UN VÉRITABLE AMI
C'est déjà connaître et goûter une forte portion des délices du ciel, qufe de rencontrer dans cette terre un ami véritable.
(Recueil de Maximes) .
, Après avoir quitte le salon où la famille était réunie avec MathilJe , le vicomte de Pamicrs, devenu le plus malheureux des hommes, parce qu'il avait perdu saproj)rc estime, et qu'il s'était blessé dans soo
amour réel , demeura pendant quelques minutes dans un état voisin de la folie ; marchant au hasard, montant, descendant Tescalier de sa maison , ouvrant, fermant des portes, et parcourant plusieurs chambres sans but, sans besoin, etsans s'arrêter dans aucune , telle fut sa première occupation. Tout rempli encore de ce qu'il venait de confier à Malhilde^ certain d'être à la fois haï et mtpiisé de la seule personne qui eût encore parlé à son cœur, il se demanda si la mort ne serait pas préférable a ce cruel état. Cette question sinistre lui rappela le billet de Théodebert, et au lieu de frémir à la pensée de ce qui pourrait résulter d'une visite faite en ce moment au jeune Saint-x\urèle , il ne ressentit qu'une joie, celle d'avoir trouvé le moyen de sortir de la vie.
Dès lors^ suspendant celte course inté-
rieure,ilse détermina à devenir le porteur de la réponse qui lui avait été demandée tantôt; en conséquence, il quitta le logis sans que ses parens le soupçonnassent en position de les abandonner ; il traversa la rue de l'Église , et passa sous la place couverte, garnie alors de promeneurs. Son aspect les surprit-, plus d'un se rappelant les faits et gestes de la matinée, eut peur que ce ne fut vers lui que le Vicomte se dirigeât pour en obtenir , soit une explication embarrassante, soit une satisfaction qui ne l'eût pas moins agité.
La terreur fut panique", le Vicomte était tellement perdu dans ses idées , qu'il ne s'arrêta avec aucun ; il heurta presque MM. Achille de Lamothe-Langon et Ilugène Croux , ses intimes ; il ne vit pas le premier, habillé pourtant du superbe costume de fantaisie qu'avaient adopte les jeu-
nés Toulousains désignés pour former la garde d honneur que le maire offrirait a l'empereur Napoléon , et le second qui , doué par la nature, s'était élevé lui-même, et réunissait aux qualités les plus honorables une instruction, fruit glorieux de son étude opiniâtre.
L'un et l'autre, amis de cœur de Sylvère, remarquèrent sa distraction ; et , comme tous les assistans , s'étonnèrent de le voir entrer dans la maison des Lapeyrel. On avait tant jasé depuis deux jours sur ces deux familles que, par instinct, on frémissait des conséquences inévitables que devaient avoir pour elles deux les propos et les commérages de tous leurs concitoyens. Le bel Achille de Lamotlie-Langon , ainsi désigné dans sa jeunesse , à cause de sa beauté peu commune , de l'élégance de sa taille , de, ses talons et de sa galanterie
chevaleresque , se douta que le Vicomte n'avait pu pénétrer dans ce logis que pour ychercheruii adversaire j aussi, lui, s'en rapprocha-t-il sans affectation, mais danslebut de s'offrir en second à propos k son ami.
Comme Sylvère entrait par la porte de la ville , madame Saint-Aurèle sortait par celle des boulevards. Ce fut avec une joie mélancolique qu'il apprit cet incident ,• jamais départ n'avait plus à propos interrompu une liaison quil se promettait de ne plus poursuivre ; cette absence soulevait une forte portion du poids énorme sous lequel son cœur était écrasé.
Certain de ne pas rencontrer Aristide , dont il savait la course aventureuse, car il avait deviné le motif de la visite que Rose faisait dans ce lemps-là à ses jiareiis. Redoutant la piésence de l'aïeul on du père de sa victime infortunée; il se iiàla
de monter l'escalier, et il se glissa par un couloir secret clans la chambre oii il espérait rencontrer Thëodebert.
Son attente ne fut pas trompée ; celui qu'il venait chercher était seul et debout j il tenait dans ses mains une épée dont il examinait la lame, soit en touchant la pointe du bout du doigt , soit en la faisant ployer dans toute son étendue. Thëodebert, en même temps , portait son attention à suivre de l'œil dans la campagne sa mère qui^ en calèche, descendait la rue du Faubourg de Revel , afin de tourner sous les Trois-Moulins pour prendre la route d'Auriac, qui était celle de Toulouse, alors embranchement à celle de Saint-Julia des gras capous (des chapons gras).
