CHAPITRE XII
L'architecture de la salle, les parfums de la madhavi, le costume du vieil lndou, l'éclat éblouissant de la jeune fille, éveillaient en lui des réminiscences endormies : la figure même de la belle créature affaissée à ses genoux dans une attitude d'adoration amoureuse ne lui était pas complètement inconnue, quoiqu'il fût sûr de la voir pour la première fois : où s'étaient-ils rencontrés ? dans le monde des rêves ou dans quelque incarnation antérieure? C'est ce qu'il n'aurait su dire. Pourtant un essaim confus de pensées bourdonnait autour de sa tète, et il lui semblait avoir vécu longtemps avec celle qu'il regardait depuis quelques minutes à peine.
Le vieux fantôme à figure jaune et à robe blanche paraissait avoir compté sur cet effet, et il fixait avec une persistance étrange ses yeux flamboyants sur Volmerange pour suivre ses mouvements intérieurs. Apparemment le comte ne manifesta pas assez vite ses émotions au gré de Dakcha (c'est ainsi que se nommait l'Indien), car il fit signe à la jeune fille de prendre la parole. Cher seigneur, dit celle-ci dans cet idiome indostani plein de voyelles et doux comme de la musique, ne vous souvient-il plus de Priyamvada ?
Les sons de cette langue qu'il avait parlée aux Indes dès son enfance, et qu'il avait négligée depuis qu'il habitait l'Europe, ne présentèrent d'à-
bord à ses oreilles qu'un murmure mélodieusement rhythmé, et il lui fallut un peu de temps pour en saisir le sens : il avait compris l'air avant les paroles.
— Priyamvada, dit-il lentement et comme pour se donner le temps de se ressouvenir , Priyamvada... celle dont le langage a la douceur du miel... Non , je ne un; la rappelle pas... pourtant il me semble... Oui, c'est cela : j'ai connu autrefois une enfant, une petite fille.
— Dix ans écoulés ont fait une jeune fille de l'enfant née de la sœur de votre mère.
■ — Ah! c'est toi à qui je donnais pour jouer de petits éléphants d'ivoire, des tigres de bois sculpté et des paons de terre cuite peints de mille couleurs. Priyamvada, ma cousine au teint doré, j'avais un peu oublié cette parenté sauvage.
— Je ne l'ai pas oubliée, moi, et j'honore en vous le dernier de cette race de rois qui ont eu des dieux pour ancêtres et se sont assis sur les nuages avant de s'asseoir sur des trônes...
— Quoique votre père fût Européen, ajouta Dakcha, une seule goutte de ce sang divin transmise par votre mère vous fait le fds de ces dynasties qui vivaient et florissaient des siècles avant que votre froide Europe fût sortie du chaos ou émergée des eaux diluviales.
— Vous êtes l'espoir de tout un peuple, ajouta