LE PERE DE FAMILLE
Les passions humaines ne peuvent heurter les sentimens de la nature, sans exalter ceux-là, elles porter à de fâcheuses extréinite's.
{Recueil de Maximes.)
Les paysans, qui avec un peu plus de célérité auraient mis obstacle à ce combat funeste, élaienl précisément les membres de la famille Morel : tous les garçons, les deux plus jeunes tilles, sachant que Rose,
leur sœur , voulait rentier le même soir a Saint-Félix, avaient fait la partie de l'y ramener ; ils s'avançaieal donc vers le lieu où ^es attiraient la pre'sence du vicomte et d'Aristide, que l'excellé ice de leur vue venait de leconnaître de liien loin. Leur entrée dans la catrière ne les avait pas éton.iés; mais à la double dctonnalion, leurs cris répoudire.t à ceux des lénioins, et comprenant alors le malliewr qui arrivait, lous s'élancèrent vers la place qui en était 'e théâtre.
Mais Rose devança les autres ^ plus légère qu'un daim, le cœur brise de terreur, elle arriva la première, tandis que le Vicomte, aidé de messieurs de Séverac et Andrcau, rekviiL Aristide dont une balle avait laijourc lépaulc i^aiiche où elle s'était logée dans les chairs. La jeune lille , en présence de ce spectacle sanglant ,
trouva dans son amoui la force nécessaire a vaincre la faiblesse de ses sens ; elle ne s'évanouit pas , mais elle manifesta une douleur que les citadins n'attribuèrent qu'à la pitié^ car ils ignoraient les rapports ante'rieurs, et toujours existans, entre le blessé et la charmante villageoise.
La violence de la douleur avait fait évanouir Aristide; que devait-on faire de lui, Rose proposa, demanda , voulut qu'on le transportât h Norelle , lieu plus proche que Saint-Félix et où il trouverait des soins affectueux. Bien que Sylvère comprit le danger nouveau qui en résulterait pour Rose; il eut tant pitié de la véhémence et du désespoir do celle-ci, qu'il ne se sentit pas la force de s'opposer à son désir.
Deux des Morel coururent emprunter à la métairie voisine des Clausades, un
brancard et un matelas. Le chevalier de Séverac, le Vicomte, Julien et André Moral, soulevèrent le blessé, le couchèrent sur la litière improvisée , et tous les hommes présens renforcés de ceux des Clausades, le transportèrent jusqu'à Norelle , où déjà un bon lit était préparé pour le recevoir. Rose , inconsolable , traînée plutôt que conduite par ses sœurs et l'un de ses frères, accompagnait toute en larmes le lugubre cortège.
Au moment où celui-ci abandonnait la carrière fatale , M. Andreau en partait aussi \ se dirigeant vers la ville, son premier soin fut d'aller prévenir le docteur Pech du malheur qui frappait la famille Lapeyrel, et de réclamer ses prompts secours en faveur d'Arislidc. Le médecin habile ayant fait avertir le chirurgien du
lieu, courut avec lui vers Norcllc, laissant n. 17
à M. Andreau un double et pénible soin à remplir, celui d'annoncer aux parens de la victime le péril qui la menaçait, et de porter a Tliôtel de Pamiers la nouvelle fatale de la victoire deSylvère.
11 rencontra M. Saint-Aurèle et Théodebert , attendant ensemble le retour de la tentative que le vieux Lapeyrel avait été faire auprès de Mathilde. Ce fut pour eux un rude coup que la connaissance de ce duel et de ses suites ; le père et le fils , accompagnés de plusieurs domestiques chargés de tout ce que Ton crut pouvoir servir au blessé, se dirigèrent sur le champ, vers Norelle, et M. Andreau, sans rien dire de ce qui venait de se passer aux groupes des désœuvrés qui garnissaient la place, la traversa, et parla rue de TEglise arriva jusqu'à l'hôtel de Pamiers.
Sans avoir des rapports intimes avec les
hommes de cette famille, M. Andreau les connaissait et était estimé par eux, aussi sa pre'sence n'inspira aucun étonnement ; néanmoins, lorsqu'il eut réclamé du vidame de Tarascon un entrelien secret , quelque surprise se peignit sur le visage du Baron et du grand-bailli de Morée.
L'oncle de Sylvùre amena dans sa chambre le jeune ambassadeur , qui , d'une voix réellement émue, lui fit part de la rencontre malencontreuse, de ses suites encore plus déplorables; il ne lui laissa pas ignorer que Tétat d'Aristide laissait peu d'espoir. Quant au Vicomte , dès qu'il aurait déposé son adversaire chez les Morel , il devait être amené tout de suite par le chevalier de Séverac au château de la Gincilc, appartenant à un des parens de celui-ci. Là, sans trop s'éloigner de Saint Félix et toujours en mesure de pouvoir gagner
l'Espagne, en cas de danger, il attendrait que les médecins et la nature eussent décidé du sort d'Aristide.