Sylvère put donc s'avancer et atteindre son ami avant que ce dernier s'en fût aperçu. Averti par un bruit léger, Théo-
debert se retourna , vit , reconnut le Vicomte, et ses joues rougirent, et ses dents mordirent involontairenrient sa lèvre inférieure j en même temps il posa sur son lit l'arme brillante avec laquelle il jouai! , et puis s'en écarta sans affectation.
— Vous m'avez demandé, se mit adiré Sylvère , et je suis accouru a vos ordres , mon ami«
— Je n'aurais pas osé prendre une liberté pareille , répliqua Théodebert solennellement au sans-façon amical de Sylvère. Je m'étais seulement hasardé à solliciter de M. le vicomte de Pamiers l'explication ou le démenti d'une lettre odieuse.
— • Je ne le vois que trop, dit Sylvère à son tour et tandis que sa vive douleur s'unissait à ses paroles, je suis destiné à tout perdre h la fois; ainsi , de tant de biens que je possédais ce matiii , des pa*
rens tendres, des amis bienveillans , une femme. • . il ne me restera rien.
— A qui la faute , qui d'eux ou de vous sera le coupable? Certes, je vous défie d'avoir pu douter de mon affection , vous savez combien vous m'étiez cher naguère ; vous ressouvenez-vous encore de ma tentative ici même, dans cette chambre, pour vous faciliter, ce que je croyais être le but de vos souhaits, la possession légitime de ma sœur? Et cela, je l'avoue, dans la pensée de vous avoir triplement en qualité de frère. D'abord je l'étais de votre choix, car j'avais sauvé la comtesse Lucienne ; vous le seriez devenu une seconde fois par votre mariage avec Mathilde; et quant à 'a troisième... celle-ci ne peut plus être, un autre dont le bonheur m'a devancé... Mais à quoi bon ces phrases sans liaison, ces paroles inutiles? Je ne
les continue pas qu\\ n'y ait entre nous deux qu'un seul cas à déterminer. Que vous semble de la lettre anonyme ? Etesvous réellement sorti de cette maison par une fenêtre et pendant la nuit, vous à qui nul n'eût osé en fermer les portes? Répondez-moi , Sylvère , et ceci je l'exige de votre honneur.
— Théodebert, répliqua impétueusement Tinterpellé , que puis-je vous dire? quel éclaircissement vous donnerai -je ?
Aucun. ]Nierai-jc ce qui est trop certain? la réputation de votre sœur n'est-elle pa§ perdue par ma faute ? Mais , me répondrez-vous , puisque vous l'aimez, il y a un remède à votre imprudence : mon père, mon aïeul vous accordent Matliilde ; vos parens ne se refusent pas à nous contenter ; que ne vous hâtezvous de proclamer votre prochaine union
dans toute la ville? Ne vous sera-t-elle pas douce, vous aimez ma sœur? Elle
obéira sans répugnance Voila ce
qui sortira de votre bouche. . . et de la mienne il ne s'en échappera que propos incohérens, qu'expressions extravagantes, qu'un refus infâme, fondé sur rien, que rien ne motive; et, pour vous étonner encore davantage, dussiez-vous me croire le plus lâche des hommes, apprenez , Théodebert, que je viens vous déclarer mon opposition à tout rapprochement, à tout combat entre nous. Ma conscience ne me permettrait pas de me défendre; car que deviendrai-je , si malheureusement j'étais le vainqueur ? Ainsi donc , un duel entre nous serait non une attaque honorable à l'un et Ii l'autre , mais un assassinat où vous seriez le meurtrier et moi la victime.
dr
— Vous êtes fou, Sylvèrc que se
passe-t-il donc en vous? Mathilde vous aime, puisqu'elle vous reçoit nuitamment dans sa chambre...
— Théodebert ! !
— Vous m'avez paru brûler pour elle du même amour; elle vous est accordée ave-c une si belle fortune , que le manquement de naissance en est répare'e. La chose est telle , que vos proches , eux si fiers, et avec droit, de la grandeur de leur maison , conscnlci»t non-seulement à ce mariage, mais encore venez-vous de m'apprendre à un second avec ma famille. Et à ce moment, vous, si loyal, faites une action blâmable, vous refusez de la réparer ; et pis encore, vous, dont on ne soupçonnait pas la bravoure, en jnanquc et me fait l'aÛVont de me ciiangor en assassin, moi qui m'attendais à jouer
le beau rôle de protecteur naturel de votre victime.
