‹ Les deux famillesChapitre 13 sur 20 · UNE RENCONTRE · texte numérisé non relu

UNE RENCONTRE

Il y a toujours dans les événeniens de la vie , quelque circonstance inattendue, qui renverse tous les projets de la sugcsse liuniaine.

(Recueil de Maximes.)

Le vicomte Sylvcrc, également quitta la

maison Lapeyrelle cœur gonflé de regrets,

et avec le désespoir aigu de ne pas s'ctrc

armé des le premier instant du prétexte

menteur auquel son créateur Théodebert

donnait une aussi haute croyance. Oui , certes, si d'abord il eût dit qu'à l'aide d'une intelligence subalterne il s'était introduit dans le logis de sa maîtresse, et que n'ayant pu pénétrer dans la chambre de Malhilde, il était descendu par la l'enêtre avec le concours de sa complice, il aurait anéanti l'importance du scandale ; a. lui seul en aurait été la facilité^ et plus que jamais il fût demeuré le maître de son funeste secret.

Oui, Mathilde eut été innocentée pleinement, et en s'accusant, soi, d'irréflexion , de manque de réserve et de délicatesse , il n'aurait pas eti besoin de faire à la jeune fille le terrible aveu qu'il ne lui appartenait plus de reprendre, et qui les séparait à jamais. Rempli donc de cette triste pensée, il sortit par la porte du boulevard afin d'aller errer dans la campagne , évi-

tant ainsi !a rencontre du jeune gentilhomme ( le garde d'honneur ), quil'attendaildu côté de la place, afin de s'offrir à lui en qualité de second dans le duel qui devait avoir lieu , et dont le retard étonnait déjà tant , que certains, empressés à mal juger le prochain, attaquaient déjà la loyauté du Vicomte et des deux Lapeyrel.

Au moment où, comme Sylvère, sous Tempire de ses réflexions , tournait sur le plateau étroit de la promenade publique appelé le Fou//e^ (le Follet), et au-dessus duquel montait vers les cicux la masse énorme de la tour du château, il se vit , abordé par deux jeunes gens 5 Tun , son camarade d'enfance, et du beau nom de Sévcrac , l'autre, lié avec le dernier, venait de dire adieu à l'école de Sorcze ; il s'appelait Andreau, et appartenait à une fu-

mille de bonne bourgeoisie, dont plusieurs branches étaient établies dans les environs.

Sylvère fut contrarié de leur rencontre} mais les éviter était impossible; les quitter brusquement se pouvait encore moins : il en eût résulté des dépits, des aigreurs qui, en province , tardent peu à se changer en haines héréditaires. Contraint donc de refouler en soi ses pensées, il revint au monde habité , et répondit par de Taffection aux témoignages d'amitié du chevalier de Séverac , et , par une urbanité parfaite , aux politesses un peu outrées de M. Léon Andreau.

L'un et l'autre étaient instruits du grand scandale qui devait diviser deux familles inipoi tantes ; la richesse et la grandeur de la naissance les mettant presque sur le même rang. Le chevalier de Séverac évita

d'amener la conversation sur ce texte.

tiOuis Anclreau , moins réfle'chi , ayant aperçu Aristide qui montait la côte du Thouron, se tournant vers Sylvère :

— Monsieur le Vicomte , dit-il, si vous ue vous souciez pas de frayer avec le jeune Saint-Aurèle , je vous préviens qu'il va arriver sur nous lout-a riieure, car il gravit le sentier de Thouron.

— Je ne vois pas pourquoi rapproche de M. Aristide m'obligerait à vous abandonner ; hier encore nous étions amis } ce matin on est venu en son nom • . .

