‹ Les deux famillesChapitre 11 sur 20 · MON PARADIS · texte numérisé non relu

MON PARADIS

Roinance.

Mon paradis! ohjoulc niapeiiséc, Mon paradis ! ne te vcrrals-je pas î

A le chercher ma pauvre ame est lassée, Et j'ai perdu mes jours avec mes pas . Mon paradis ! ah ! j'y rêve sans cesse ; Il est pour moi Tasile de l'ainour.

Quand je l'appelle, il s'éloigne, il me laisse, Et je l'invoque et la nuit et le jour.

A ce moment où commence la vie D'ardens transports, de chaleureux désir , Quand tout égare, et quand tout fait envie, Et que pleurer est encor un plaisir ; Alors s'offrit dans le charme d'un songe Le paradis aussitôt envolé ; Que de bonheur me donna ce mensonge.

Qui seul, hélas ! plaît au pauvre exilé.

Etait-ce un rêve, était-ce un vrai fantôme ? Eclat perdu qui fuyait dans les airs.

Mon paradis ! reste mon seul royaume ! Ma solitude est ce monde pervers ; Où te chercher ? dans ta trace charmante Sera-ce toi qui brilles au soleil ; Me fuiras-tu sur la vague écumante Comme tu fuis à mon triste réveil ?

Lorsque la nuit a de sa mante obscure Couvert les cieux; ici, je crois te voir,

Quand le matin brille sur la verdure.

Vas-tu répondre à mon ardent espoir?

Mais te voilà, quel beau jour t'environne ! Mon paradis ! toi, mes constans amours ! Et de tes pleurs quand mon front se couronne, Encor tu fuis ! sera-ce pour toujours ?, . .

Aristide avait achevé sa romance et Rose n'arrivait pas, car c'était elle qu'il attendait ; il redoutait dans la circonstance actuelle, que celte jeune fille ne se mit en obstacle entre Lucienne , et lui , réellement épris de la villageoise, il aurait payé de la moitié de sa fortune de pouvoir la conserver au litre de sa maîtresse, et dans cette pensée il avait sollicité un rendezvous. Ne pouvant commander aux événemens, il s'était vu contraint d'indiquer celui-là le jour où Ion demandait pour lui mademoiselle de Pamiers; ainsi , lors qu'il eût dit se trouver a Saint-Félix pour

recevoir la réponse que son aïeul rapporterait; il était à errer dans la campagne, agité de mille sentimens divers et sans trop se rendre compte des sensations qui le dévoraient.

Impatient du temps perdu, il comment çail a craindre que Rose n'eût pu venir le rejoindie, lorsqu'enfin elle parut. Pour venir à lui plus vite, elle avait descendu la côle des Moulins , laissé à sa droite le faubourg de Castelnaudary et évité les rencontres de la ville, ainsi que celles des boulevards ; aussitôt qu'Aristide l'eut aperçue, il courut a elle et l'abordant, il tacha que ce fut en exprimant sur sa physionomie autant d'inquiétude que de satisfaction. La villageoise, elle aussi tourmentée de la phrase écrite par laquelle ce rendezvous avait été sollicité , ne se montra pas avec son hilarité ordinaire; quelque chose

de sombre couvrait son joli front, a peine si elle laissa à son amant le loisir de lui répéter ces phrases toutes faites depuis le commencement du monde et qui se transmettent avec une exactitude religieuse de génération en génération ; elle s'empressa de le questionner sur le motif de cette rencontre.

— Comment oserai-je vous apprendre, répondit-il, un fait qui brise mon ame et qui me rend bien malheureux ; je croyais n'avoir qu'à me réjouir du retour de mes parens , et leur présence a détruit mes rêves de bonheur pour l'avenir.

— Que vous ont- ils dit? demanda Rose, déjà vivement troublée.

— L'immense fortune qu'ils viennent deréaliscr , leur a permis d'espérer l'obtention d'une alliance à laquelle, au fond de leur ame, ils étaient fort attachés de-

puis long-temps ; nous avons appris hier au soir, mon frère, ma sœur et moi, que sans notre consentement on avait disposé de nous , Théodebert doit épouser la fille d'un sénateur , Matliilde , le vicomte de

Pamiers , et moi , Rose ; moi ah!

plaignez votre ami ; je dois prendre pour femme celle que vous aimez le mieux , votre sœur do lait, votre protectrice la comtesse Lucienne.

Dès les premiers mots de cette confidence, Rose en avait deviné la fin, mais en même temps si on lui eût dit de nommer sa rivale, elle en aurait présentécent avant de désigner celle-là. Néanmoins, le coup ne lui fut pas aussi rude que l'avait présumé Aristide, il put le deviner li la sorte d'impassibilité de la jeune fille dont les yeux néanmoins se remplirent de larmes.

