CHAPITRE XI
— Vraiment, ce garçon est très-intelligent, il faudra que j'avise à récompenser son zèle.
Cela dit , il s'assit près de Volmcrange, attendant que l'effet du narcotique se dissipât; mais, voyant que le jeune comte ne s'éveillait pas encore, il appela ses laquais basanés, et le fit déposer sur un lit de repos dans une salle voisine.
Cette salle, ornée et meublée avec une extrême magnificence, rappelait les fabuleuses splendeurs des contes orientaux. Aucun palais d'Hyderabad ou de Bénarès n'en contenait assurément une plus riche et plus splendide.
De légères colonnes de marbre blanc, entourées d'un cep de vigne, dont les feuilles étaient figurées par des semences d'émeraudes et les grappes par des grenats, soutenaient un plafond fouillé, ciselé, découpé, écartelé de mille caissons pleins de fleurs, d'étoiles, d'ornements fantastiques et touffus comme la voûte d'une forêt.
Sur les murailles courait une frise contenant les principaux mystères de la tbéogonic indienne: on y voyait taillé tout un monde de dieux à trompes d'éléphant , à bras de polype, tenant à la main des lotus, des sceptres, des fléaux; des monstres, moitié hommes, moitié animaux, aux membres feuillus et contournés en arabesques, symboles mystérieux de profondes pensées cosmogoniques.
Malgré leur rôideur hiératique et la naïveté enfantine de leur exécution, ces sculptures avaient une vie étrange, les complications de leurs enlacements les faisaient fourmillera l'œil, et leur
donnaient comme une espèce de mouvemcnl immobile.
De larges portières de damas broché d'or tombaient à plis puissants, et remplissaientrinlerstice des colonnes.
Un tapis, cpie ses dessins compliqués et ses palmeltcs de mille couleurs faisaient ressembler à un châle de cachemire tissu pour les épaules d'une géante, couvrait le plancher de sa moelleuse épaisseur.
Autour de la salle régnait un divan bas, couvert d'une de ces étoffes merveilleuses où l'Inde semble attacher avec de la soie les nuances brillantes de son ciel et de ses fleurs.
Un jour doux et laiteux, tamisé par des vitres dépolies, versait à ces magnificences asiatiques des lueurs vagues estompées encore par un imperceptible nuage de fumée bleuâtre provenant des parfums brûlés sur les cassolettes aux quatre coins de la salle, et donnait à cette salle, déjà surprenante par elle-même, un aspect tout à fait féerique ; derrière cette gaze vaporeuse, les ors, les grenats, les cristaux, les saillies des sculptures, avaient des phosphorescences et des illumi-
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nations subites de l'effet le plus bizarre. Un morceau de bas-relief frise par la lumière semblait se mettre en marche; une colonne pivote sur elle-même et se tord en spirale; et soit cpie les arômes des fleurs exotiques , jaillissant des grands \ascs, eussent un effet vertigineux, soit cpie les parfums des cassolettes continssent quelques-unes de ces préparations enivrantes dont l'Inde a l'habitude et le secret, au bout de quelques minutes tout prenait, dans cette salle fouillée en pagode, la physionomie indécise et changeante des objets entrevus dans le rêve.
Le personnage bizarre dont nous avons tout à l'heure esquissé les traits venait de reparaître après une courte absence , mais il était débarrassé de ses habits noirs et de sa défroque européenne ; un turban artistement roulé avait remplacé sur son crâne rasé la perruque de chiendent; deux lignes blanches faites avec la poussière consacrée rayaient son front faine; un anneau de brillants scintillait suspendu à sa cloison nasale ; une robe de mousseline descendait de ses épaules à ses pieds avec des plis droits auxquels le corps qu'ils recouvraient n'imprimait, pas la moindre inflexion, tant était grande la maigreur du vieillard.
Cette tète cuivrée entre ce gros turban et cette longue robe blanche produisait le contraste le
plus étrange. Ces deux blancheurs avaient rendu à ce masque bistré son obscurité indienne.
On eût dit un dévot sortant de la caverne d'Eléphanta ou de la pagode de Jaggernaut, pour la solennité de la promenade du char aux roues sanglantes.
Il se tenait debout à côté du lit de repos, épiant le moment où, la force de la drogue soporifique n'agissant plus, Volmerange se réveillerait de son assoupissement.
Déjà celui-ci avait à demi soulevé ses paupières, et, à travers l'interstice de ses cils, aperçu vaguement les colonnes aériennes, le plafond vertigineux de la salle, et le vieil Indien planté près de lui comme un fantôme, le regardant avec ces yeux obstinés dont vous poursuivent les personnages des rêves; mais il n'avait pas pris ce qu'il voyait pour un retour à la vie réelle, et il se croyait encore errant dans les chimériques pays du sommeil. S'être évanoui au pied d'un arbre sur la colline de Primerose-Hill, et revenir à soi sur un divan de cachemire, dans une salle du palais d'Aureng-Zeb, au fin fond de l'Inde, à trois mille lieues de l'endroit où l'on a perdu connaissance, il y aurait eu de quoi étonner un cerveau moins ébranlé que celui de Volmerange. Il restait donc immobile, ne sachant s'il veillait ou s'il dormait, et cherchant à renouer le fd