Sylvère , emporté par son irréQexion , s'en aperçut U temps; et craignant de révéler un secret de famille où celui dont on parlait jouerait un rôle peu agréable , il s'arrêta à propos , et , reprenant sa phrase :

— Oui , ce matin on est venu en son

— 2/tO —

nom nous donner l'assurance de son sincère altachement ; je me flatte que celuici ne dépendra pas de quelques malignes calomnies d'ailleurs. . ,

La vue du buste d'Aristide , qui de'passait déjà le tertre presque sous les pieds des trois compagnons d'enfance , arrêta les mots dans la bouche de Sylvère ; le trio s'arrêta et laissa le loisir au nouveau venu de monter sur le boulevard j il avait déjà vu le Vicomte, et il arrivait à lui avec un plan tout arrêté.

Les révélations de la villageoise avaient éclairé l'esprit d'Aristide sur plusieurs points importans ; il ne pouvait plus ignorer l'amour de son frère pour Lucienne, et que celle-ci payait Théodebert d'un tendre retour ; il savait en outre que tous les Pamiers, vouant à Théodebert une affection fondée sur ses qualités, l'admettraient

sans obstacle dans leur famille, tandis que lui, Aristide , par un sort contraire, ne rencontrerait dans cette maison que des ennemis. La preuve de ceci lui était démontrée par tout ce que Rose lui avait conté ; ainsi , pensait-il, sou aïeul aurait remporté un refus à sa demande j refus cependant vite adouci par la proposition d'accepter pour petit-fils et neveu Théodebert, ce qui conviendrait autant aux proches de ce dernier.

Déjà une telle croyance avait aigri singulièrement le cœur d'un amant ambitieux. Le refus probable qui lui avait été fait de Lucienne, et la cerlitudc que la comtesse chérissait Théodebert lu^ montrait un mur de diamant élevé entre elle et lui. Que restait-il h fiirc dans cette triste occurrence : broudler les deux familles , les exciter réciproquement ; et

n. IG

combien la chose se présentait favorable , grâce au terrible inci('ent qui était survenu.

Sylvère, qui pouvait obtenir sans peine Mathilùc (le ses parens , avait p<éfcré la devoir à un crime ; il s'était mis eu position de déshonorer sa femmo future ; et, de plus, la faute commise , il refusait de la réparer. Jamais circonslance plus heureuse ne pouvait s'offrir ; il fallait ^a saisir et remployer; un duel entre le Vicomte et lui, Aristide ; duel où tout l'intérêt se reporterait sjr le dernier, romprait , par son résultat un mariage insupportable au jeune hom.iie. Si le Vicomte était tué , les Pamiers ne voudraient plus d'alliance avec les Lapryrel ; et si, aucontiaire, c'était lui qui restât sur le champ de bataille , il counaissait assez sa mère pour pouvoir emporter au tombeau Tiissurance que désor-

mais elle s'opposerait a lont jamais a un marir^equ' lui cloiinsiail pour bru celle dont le frè^e a:'raiL lue son (^Is cliéri.

C'e'Laic avec de telles clisposilions , de pareils calculs, el ùes pensées si Tuiiestes, qu'Aristide allait aboider son a.icien ami ; SyU 'iC, de son côte, se rappelant la sortie rcceiîie de Pi03e de l'iiôlel des Pamiers , sachant qu'Aristide IraVaillail a la séduire en même le,Tips qu'il faisait ocmander Lucienne à sespc-re.is, n'avail que trop de motifs de lai en vouloir, et demeurait persuadé (^ue I2 mumenl eu it venu d'une explication commandée par les circonstances. D'adleurs, lui ?ussi présumait qu'Aristide ne consentirait pas à ce qu'il se refusât a épousci- sa soeur ; el, puisqu'un com')at devenait indispensable entre lui et un La()eyrel , il n. îcrciit cent fois rourir les ch mces avec Aristide , qu'il n'aimait

pas, qu'avec Theodeberl, auquel plus d'un nœud rattachait.

