CHAPITRE XII. 18a
Priyamvada de sa voix musicale et caressante, avec un accent d'indicible flatterie.
— - Moi, l'espoir de tout un peuple! quelle étrange folie! répliqua Volmerange.
— Oui, Priyamvada a dit la vérité, ajouta Dakeha en s'inclinant et en croisant sur sa poitrine osseuse ses mains décharnées et noires comme les pattes d'un singe ; vous êtes désigné par le ciel à de grands destins. Touché des souffrances de mon pays, je me suis voué [tendant trente ans aux plus effroyables austérités pour obtenir sa grâce des dieux ; né riche, j'ai vécu comme le plus pauvre paria ; j'ai traité si durement ce misérable corps, qu'il ressemble à ces momies desséchées depuis quarante siècles dans les syringes de l'Egypte, car j'ai voulu détruire cette chair infirme pour que l'âme dégagée pût remonter à la source des choses et lire dans la pensée des dieux. Oh! j'ai bien souffert, continua-t-il avec une exaltation croissante; et le don de voir, je l'ai chèrement payé. La pluie a fait ruisseler ses torrents glacés et le soleil ses torrents de feu sur mon corps immobile, dans la position la plus gênante. Mes ongles ont, en poussant, percé mes mains fermées; brûlant de soif, exténué de faim, hideux, souillé de poussière, n'ayant plus rien d'humain, je suis resté là, bien des étés, bien des hivers, objet d'épouvante et de
pitié : les lerinitcs bâtissaient lotir cité à côté de moi; les oiseaux du ciel faisaient lotir nid dans mes cheveux hérissés en broussailles; les hippopotames cuirassés de fange venaient se frotter à moi comme à un tronc d'arbre; le tigre aiguisait ses griffes sur mes côtes, me prenant pour une roebe; les enfants cherebaient. à m'arracher les yeux, en les voyant luire comme des morceaux de cristal dans ce tas de fançc inerte. Le tonnerre m'est tombé une fois dessus, sans pouvoir interrompre mes prières. Aussi Brahma, Wishnou et Sbiva ont-il pris ma pénitence en considération, et la vénérable Trimourti , lorsque, mon temps achevé, je suis allé la consulter dans les cavernes d'Elépbanta, a-t-elle daigné me dire trois fois, par les bouches de sa triple tête, le nom du sauveur prédestiné.
En tenant cet étrange discours, Dakcba semblait s'être transfiguré ; sa taille voûtée s'était redressée, ses yeux étincelaient d'entbousiasme, une lumière intérieure éclairait sa face brune; ses rides avaient presque disparu , et la jeunesse de 1 âme, amenée à la surface, voilait momentanément la décrépitude du corps.
Volmerange surpris l'écoutait avec une sorte d'effroi respectueux, et Priyamvada, saisie d'admiration, prit le bord de la robe du saint homme et la baisa religieusement : pour elle Dakcba était