— Plût a Dieu que je fusse insensé !
les remords du moins ne déchireraient pas mon ame! Cher ami, jamais je n'ai joui plus pleinement de toutes mes facultés morales !
— Sylvère , Sylvère , mon ancien ami, mon frère de choix, je vous en conjure, ne m'accablez pas dans ce que j'ai de plus cher. Quoi! vous savez que j'adore Lucienne, que la vie de celui qui est né de son même sang lui est plus précieuse que la sienne, et vous voulez me contraindre à me séparer d'elle à jamais? Quoi! plus fatal à mon amour qu'Aristide , qui du moins l'ignorait, vous tenterez cruellement de le briser en moi , car enfin j étais frère avant que d'être amant. Je suis le jeune chef d'une famille nouvelle, qui a
d'autant mieux besoin de se rendre vénérable, que la jalousie lui refuse tout titre au respect. Que dirait le public, si, en me rejetant sur mon amour, je laissais souiller le nom que je porte? Ne serait-ce pas me replonger volontairement dans la boue dont la malice humaine nous fait sortir? Pesez vous-même ma situation; elle est cruelle, délicate surtout. Mais si je ne suis pas gentilhomme, je me sens digne de l'être, puisque tous les sentimens de mon ame veulent impérieusement que je laisse ^lémir l'amour et que je coure à la vengeance de la nature outragée...
Oui, Sylvère, puisque vous refusez la maiu de ma sœur, un duel entre nous devient inévitable ; vous ne voulez pas qu'il ait lieu, vous présentez votre poitrine à mon cpée , votre tète a mon pistolet,
espérant sans doute me désarmer par cette ir. i3
abnégation totale. Croyez-moi , cette conduite ne vous servira aucunement.
— Tiiéodebert , ah ! que vous êtes cruel,
^T- Je suis juste. . . vous avez déshonore ma sœur, je rendrai la pareille à la vôtre; j'emploierai les mêmes moyens : il me suffira de l'apparence , et moi aussi l'on me verra sortir , à l'approche de l'aube et par une fenêtre , de l'hôtel de Panîiers .
— Mon Dieu ! dît Sylvère en croisant ses mains avec chaleur.
— J'insulterai dans la rue votre aïeul, je ferai un outrage si sanglant à la Baronne de Paraiers, à ses filles, je cracherai... un soufflet...
— Allons ! allons ! s'écria le Vicomte tout hors de lui , allons sur le champ de bataille, où votre fureur veut ma mort ;
allons-y, vous me faites frémir... Et pourtant, barbare, je vous le re'pète, vous ne serez pas mon vainqueur , j'emporterai dans la tombe la triste joie de vous rendre mon assassin... Que tardez- vous?
vous avez là deux épe'es, des pistolets! Sortons !
— Des témoins nous manquent.
— Ils seront inutiles.
— Au contraire, ils seront très nécessaires à constater ce qui se passera. Vous voulez me charger d'un meurtre abominable ; il ne me plaît pas, pour satisfaire votre délire que rien ne motive, d'accepter une qualification tellement odieuse, lorsque je veux me présenter sur le pré en vengeur de ma famille , indignement oppressée par un insensé. Je ne sais si avant la nuit j'aurai pu avoir mon second ; celui auquel je réserve ce triste
emploi habite Revel ; je vais courir à sa rencontre. Demain matin, à six heures précises , à peine fcra-t-il jour , je me trouverai dans la carrière de la Métairie des Clausades 5 choisissez les armes.
— Celles que vous voudrez; peu m'importe !
— Non, monsieur, vous déciderez ce point.
— Eh! bien, le pistolet.
— Vous renoncez ainsi à l'arme du gentilhomme ?
— Oui, car je suis un dégradé de noblesse .
— Mon frère ! mon frère I cruel ami , s'écria Théodebert en se jetant au cou du Vicomte et en le baignant de ses larmes, que s'est-il donc passé, quelle rigueur du destin pèse-t-elle sur vous ? car ce qui a lieu n'est pas naturel : vous éles vertueux,
homme d'honneur, vous aimiez ma sœur ; est-ce sa fatale imprudence qui vous éloigne d'elle ? Mathilde a donc bien été coupable, et vous... malheureux! notre honte vous offrait-elie donc un bien vif attrait ?
— Oh! que ma position est étrange!