Telles étaient donc les dispositions plutôt hostiles que bienveillantes avec lesquelles l'un et l'autre s'abordèrent en ce moment. Arislide d'abord débuta par complimenter Louis Andreau de sa sortie de Sorèze , puis il dit quelques mots polis au chevalier de Séverac , et , ces préliminaires de convenances terminés, il poursuivit en ces termes:

— En vérité, messieurs, jamais rencontre inespérée n'a pu m'élre plus agréable, et surtout me venir plus à propos ; j'ai depuis ce matin quelques éclaircissemens à obtenir du vicomte Sylvère, Je ne me flattais pas de le trouver avec vous ; puisque le sort m'a si bien servi , vous serait-il agréable de me suivre Ta-bas.

Et sa main désigna leThouron.

— Je "VOUS suivrai sur la montagne Noire, répondit Sylvère impétueusement; aussi bien avais-jc à mon tour des questions à vous faire. Allons , messieurs, suivons M. de Saint-Aurèle.

Le chevalier de Séverac et M. Andreau,' soupçonnant la portée de ces divers propos, cherchèrent à se récuser j cela leur fut impossible, et malgré eux ils accompagnèrent les superbes ennemis. Ce qui leur rendit le consentement plus facile fut que, ne voyant poiiit d'armes aux mains de leurs compagnons , ils espérèrent de pouvoir toujours apporter des obstacles U un duel que nécessairement il faudrait remettre au lendemain ; car on allait s'enfoncer dans la campagne , le soleil était prêt à se couclur, et lu nuit larderait peu à venir.

Tous quatre descendirent rapi^lcmcnt

la côte du Thouron par son sentier abrupte ; arrivés auprès de la fontaine, Sylvère et Arist'c''e marchcrent en avant , se dirigeant vers l'u lieu qui à l'avance leur était cornu, et avant d'y parvenir ils eiireîit ensemble (a conversalion suivante.

Le Vicomte fut le premier a l'ouvrir.

— Aristide, dit-il , m'apprent'rez-vous commeui il peut se Taire que votre aïeul vienne en voire nom offrir à ma œur un mariage, tandis que voire amour se manifeste envers la jeune Morel.

— Lt vous, mon: eur de Pamiers, me direz-vous la caîse, qui, c-iprès vous avoir fiùi pas er ?vcc ma sœur une nuit entière, vous porte main tenant à ne plus vouloir l'époiîser ?

— Vous adinettez vraie une calomnie,

— N'en faites-vous pas autant?

— Quoi ! vous n'avez pas eu tout-àrheure un r^nJez-vous dans ces environsci avec ma sœur de lait.

— Quoi' hier matin vous n'êtes pas sorti de notre logis par une des fenêtres du rez-de-chaussée qui s'ouvrent sur le boulevard.

— Mathilde est innocente , je le jure sur l'honneur.

— Rose est-elle aussi coupable ? je ne la vois au moins qu'en plein jour et en plein champ; en dircz-'^ous autant de tha sœur ?

'':2 Et vous aspirez h la main de Lucienne?

— Et vous repoussez celle de ma sœur?

— Monsieur de Saint-Aurcle, ccoutezmoi.

— Volontiers , monsieur le "Vicomte , mais à charge de revanche.

— Le sein de la même mère ayant nourri Lucienne et moi, ainsi que les enfans de Pierre Merci, et celui-ci, par sa très noble conduite pendant la tourmente révolutionnaire , nous ayant rendu véritablement ses obligés, il en est résulté que les deux familles n'en font qu'une, quoique placés bien inégalement dans la société. Rose en outre a été élevée chez nous, et dès-lors nous devons veiller à son avenir, vous paraissez le compromettre, le menacer, et j'ai voulu m'eutendre sur ce point avec vous ; on est venu tantôt vous proposer en qualité de petit-fils U mon aïeul et à mou aïeule ; ni l'un ni l'autre ne vous a repoussé, la Comtesse est demeurée maitresse de sa personne, et ce sera avec elle seule que vous aurez ii vous expliquer^ maïs

au moment où vous nous faisiez cet honneur, j'ai acquis la preuve que vous tentiez de plaire à Rose ; serait-ce elle que vous voulez épouser 2 Dans ce cas, pourquoi rechercher en apparence une seconde femme .

