LA SUPPOSITION DE PART
Il y a dans le cœur de riionime, des cordes singulières qui rendent des sons isolés, et qui restent muettes , tant que le doigt, qui est nécessaire à leur mise eu jeu, ne les touche pas.
(Recueil de Maximes.)
M. Lapeyrel achevait ces dernières et
dures paroles , celte menace mystérieuse
et d'autant plus épouvantable, lorsque
parurent ensemble , et sans s'être fait
annoncer, le baron de Pamiers et M. An-
dreau. Le premier , pensant qu'un coup inattendu et frappé avec force changerait les dispositions de Malhilde, s'avança lentement de l'aïeul et de la petite-fille , et , s'adressant à l'un et a l'autre :
— C'en est fait , dit-il , la véhémence des passions qui s'agitent autour de nous vient d'ouvrir une arène sanglante ; un premier duel a eu lieu; le vicomte Sjlvère, à riieurc qu'il est, cherche une autre patrie ; et M. Aristide , transporté a la métairie de Norelle , est blessé dangereusement.
Un cri de désespoir s'éleva de la poitrine de Mathilde ; et la jeune fille, se précipitant de nouveau aux pieds de son grandpère, y demeura plongée dans une atonie plus proche derinsensihililé que de Tcxistence ; le vieillard, cruellement aileint
aussi parcelle révélation, laissa clicoir sa H. 18
canne que ne put retenir une main tremblante; tout son corps frissonna ; et puis, se reculant de Mathilde expirante :
— Ah ! serpent , dit-il , réchauffé dans mon sein ; furie bien née pour t'unir au meurtrier de mon fils ; du moins si tu me conteste celui - la , tu ne m'enlèveras pas son frère. Quel est celui, poursuivit-il en se parlant plus à soi-même qu'aux deux auditeurs , qui , voyant )in lierre parasite étouffer de la vigueur de ses nœuds ingrats le chêne qui reste seul dans la forêt détruite , ne se hâte pas de couper dans sa racine la plante égoïste ? Eh bien ! c'est à moi à fhire ainsi ; oui, de par Dieu ! il ne faut pas que cette insensée me ravisse le dernier rejeton qui me reste ; prononçons les mois terribles , les mots qui cesseront de rendre solidaires des fautes du libertinage de celle-là deux hommes d'honneur
qui, si je ne parlais pas , persisteraient a se faire tuer pour elle. M. le baron de Pamiers, vous qui devenez pour moi un ennemi irréconciliable , qu'il ne soit plus question d'alliances entre nos deux familles ; la vôtre est fatale à la mienne -, la vôtre déshonore et tue celle qui me doit le jour ; mais elle n'aura fait que la moitié de la besogne. Cette fille que vous voyez là , et dont la conduite a déjà peutêtre tué l'un de mes petits-fils , ne m'est rien; je ne suis pas son aïeul; mon fils n'est pas son père , ni ma bru sa mère ; Théodcbert et le malheuieux Aristide ne lui sont aucunement liés par les nœuds du sang.
— Et qui suis-jc? s'écria Mathilde d'une voix étouffée .
— Tu es le fruit du crime et du concubinage ; tu n'as ni noin, ni famille, ni rang;
il ne te reste qu'une fortune odieuse, que j'augmentais immense'ment au détriment de mes petits-fils , et que je te rendrai avec joie , car je serai heureux de me séparer de toi. . .
— M. Lapeyrel , dit le Baron , songezvous aux paroles qui vous échappent? Je vous pardonne celles qui me concernent; votre douleur, légitime, excuse tout; mais pensez-vous qu'il vous soit possible de répudier votre petite-fille , elle , investie de ses droits par votre perpétuité d'adoption?.. . Je m'égare moi-même ; je combats ici des chimères ; je prends au sérieux un moyen cruel de vengeance qui vous entraîne dans votre désespoir. Je ne doute pas que M. Àndreau ne m'imite, et qu'il ne garde aussi un profond silence sur ce qui vient d'avoir lieu devant nous.
— Oh! oui . monsieur, dit à son tour
Mathilde , je ne serai pas immolée à votre haine ; ma situation est horrible ; vous en diminueriez l'amertume en me retranchant de votre famille. Cependant, je ne puis accepter ce triste bonheur. Quoi! mon père, ma mère, mes frères, vous ne me seriez plus rien ! Quoi ! je serais l'enfant du crime et du vice! Souillée dès ma naissance, flétrie aujourd'hui • et lorsque le sang versé de mon frère me plonge dans l'excès de la douleur, celle-ci, toute poignante qu'elle parait , ne sera rien encore j et je vais me trouver abandonnée de tout l'univers.