Est-il possible de la supporter, et que je ne puisse parler que je doive vous refuser toute lumière? N'importe, sachez bien que votre sœur est un ange, que jamais elle ne m'a fait aucun sacrifice, qu'elle est pure de cœur et de corps; et lorsque je ne serai plus, je vous conjure de l'assurer que je suis mort ayant son nom sur mes lèvres et son souvenir dans mon cœur.
— Que vous me rassurez, mon ami. . .
qui donc alors vous empêche d'épouser
ma sœur? est-oe l'éclat produit par son étourderie?
— rse Taccusez pas ; elle est innocente.
— La rendez-vous responsable de votre propre tort? Allons, soyez sage, tout peut s'accommoder encore: je rétracte des paroles arrachées par une colère légitime; laissez-moi espérer le bonheur pour nous tous ; promettez-moi de ne plus refuser INIalhilde.
— Je vous tromperais, si je venais à prendre cet engagement; d'ailleurs, votre sœur elle-même périrait maintenant, plutôt que de me nommer son mari.
- Elle!
— Oui, Théodebert, elle-même, votre sœur aura dorénavant envers moi un dégoût, un éloignement, un mépris, dont la véhémence, loin de diminuer, augmentera de jour en jour; tout m'en répond, et je
vous Tassure. Au reste , adressez-vous à elle, parlez-lui , et sa réponse vous confirmera ce que je vous révèle.
— Oh! en vérité, répliqua Théodebert avec impatience , il y a sous tout cela quelque chose d incompréhensible ; j^ai beau mettre mon esprit à la torture , je ne peux percer le voile qui nous environne... Ah!... quel trait de lumière...
Mon Dieu! si je voyais la réalité... oui... oh I oui, c'est cela! je sais tout. Mathilde est innocente, mais vous bien criminel; et je ne m'étonne plus de la haine et du dépit quelle vous porte : je l'excuse»...! Sylvère, est-ce possible que vous soyez entré dans notre maison en pleine nuit et avec ce dessein odieux?
— A votre tour, Théodebert, dit le Vicomte^ qui soudainement sentit à la fois son visage blêmir, ses cheveux se hérisser,
une sueur glacée suindre de son corps, ses lèvres blanchir, et ses dents claquer, prenez garde à la faute que vous allez commettre ; il est tel secret dont l'importance est telle , qu'il ne peut être su que de deux personnes; et pour la troisième, qui le surprend, qui le devine ou le reçoit, se chance en un arrêt de mort.
— La; subornation d'un valet ou d'une femme de chambre , qui vous aurait introduit pendant les te'nèbres de la nuit avant-dernière, ne rentre pas dans cette terrible catégorie qu'il vous a plu de me signaler.
Les paroles du jeune Saint-Aurèle déchargèrent d'un poids énorme le cœur du vicomte de Pamiers. A mesure que celuilà s'énonçait, celui-ci, respirant, sentait son sang recommencer sa course dans ses veines réchauffées, ses joues se couvrir
d'un vermillon juvenille... Le scrutateur s'e'tait fourvoyé; la joie qu'il en ressentit fut si entière , qu'il ne s'opposa pas à la dernière demande qui lui fut faite, celle de ne faire aucun acte hostile contre lui, de ne point sortir de la ville avant d'avoir revu Thëodehert, son ami.
— Oui, lui fut'il dit, c'était aux dépens de mon bonheur, de mes afifectioiis que je devenais votre ennemi. Ce rôle, pénible à jouer, m'est odieux; et assurément je n'y rentrerai qu'après avoir épuisé toutes les voies possibles de conciliation; j ai bonne espérance de triompher du courroux vertueux de Malhildc : alors, \olre répugnance exislei a-t-elle ?
— Théodebert...
— Pas un mol de plus; oui, laisczvous , le temps de déchirer lame de ceux qui vous aiment ne renaîtra que trop tôt,
peut-être. Abstenez-vous, jusque-là, de toute parole offensante , et laissez faire à l'union de l'amour et de Tamitié.
Théodebert avait tant d'impatience de retrouver sa sœur, il se figurait tant n'avoir qu'a vaincre du dëpit en celle-ci, que l'avenir se rencontra a lui paré de couleurs brillantes, qu'il mit presque Sylvère à la porte de son appartement ; il redoutait une parole imprudente, un geste offensant qui eût rallumé une colère que lui voyait dorénavant si aisée à faire disparaître ; lui aussi , et sur les pas de son père, courut vers Tbotel de Pamiers.