— Mon Dieu , nionsieur î pourquoi ?

mais afin de suivre volie exemple j vous êtes très bon à imiter, n'avez- vous pas aimé ma sœur , car je me plais a croire que votre poursuite était sincère, cl maintenant ne refusi'Z-vous pas de la recevoir de mes païens ; vous sera-t-il permis ce que vous interdirez aux autres?

— Jenerefui>e pas celle qui m'aurait renduheureux; c'est elle, oui, elle-même, qui tout-à-i'iieure encore chez mes proches, a d/îclaré qu'elle ne serait jamais à nioi.

— Ah! ah! Kh bien ! cette folle suit votre exemple.

— Monsieur

— - A mon tour , permettez , s'il vous plaît, e'coutez-moi Lien: IMiîLhilde, sage, eslimée, pn(!lque, ;> tout perdi! par votre faute; je sais que depuis hier elle est pu- Lliquement désljonorée ; un couvent où elje eiiseveliraiL sou existence ne lui rendiait passa considération; elle r>e peut »étre iéhabilitéc qu'en prenant votre nom; vous le lui devez et je le réclame de votre loyanlé ; oui, tout de suite nous rentrerons en ville ^ vous me suivrez cbez nous; là , vous demanderez à mon aïeul , a mon pèle, à ma mère, leur autorisation pour conduire ma sœur àTautel.

— Si la clioso avait été faisable, elle sérail faite; mais un abîme infranchissable nous sépare, el jamais je ne donnerai mon nom à celle que je regretterai pendant toute ma vie.

— Dès-lors, monsieur, une autre voie nous est ouverte; j'étais uèrc avant que d'être amant, 'es senlimens tendres que je voue à mademoiselle de Pamiers n'éteindront pas dans nron ame la pitié que je dois à l'i iCortune de ma .sceur; je n'ai plus qu un mot a vous dire et comme Agamemnon : cest a vous de l'enlenârc. Il faut, ou que volie vie appartienne a ma sœur, ou je tente de vois !a ravir à mon tour.

— Puisque ceci est voire ultimatum , re'pondil froidement Sylvcre, je suis fâché de n'avoir pas cLé averti naguère , je me serais, muni d'armes et nous eussions i)U

' terminer sur-le-cli;<nip.

— Nous le nourrons dès que la chose vous convient, je ne 'ors guère sans porter avec moi une paire d'admirables pisiolels anglais , toujours disposés a me rendre

service: les voici, nous allons atteindre la carrière des Clausades , le lieu est admirable et ces deux messieurs nous serviront de témoins.

— Tout comme il vous plaira ; j'aurais voulu néanmoins écrire... Non, que celte misérable aventure reste couverte de son voile odieux.

Le vicomte ayant achevé ces mots , se retourna , et revenant aux deux autres jeunes gens , pria le chevalier de Séverac de lui servir de témoin; Aristide adressa le même compliment a M. Andreau : ceuxci après avoir tenté vainement de raccommoder les deux adversaires , furent contraints de leur céder. Tous ensemble , ils arrivèrent au lieu indiqué ; les combattans descendirent dans un creux assez profond pour qu'on ne put les apercevoir daucun côté des champs voisins ; les seconds res-

tèrent sur le tertre, se gardant bien de les prévenir qu'ils voyaient venir un groupe de •villageois du côté de Castelnaudary, car ils espéraient que Tapproclie de ces gens interromprait la querelle ; leur bonne volonté resta vaine, Aristide impatient de rompre les projets d'alliance formés entre deux familles . liàta le dénoûment. Les paysans qui venaient se disposaient déjà à gravir la colline 5 trente pas tout au plus les séparaient de la carrière, lorsque deux coups de feu partirent instantanément ; une fumée épaisse s'éleva du champ de bataille, et les témoins, qui par leur position y pouvaient plonger leurs regards, poussèrent un cri douloureux, Sylvère était debout et son adversaire , baigné dans son sang, gisait sur la terre.

Page 1