Un pareil récit plongea dans une consternation morne le vidame de Tarascon; il confia à celui qui lui parlait que dans ce moment même Taïeul du blessé se trouvait dans l'hôlel de Pamiers, auprès de sa petite-fille ; il convenait de ne lui rien révéler, mais auparavant Norbert , appelé , alla cbercber le Baron et le Grand-Bailli , et le Vidame et M. Andreau les instruisirent de la fatale circonstance.
L'un et l'autre en parurent frappés comme d'un coup de foudre. Néanmoins, le chef de la famille demanda le récit du combat, et si son petit-fils s'y était conduit ainsi qu'on devait l'attendre. L'assurance qui lui fut donnée de la bravoure , du sang-froid du Vicomte, de son courage au
moment du péril , de sa sensibilité après le triomphe , consolèrent quelque peu le fier vieillard; et ce fut lui qui tenta de rassurer son frère et sou fils 5 puis il pria monsieur Andreau de le suivre et d'aller avec lui faire part à M. Lapeyrel d'un événement qui, s'il ne renversait pas tous leurs projets, les repoussait du moins dans un avenir bien incertain.
J'ai dit dans l'un des chapitres précédens que M. Lapeyrel , courroucé de ce qu'il appelait le caprice de Mathilile, s'était avancé jusqu'à dire que si cette jeune fille ne se rendait pas au désir de ses purens, il lui restait un moyen de l'y contraindre , ou tout au moins de la j3unirdc son entêtement. La ciiose, avancée et annoncée avant tout par la crainte que lui inspiiait un conihal probable entre le Vicomte et ses petits-enfans, il était sorti de
chez lui pour aller rejoindre mademoiselle Saint-Aurèle , qui , en ce moment, était encore à l'hôtel de Pamiers.
Lorsqu'il se présenta devant sa petitefille, elle , se levant toute tremblante du siège où elle était assise , poussa un cri qu'elle étouffa à moitié dans son mouchoir.
— Madame la Baronne, mesdemoiselles de Pamiers , dit le vieillard , après que je vous aurai remercié comme je le dois de vos bontés pour cette inconséquente créature, oserai-je formuler la prière de me laisser seul avec elle un moment. Les tempêtes élevées par les passions dans ces têtes légères sont violentes , mais par bonheur que notre sage expérience conserve des moyens infaillibles pour faire triompher le bon sens et la raison.
La baronne répondit convenablement
au vœu exprimé ; elle passa avec ses trois filles et Lucienne dans le salon , laissant dans sa chambre Taïeul et la petite-fille. Cependant la jeune comtesse ne quitta pas Mathilde sans l'avoir embrassée vivement par deux fois , et sans lui avoir recommandé de céder aux désirs des siens et de tous les Pamiers. Un mouvement de tête silencieux et négatif avait répondu à cette prière amicale, et Lucienne jetant un dernier regard sur les yeux de son amie, les vit avec douleur inondés de larmes brûlantes.
Lorsque la porte eût été fermée , Lapeyrel alla ouvrir les fenêtres , afin qu'il fût plus difficile d'en tondre ce qui se dirait , si par cas un domestique sournois et curieux rôdait aux environs; puis, ce soin ayant été pris, il anjeua Mathilde vers la cheminée j la fit asseoir auprès du feu , et
lui, s^adossant au chambranle du foyer se rnit à dire enfin :
— Mathilde, écoutez l'appel que je fais à votre loyauté : Vous ai-je, dans aucune circonstance, plus maltraitée queThéodebert et Aristide ? Vous étes-vous jamais aperçue que je vous aimasse moins, que je fisse moins pour vous que pour eux ?
— Non, mon grand-père,
— Quand il s'est agi de votre mariage , ai-je cherché à diminuer votre dot ? ISe me suis-je pas, au contraire, exécuté en vous accordant une part égale dans ma fortune et dans celle de mon fils, au détriment de les deux garçons , et cela , allant directement contre l'usage de nos provinces méridionales, où l'on accorde moins à celles de votre sexe qu'aux cnfaiis nés du premier? Picpondez franchement.
— Oui , mon père 5 oui , monsieur, je
vous ai toujours trouvé aussi bon pour moi que vous Tavez été pour mes frères.
— Je tenais à vous faire convenir de ceci, afin que , dans un cas qui peut arriver , si vous ne cessez de vous maintenir en une opiniâtreté coupable , ni vous ni autrui ne puissiez m adresser de justes reprocbes. Ce premier point épuisé, venons au second : Que se passe-t-ii en vous, Mathilde? Je sais que vous aimiez hier encore le vicomte de Pamicrs ; que dis-je , hier, ce matin même il régnait dans votre cœur. IN'ètes-vous pas venue ici emportée par cette véhémence de votic caractère qui vous fait multiplier les fautes, lui demander impétueusement de vous rendre l'honneur en devenant votre mari ?. . .
