VOLTE-FACE
Demandez à M. La. . .te, si c'est par libéralisme qu'il a pris un prince pour gendre , et pourquoi il n'a pas donné sa fille unique , au fils d'un confrère banquier:" Si M . La. . .te est dans un jour de franchise, il répoudra qu'il a passé sa vie à désirer la noblesse, et que, la politique lui interdisant une alliance avec celle d'autrefois , il s'est rejeté sur la nouvelle ; je ne le blâme pas , j'expose un fait.
(Recueil de Maximes" .
Les auditeurs de cette liistoire si extraordinaire l'avaient écoutée avec une attention religieuse; aucun d'eux ne sonijca II. 19
ni à la contredire, ni à douter de son authenticité. La cause première qui avait porté Lapeyrel à introduire dans la fanaille une étrangère , plaisait trop à l'amourpropre de messieurs de Pamiers , pour qu'ils la crussent impossible; et M. Andreau, quoiqu'en lui-même il la trouvât ridicule, s'avouait qu'il pourrait designer dans la contrée un nombre fort considérable de bons bourgeois prêts à faire des sacrifices immenses, poi^r parvenir à l'alliance de quelque grande maison.
(Ce préjugé , si on veut lui donner ce nom, n'est pas éteint , et parmi la foule des gens de peu , qui de nos jours encore discutent contre la noblesse \ il n'y en a pas un qui ne coure à elle aussitôt quil peut l'obtenir pour soi , ou tout au moins pour Fun des siens, quand elle vient à eux sous la forme d'un mariage.
Mathilde , seule, consternée , anéantie , existant à peine, ne pouvait se faire qu imr parfailetnent à sa nouvelle situation. Toutà-l'heure, quoique bien malheureuse, elle avjçiit au moins une mère , un père j des proches, dans les bras desquels elle se réfugierait et oii l'on prendrait sa défense en cherphant à la consoler, maintenant il n'en était plus ainsij désormais elle resterait seule, abandonnée , chargée du poids infâme 4'ui^c naissance annoncée comme doublement adultère , et de plus incestueuse ÎIl lui restait de la fortune, piais à (^noi lui servirait-elle ?
Cependant, au milieu de sa pousternatiQp^ u^e pensée qui Tillumina soudain, la fit tressaillir; ceux qui l'examinaient à la <^érobéc , car leur délicatesse n'osait l'affliger d\ui rcg:ird curieux, virent avec uij^e §urpri$e sans pareille, un éclair illu-
miner ses yeux et un sourire de bonheur errer sur ses lèvres devenues vermeilles. Ceci dura peu; un moment en effets elle avait songé que puisqu'elle n'appartena it plus aux Lapeyrel , le crime de Sylvère n'était plus qu'une faute qu'elle pourrait pardonner... et ceci la réjouissait... La raison tarda peu à lui ravir cette allégresse j d'abord, son orgueil se révolta de nouveau, puis elle s'avoua que les Pamiers la repousseraient dans leur fierté féodale. Alors la flamme, qui avait étincelé dans ses beaux yeux, s'éteignit , ses lèvres pâlirent et elle retomba dans un morne abattement. Les sentimens , les sensations variées qui animèrent en ce moment les diverses personnes réunies pour écouter le récit de M. Lapeyrel , prirent naissance avec plus de rapidité que je ne n'ai pu le décrire. Lorsque lui, eut achevé de parler ,
les autres se turent d'abord, car aucun ne se sentait empresse à lui répondre; luimême, frappé de ce silence qu'il interpréta désagréablement, à son avantage, crut en homme qui avait passé la vie à faire son idole delà richesse, que pour se réhabiliter dans l'esprit des Pamiers, particulièrement et afin d'éblouir M. Andreau par le faste de sa générosité, qu'il convenait de faire acte de libéralité pleine et entière , aussi reprenant:
— Voilà , messieurs , voilà mademoiselle, ce qui s'est passé; les preuves no me manqueront pas pour établir la réalité de tout ce que j'avance; je sens tout ce qui en résultera de fàchnux pour nif)i , mon expatriation ; d'abord , si je n'obtiens pas ma grâce , une perte réelle dans ma famille, par le retranchement qu'il fauflray faire , tant d'une jeune personne qui en
faisait rc)i*ttemefil, ^lie d'iiiiê f6rté|)6i'ti6tt de ma fortune; car, ne pensez pâfe, Ma-* thilde , qu'en vous enlevant vôtre hoiû , votre état social, je veuille faît-d de ceci Und question d'argent? iionj sanà doute, la chose ne sera pas ainsi ; jd renonce a vous, parce que je ne Veui pas perdre, en vous conservant chez moi, vos deuï frères; je vous renonce pour ma pelilé-fiUe, afin que mes vrais petits-fils, si Dieu me les conserve tous deux, ne courent pas follement à la mort, danâ le deésein de prendre votre défense et de rétablir leur honneur qu'ils croiraient oulragé: c'est mon but unique.
