, et le mit sous le nez du malade. Mais la substance qu'il renfermait ne produisit pas l'effet qu'on en eût dû attendre ; au lieu de sortir de son évanouissement , Volmerange semblait s'y plonger plus avant, et les elforts qu'il avait faits pour aspirer l'odeur excitante paraissaient avoir épuisé le peu de forces qui lui restaient.

Le passant, qui s'était intitulé médecin, bien qu'il vit la pâmoison du malade se prolonger, continuait à lui tenir sous les narines le flacon qu'il eût dû retirer, voyant son effet inutile.

A la syncope paraissait avoir succédé la léthargie. Volmerange, les bras flottants, le tronc affaissé, la tête vacillant d'une épaule à l'autre , n'était plus qu'une statue inerte.

— Précieuse invention , murmura le bizarre médecin, très-satisfait du singulier résultatdcson

CHAPITKE XI. 107

assistance ; le voilà dans un état convenable ; il De sait plus s'il est au ciel, sur terre ou en enfer; on peut le prendre et remporter sans qu'il s'en aperçoive plus qu'un ballot ou un mort de huit jours. 11 irait en Chine comme cela. Mais avisons s'il passe quelque voiture où je puisse le loger. Et il s'élança au milieu de la route, comme pour voir de plus loin.

Il n'eut pas besoin de rester longtemps à son poste d'observation. Une voiture de place se dirigeant vers Londres d'un train inconnu aux cochers de fiacre continentaux apparut avec un rayonnement et un tonnerre de roues à l'horizon du chemin.

Le prétendu médecin fit signe au cocher. La voilure était vide, et l'automédon fit approcher son char du tertre où gisait Volmerange.

— Aidez-moi, dit le faux médecin, à mettre ce gentilhomme dans votre voiture; il a trop bu à souper de vins d'Espagne et de France, et il s'est endormi sous cet arbre dans sa petite promenade matinale. Je le connais et vais le reconduire chez lui.

Le cocher aida le passant à loger Volmerange dans le cab sans faire la moindre observation, car le fait d'un gentilhomme ivre n'est pas assez rare pour étonner. Seulement le cocher, en remontant sur son siège, soupira mélancoliquement

en lui-même à cette réflexion : « Est-il heureux ce lord d'être gris de si bonne heure! »

Cet axiome formulé, il lança sou cheval dans la direction indiquée par l'homme, qui lui avait désigné une maison située le long d'un de ces roads qui succèdent aux rues sur les confins de Londres.

Au bout de quelques minutes, la voiture s'arrêta devant un mur dans lequel était coupée une petite porte verte dont le boulon de cuivre reluisait comme l'or. Des arbres à moitié cileuillés, qui dépassaient le chaperon de la muraille, indiquaient qu'un jardin assez vaste séparait la maison de la rue.

L'homme qui avait administré à M. de Volmerange le cordial à l'effet stupéfiant tira le bouton, et sonna plusieurs fois, séparant ses coups par des intervalles qui paraissaient avoir une signification réglée d'avance.

Un domestique vint ouvrir; l'homme lui dit deux mots à l'oreille ; le domestique rentra dans la maison, et bientôt reparut suivi de deux compagnons à teint olivâtre et à figure bizarre, qui prirent Volmerange et l'emportèrent dans un pavillon de forme ronde, formant au coin du corps de logis une de ces tourelles assez fréquentes dans l'architecture anglaise.

Le cocher, largement payé, s'en alla, trouvant

CIIAPITIIE XI. 169

l'aventure toute simple : il avait, dans la nuit, reporte chez eux ou ailleurs quatre ducs ou marquis dans un état pour le moins aussi problématique que celui de Volmerange.

Comme ayant achevé sa mission , l'homme au flacon se retira aussi , après avoir écrit sur un carré de papier qu'il déchira de son portefeuille quelques mots moitié en chiffres , moitié en caractères d'une langue inconnue, qu'il remit au domestique qui était venu ouvrir.