— J'aurais du, repliqua-t-elle , me convaincre avant de vous écouter , que jamais vos parens ne consentiraient à me prendre pour leur fille , et notre pauvreté ne serait pas un titre à nous les rendre favorables j mais aujourd'hui si vous m'aimez autant que vous le dites, je peux rassurer votre cœur : vous ne courez aucun danger par la déniarclie qui est faite aujourd'hui, car vous ne serez jamais le mari de ma bonne Lucienne.

La conviction avec laquelle Piose parlait, et la nouvelle fâcheuse qu'elle apportait si naïvement , irrita et blessa péniblement Aristide ; il tâcha de déguiser son dépit sous une apparence joyeuse , et demanda d'où, provenait cette assurance que la démarche de son aïeul serait repoussée.

— J'ai tort , répartit-elle , de vous apprendre ce qui est un secret pour tous ,

hors pour moi. Madame la comtesse , à qui tant de jeunes nobles ont fait la cour, et qu'elle a toujours repoussés, a fini pourtant, par aimer, elle aussi, et c'est votre frère.

— Mon frère! lui, mon rival.

- — Il me semble qu'il ne l'est pas , seriez-vous amoureux de Lucienne?

— Non, sans doute, répondit Aristide averti de son imprudence ; seulement, je suis blessé du mystère que Théodebert a fait a mon amitié.

— Cela vous prouve sa discrétion ; car il aime autant qu'il est aimé. Que de fois j'ai entendu ma bonne amie répéter son nom avec plaisir; et que moi-même, alors, j'étais heureuse à la pensée que pent-élre un jour je deviendrais ainsi doublement sa sœur.

— Assurément cela sera, ma belle llosej

je vous avais appelé ici pour conjurer de ne pas m'accuser de la de'marche de mes parens ; et maintenant que je suis assuré qu'elle sera sans succès, je rentre dans ma tranquillité première,

— Dans ce cas, répondit la jeune fille, je ne pense pas comme vous j sans doute vous ne devez pas craindre qu'on vous fasseépouser Lucienne; mais un autre mariage sera possible, et alors. . .

— Alors j'aurais fait comme à celui-ci, je m'y serais opposé ; car je ne veux que vous , oui , que vous, ma Rose ; et pourtant, suis-je aimé autant que je vous chéris? ne me refuserez-vous pas ce que je vous demande^ Nous pourrions si facdcment causer lorsque chacun dort à riiôtel d« Pamiers.

— Oui, vous y entreriez secrètement, et cela, pour que la chose devint le scan-

dale de toute la ville ; je ne suis qu'une simple paysanne, et pourtant je mourrais de douleur s'il me fallait entendre re'péter sur mon compte ce qu'à cette heure on répand avec tant de malice sur celui de voire sœur.

— De ma sœur. . . qu'est-ce que cela signifie ? que dit-on à son sujet ? que savez-vous ? quelle langue infernale. . .

— Ah! Sainte Notre-Dame de Septembre ! s'écria Rose toute honteuse; quoi! est-ce moi qui vous apprendrai les événemens de l'autre nuit ?

— Quels événemens? demanda Aristide en redoublant de véhémence . Vos gens de Saint-Félix ont des langues diaboliques. Qu'ont-ils pu dire pourtant sur ma sœur?

En réponse à ceci , Piosc raconta exactement , et sans omettre la moindre circonstance, tout ce que des langues en-

venimées avaient ajouté aux premières médisances. Rose , en sortant de l'hôtel de Pamicrs, s'était trouvée au milieu d'un groupe de confrèresses du Saint-Sacrement , et chacune s'était fait un cas de conscience de lui taire la moindre particularité d'un événement et des circonstances qu'on y rattachait , et qui formaient avec lui une masse de faits capables de fournir matière à défrayer de longues veillées.

Aristide, de son côté, écoutait avec une attention extrême; son ame se partageait entre la jalousie que lui inspirait Théodebert, et la colère qu'il ressentait du procédé déloyal de Sylvère; dans la vengeance qu'il se préparait à en tirer, il voyait un moyen confus de punir le* bonheur de son frère ; déjà même il se promettait de parvenir à brouiller les deux familles , si Lucienne ne lui devait pas appartenir. Pour

tout conduire k bien , il fallait retourner a Saint-Félix , et pour cela se séparer de Rose . Bien assuré que celle-ci ne le soupçonnait encore d'aucune perfidie, il employa les ressources de son esprit supérieur, les expressions delà passion la plus tendre h épaissir le voile dont il couvrit les yeux de la villageoise , et sous le prétexte banal de craindre que leur rencontre ne fût suspectée ; il laissa Rose poursuivre sa route vers la métairie de Norelle, tandis que lui reprenait le sentier qui l'amènerait au pied de la baute colline sur laquelle nos pères assirent le puissant chàtifeu de Saint-Félix.

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