Rétractez, rétractez volce propos sinistre d'une répudiation morale; n'en faites point une naturelle, je n'y survivrai pas.
Les regards attendris du Baron, ceux non moins énins du second spectateur de cette scène extraordinaire, se réunirent pour solliciter la pitié de Lapeyrcl, et
un démenti formel à une assertion de colère j mais le vieillard obstiné, se contentant de baisser son front , dit d'une voix nette et profondément saccadée :
— ISon, Malhikle, non, je ne puis, je ne dois pas revenir sur ce que j'ai avancé; vous n'êtes pas de ma famille, ma bru ne vous a pas mis au monde, vous ne devez pas le jour a mon fils; c'est moi seul qui vous ai mis dans ma famille, moi qui me laissai vaincre par celte fiayeur de la pauvreté qui fait à elle seule éclore les troisquarts des crimes et des mauvaises actions. Long-temps je me suis flatté que j'échapperais au châtiment de la mienne, que la Providence me la pardonnerait»
Vaine espérance! La faute a des ailes, la punition est boiteuse, lente, mais elle finit par arriver toujours. En vous faisant entrer chez les miens, je croyais augmenter
mon bien-être, combler tous mes vœux, et j'y amenais le démon qui me priverait de mes héritiers légilimes, et qui nous déshonorerait tous aux yeux de mes concitoyens. Quoi qu'il en soit, ÎNIathilde , je vous dois une explication complète; je la dois aussi à ces messieurs. Ecoutez -la tous, et par elle que mon supplice, commencé de naguère^ se perpétue et déchire mon coeur I
Lapeyrel s'arrêta; le Baron sonna, fit apporter des lumières^ car déjà la chambre n'était éclairée que par le feu de la cheminée; puis, sur l'irvilation du vieillard irrité, manda son frère et son fils. Ces deux derniers arrivèrent, et en paraissant, instruisirent M. de Pamiers qu'ils venaient de ré\élcr ;i la Baronne ^ à ses filles, à sa pctile-fille, le fatal événement qui les priverait du Vicomte. Ces dames,
désolées, mais pieuses, après avoir défendu de recevoir les étrangers, venaient de descendre dans une salle demi-souterraine, dont on avait fait une chapelle pendant la Terreur. Lors du Concordat, on cessa d'y réciter les offices et d'y célébrer la très sainte messe, sans néanmoins cesser d'en faire un oratoire, où tous les soirs on faisait la prière en commun , et où l'on accomplissait des exercices pieux journellement, lorsque la rigueur de la saison , les intempéries de l'air et l'heure du jour avancée ne permettaient pas de se montrer à l'église. Il y a encore dans le Midi un grand nombre de lieux ainsi consacrés, ainsi vénérables, et dont la disposition pieuse remonte à ces époques sanglantes où notre culte était proscrit , comme le furent tous les gens de bien. Lapeyrel, assuré dès-lors de n'être pas
interrompu , et lorsque le grand-bailli de Morée et le vidame de Tarascon eurent été mis au courant de ce qui allait être révélé, lui prit la parole en ces termes :
— Bien que le récit que je vais faire doive me blesser en mon amour-propre, et peut-être en ma délicatesse , je ne le tronquerai ni ne chercherai à me justifier. Au reste, si ma confusion continue mon châtiment, peut-être trouverai-je quelque soutien dans la vanité satisfaite de plusieurs de ceux qui vont m'entetidre.
« Baron de Pamiers, il est difficile, il est presque impossible de vaincre nos premières impressions , celles qui , dès notre première enfance , sont gravées en caractères indélébiles dans notre cœur; une fois introduites, rien ne les chasse; le temps a de la peine à les affaiblir, et les eflaccr lui devient impossible. Je suis
né d'une famille de serviteurs de la vôtre ; il ne se passa pas un jour depuis celui où votre nom frappa mon oreille, que les miens, père, mère, ascendans , oncles , tantes , etc. , ne m'entretinssent de la grandeur, de l'illustration et des vertus de voire race ; on avait un fanatisme pour elle : en apprenant à vivre , j'apprenais à la ve'nérer et à la chérir. Lorsque, dans notre première adolescence, je fus admis à partager vos jeux, vos plaisirs innocens, je demeurai frappé de la joie délirante, de l'orgueil extravagant de tous mes proches à me voir participer à un tel honneur. Plus tard, vos qualités me subjuguèrent ; et lorsque mes passions m'eurent mis en péril , ce fut vous qui me sauvâtes ; et quand. je sortis de Saint- Félix, où je ne devais plus revenir, j'emportai avec une reconnaissance sincère la persuasion que
votre maison ctait la première parmi les plus nobles du monde.