La maison dans laquelle on avait apporté Volmerange avait un aspect d'élégance et de richesse qui excluait toute idée de vol et de guet-apens. Une vérandah blanche et rose jetait son ombre découpée sur un perron de marbre blanc ; des glaces sans tain, et d'une seule pièce, posées audessus des cheminées, laissaient transparaître d'énormes vases de la Chine remplis de fleurs. La cage de cristal d'une serre immense, dans laquelle le salon du rez-de-chaussée paraissait se continuer, tenait sous cloche une vraie foret vierge; les lataniers, les bambous , les tulipiers, les jamroses, les lianes, les passiflores, les pamplemousses, les raquettes s'y épanouissaient avec une violence toute tropicale, brandissant les dards, les coutelas, les griffes de leurs feuillages monstrueux et féroces , faisant éclater leurs calices comme des bombes de parfums et de

couleurs, et palpiter les pétales de leurs fleurs comme les ailes des papillons de Cachemire.

Les deux laquais basanés déposèrent Volmerange, toujours endormi, sur un divan, et se retirèrent en silence, n'ayant pas 1 air autrement surpris de l'arrivée de ce personnage, que sans doute ils voyaient pour la première fois.

Il y avait déjà quelques minutes qu'il reposait, toujours sous l'influence du narcotique , et personne ne paraissait.

La pièce où il avait été déposé offrait dans son ameublement, d'une simplicité élégante, quelques particularités qui eussent pu guider les suppositions de l'observateur; une fine natte indienne recouvrait le plancher , et sur la cheminée se contournait une idole de la Trimourti mystique représentant Brahma , Wishnou et Shiva ; un bouclier de peau d'éléphant, un sabre courbe, un crid malais et deux javelines formaient trophée le long de la muraille. Ces détails caractéristiques, et moins bizarres à Londres que partout ailleurs, semblaient indiquer la demeure d'un nabab enrichi à Calcutta, ou d'un chilien haut employé de la compagnie des Indes.

Bientôt une portière de brocart se souleva et donna passage à une figure étrange : c'était un vieillard de haute taille, un peu courbé, qui s'avançait en s'appuyant sur un bâton aussi blanc

CHÀPITnE XI. 171

que l'ivoire: sa face maigre, desséchée et comme momifiée, avait la teinte du cuir de Cordouc ou du tabac de la Havane; de larges orbites de bistre cerclaient ses yeux creux et brillants comme des yeux d'animal, et dont 1 "âge n'avait point éteint une seule étincelle; son nez courbé en bec d'aigle était presque ossifié, et ses cartilages endurcis luisaient comme un os; ses joues caves, sillonnées de rides profondes, adhéraient aux mâchoires , et ses lèvres bridaient sur des dents que l'usage du bétel avait rendues jaunes comme de l'or; les jointures des mains, presque pareilles à celles des orangs-outangs, se plissaient transversalement comme le cou-de-pied des bottes à la hussarde.

Une petite perruque rousse, de celles dites chiendent, recouvrait cette tète hàléc, brûlée et comme calcinée par le. soleil, couvant les passions et le feu dévorant d'une idée fixe; sous le bord de cette perruque scintillaient deux anneaux d'or mordant le lobe d'une oreille semblable à un bout de vieux cuir.

A voir ce spectre jaune plissé, feuilleté comme un livre, si sec, que ses jointures craquaient en marchant , comme celles des genoux de don Pèdre, on l'aurait cru, non pas centenaire, mais millénaire. Il accusait un nombre d'années fabuleux, et pourtant ses prunelles, seuls points

vivants dans sa face morte, étincclaient de jeunesse. Toute la vigueur de ce corps anéanti, et conservé sur terre par une volonté puissante, s'y était réfugiée.

Si Volmerangc eût pu secouer l'invincible torpeur qui l'accablait et le retenait dans un sommeil hébété, il eût frémi en voyant cet être fantastique glisser vers lui avec une allure de fantôme, et il se serait cru en proie aux épouvantements du cauchemar : malgré son large habit noir, sa culotte et ses bas de soie que n'eût pas désavoués un ministre prêt à monter en chaire, costume tout à fait contraire à l'emploi d'apparition, le vieillard semblait arriver directement de l'autre monde.

Aucun sentiment de malveillance ne paraissait cependant l'animer, et il se dirigea du côté du divan d'un air aussi visiblement satisfait que le permettaient son teint de Pharaon empaillé et les milliers de rides que dessinait son sourire dans sa figure antédiluvienne.

Il tenait encore à la main le papier sur lequel l'homme, en remettant Volmerangc au domestique, avait griffonné quelques lignes en signes mystérieux, et le contenu sans doute était de nature à lui être agréable, car en le relisant une dernière fois avant de le jeter au feu , il dit à demi-voix :

Page 1