— J'ai voulu qu'il nie lavât d'une calomnie.
— Etait-ce tout? D ailleurs , y a-t-il ca-.
lomnîe ? n'est-ce pas plutôt medisanco ? Est-il faux qu'on l'a vu sortir nuitamment et avec mystère de notre maison? N'est-ce pas là une chose rc'ellePLa nierez-vous ?... Non... Et tout-à-coup cet amant coupable vous parle en secret , et vous voilà changée! et tout-à-coup il vous devient odieux; et vous ne voulez plus être sa femme!
Quel charme ses paroles ont-eI!es jetë sur vous? Qu'a-t-il pu vous dire?
— Je me verrais en présence de la mort, répondit la jeune fille toute tremblante , que je ne me résoudrais pas à répéter ce qu'il m'a fait ouïr. Monsieur, je vous en conjure, ne me contraignez pas à épouser un homme que j'abhorre , que je méprise, qui m'est devenu odieux; donnez à ce sentiment extraordinaire la qualification qu'il vous plaira , mais ne me forcez pas à un acte insupportable. Je cède à
mes frères ma part dans leur fortune ; laissez-moi entrer dans un couvent, et je ne vous demande qu'une dot modique.
. — Oh! ce marché seraitbientôt conclu, répartit Lapeyrel en frappant le plancher de son pied et de sa canne ; mais votre caprice peut coûter trop cher à ma famille pour que je consente à ce que les choses se passent ainsi. J'ai deux petits-fils , Mathilde ; tous les deux beaux, spirituels et bons , peut-être ; et les conserverai-je ! ne me seront-ils point enlevés par un funeste point d'honneur? Les hommes sont redoutables dans leurs inimitiés ; Théodebert , Aristide ont Irop de juste orgueil pour souffrir que le virouitc de Pamicrs nous humilie en votre personne. Un premier duel aura lieu ccrlainenierit entre Sylvère et Théodebert; si celui-ci suc-
combe, son frère n'en aura que plus d'envie de combattre , car alors il y aura double vengeance à satisfaire ; et si celui-là périt aussi, votre folle opiniâtreté m'aura coûté tous mes enfans. iSon, non , Mathilde , cela ne sera pas ainsi ; vous changerez de pensée, ou, en punition de votre résistance, je ferai tomber le tonnerre sur votre front.
Jusqu'à ce moment, la pauvre infortunée n'avait que peu aperçu les résultats de son refus 5 elle ne pensait point à un duel entre son amant et ses frères ; mais lorsque son aïeul le lui eût montré prochain, inévitable , et même double , une terreur violente, un désespoir inexprimable s'emparèrent de son àme en proie a la plus violente douleur; des larmes encore plus abondantes couvrirent son visage , des sanglots étouffèrent sa voix ; il fut un in-
stant où elle parut prête à se rendre ; mais au souvenir de l'horrible aveu que lui avait fait Sylvère , le pourpre de Tindignation tarda peu U remplacer sur ses joues la pâleur du chagrin , et d'une voix ferme, quoique tremblante, elle persista solennellement a repousser celui que Ton voulait faire son époux. Le vieillard la laissa dire , et lorsqu'elle eut achevé , lui, tirant sa montre, re'pliqua :
— Mademoiselle, pensez-y bien ; il est six heures du soir , je vous laisse jusqu'à demain , midi , pour réfléchir sur la dernière réponse que vous avez à me faire ; seulement, prenez-y garde , si clic ne me convient pas , si elle maintient l'état de guerre entre le Vicomte et mes petits-fils, ne vous en prenez qu'à vous seule du parti que je prendrai , et dont le résultat dénaturera complètement votre existence; je
consens que d'ici-là vous habitiez oîi vous êtes; et, parle fait, celte maison est votre seule asile , car la mienne ne vous recevra plus.
— Mon père! mon père, s'écria Mathilde en tombant aux genoux de Lapeyrel, quoi ! vous n'avez en moi aucune confiance. Pensez-vous que si je repousse Sylvère , je ne cède pas à un devoir impérieux? serais-jc coupable parce que je veux être innocente ?
— Eh bien ! expliquez-moi la cause du refus ; je la pèserai , et si elle est raisonnable. . .
— Demandez-moi la vie plutôt que la révélation de ce secret ; son pouvoir me se'pare à jamais de celui que j'aimais j et plutôt que de le rompre, je me livre à tout votre courroux.
— Soit , opiniâtre ; creusez sous vos
pas un abîme; mais gardez-vous , si vous y trébuchez, de m'accuse r d'injustice; vous seule vous aurez fait tout le mal qui vous accablera.... A demain donc , à midi, Malhilde; à demain; vous ne vous attendez pas au coup qui vous frappera.