» L'absence n'affaiblit pascesentimenl.
Bientôt, lorsque la fortune vint n^e sourire, ses premières faveurs développèrent une idée sourdement nourrie en moi, celle que le comble de la prospérité ou des honneurs auxquels je pourrais parvenir, serait de prendre un jour une femme dans votre famille^ pour perpétuer la mienne, et mieuxencore, que j'en fournisseune quiforcément mèlàtà perpéluilB mon sang au votre; de telle sorte que, dans les siècles futurs^ il n'y eut pas un prince de Foix-Pamicrs qui ne remontât nécessairement aux Lapeyrel.
» Cette fantaisie, que ma raison taxait d'extravagance, ne se réalisa pas; mais plus son accomplissement s'éloignait, et mieux elle me rendait son cFcIave. Je
m'enrichis , je n'eus qu'un fils \ des circonstances impérieuses me contraignirent à le marier jeune, ou plutôt en hâtant son hymen, il me semblait que je pressais la venue de l'heure où notre alliance aurait lieu. Je ne vous perdais pas de vue , lorsque ma bru mit au monde ses deux jumeaux ; je vis en eux au moins un époux pour une de vos petites-filles. Mais à la naissance de leur sœur, ma joie fut bien plus complète , car je savais l'existence du vicomte Sylvère, et dans ma petite Mathilde une femme lui était née.
» Ce dernier événement eut lieu en 1790. A ce moment, une crise funeste menaçait et compromettait mon opulence; je me voyais près de perdre mes habitations à la Martinique ; des spéculations hardies, les assignais compromettaient le reste , et il devenait possible que je re-
tombasse dans une odieuse médiocrité.
Depuis deux mois, Mathilde était née; mon fils et ma bru voyageaient en Normandie. Un mal subit frappa la chère enfant ; j'appelai un médecin habile ; il vint , examina le sujet et me porta son arrêt de mort; je me crus frappé moimême.
» La pauvre fille déclina rapidement; je remplis de mes cris l'hôtel que je partageais avec divers étrangers. Un de ceux-là s'était lié avec moi; il me cachait son rang, son pays même; la crise politique rendait communes ces précautions.
Une nuit, que je veillais seul auprès du berceau de ma petite-fille, et que plongé dans le désespoir, je savais sa perte irréparable ; la mère, à l'instant où elle l'avait mise au monde, avait été blessée si cruellement par la sage-femme , qu'elle
en était condamnée à une stérilité perpétuelle.
» Cette nuit, dis-je, où par le trépas de Mathilde s'envolait à tout jamais l'espérance de confondre mon sang à celui des Pamiers, l'étranger m'apparut; il \it ma douleur; il osa l'entretenir. Que dis-je? il prétendit la calmer j il se dit mandataire d'une grande maison du Nord de l'Europe, bien que tout en lui annonçât une origine méridionale. A l'entendre , il était née la une fille, à la fois provenant d'un inceste et d'un double adultère. Un puissant monarque, intéressé dans le secret, avait prodigué l'or pour assurer la perpétuité du mystère de la naissance de cette jeune créature, venue au monde a Paris, où sa mère était cacbée sous un faux nom ; elle avait l'âge do ma pelitr-fdle, à peine quelques jours de dislance. Un million en or
me fut offert , fut mis sous mes yeux , laisse même par avance en mon pouvoir, à condilion que, sans en prévenir ni mon fils ni ma fille, je la substituerais à celle que le trépas allait me ravir.
" Que vous dirai-je! La crainte de ma ruine, le don d\ine somme énorme, qui assurait du moins noire indépendance à tous. Cette manie de prétendre à me perpétuer dans tous ceux qui porteraient le nom de Foix-Pamicrs, poutctre cet amour de Tor, si comnmn à ceux habitués a le manier, je cédai. Je lullais encore, qiie ma petite-fille expira... Une heure après, son cadavre avait disparu et sa sépulture fut honorable. Cent mille francs firent taire la nourrice; cent mille écus, toujours fournis par fclraiigcr, nous acquirent le médecin ; je prolongeai de quatre mois le reluur de Saiut-Aurèlc et
de sa femme *, et à leur retour, et dans les embrassemens qu'ils prodiguèrent à leur fille, la voix de la nature ne les avertît pas de la supercherie, et nul jusqu'aujourd'hui ne la soupçonna. »
xvn.