Ici, il s'arrêta , ses yeut intcrrogôrenl toutes les physionomies de ceux qui TécoUtaient, soit pour voir en elles si déjà on le devinait, soit pour miciix préparer son triomphe ; puis , n'apercevant sur le
vhH^e éëë àttditérirs ^lïé' rimpâiiértd^ âë cfcffîhaîti-é tout son* protêt , i\ pbvtts'xîï'^ii : ^-^ Tous W'ête^ pa^ vèAu'é p'àiiVr'ë âânÉ ma fomille, mademoiselle; un lïiiTfi'oit fAe {ht rehiis', je lai dus de forte^ èôiùtùés^ il aida pliiiSsdm/nëfît stiix spéctrfàtTo'rié , (j[tfi font de mon filé et de mci de ti^es* s^faiids pï'opriétdîiés. Cette tnà'^é^e d'or a fâ^côùiûsidti h</tc ïés rt/îennés ^ je hd aurais ptêcisérti'ént établir, fiiét ce (^d'elle to'à vahi , et ncanmorhs , elle et ses résultats votfs' appaf tiennent; d'une dtitrè p'arf , je hé yCtti. pas qae ravîditc des ti&tntfiti d'a"ffdires, qîii tatderoitt Jreu a toiié entii*ohrî^ néfi"., aôii^ fuincht àved Voii^enj^roeè^inWlllèij je vous offre de vous fnaintenff, k jircscntque votis ne tn'ètes plus rien, dans la part que je vous faisais lorsque je vous offrais pour femme au vicomte Sylvère ; je ne ferai pas d'aine', et vous partagerez à
ma mort et à celle de Saint-Âurèle , que vous avez cru votre père , les neuf cent mille francs de rente que nous possédons à peu près. •
Cette manière inattendue, et par le fait excessivement généreuse, de couper court à toute discussion future, reçut le plein assentiment des auditeurs; non que messieurs de Pamiers y vissent un avantage futur pour eux-mêmes , mais ils convenaient en toute franchise qu'une faute blâmable, sans doute, ne pouvait être réparée plus noblement. M. Andreau songeait à l'un de ses amis , qu'une si belle dot ferait passer par-dessus les inconvéniens de la naissance; tous applaudirent a la résolution de Lapcyrel et firent à celui-ci des complimens qui le satisfirent. Déjà impatient de courir à Norelle, afin de juger par lui-même du péril d'Aris-
tide, il prenait congé de messieurs de Pamiers (il amenait M. Andreau avec lui), et les suppliait de garder JMathilde sous leur toit jusques au lendemain, où on verrait de la placer convenablement; lorsque Matliilde , qui n'avait pas encore rompu le silence, se leva impétueusement de son fauteuil, courut au vieillard, autrefois son aïeul, s'empara de ses mains, et les baisant pendant qu'elle tombait à ses genoux.
— Monsieur, dit-elle d'une voix trempée de larmes; vous avez cruellement puni une faute que je n'ai pas commise.
Doublement , tristement flétrie aujourd'hui, quel élat voulez-vous que dorénavant je tienne dans \v monde ; sous quel nom y paraîtrai-je, ne verrai-je pas l'avavarice et la cupidité écrites au front des prélendans à mon hymen ; quoi honnête homme voudrait de la fillcdc riuccslc, de
racbltère, cjni s'est livrée à un premier arriàtît; tous du moinj5 le croiront : non î en m'édairaht sur ma deslinée, vous avez fermé irrévocablement ma vie. Non, plus dé joie du dehors, plus de mariage , plus de boiiheUt" d'épouse et de mère, puisque je ne jjeux plus goûter celui de la fille et dé la sœUr. Un tombeau, voila ma ressource et désormais ma demeure en espérance* la religion kné défend d'y entrer volontairement , mais le poison du désespoir me rendra ce funeste service ; or, pouf sti^ tendre ce moment bien rapproché , j'es-' père^ que me faut-il ? une celltde drfns uii monastère et hors de France encore 5 oui, je veux partir pour lEspagne, Dieu m'a suscité un protecteur dans don José : qu'il m'emmène avec lui.
La véhémence avec laquelle Mathilde s'énonçait, arracha des larmes à ceux qui
l'dtoutàîeht , èhaciin s'ébaliîssaît à éa. f oit si jeune et si belle former la résolution de fuil' te monde dont elle serait le plus gracieux ornement; mais ÊOïîibieii pltiS encore s'éleva dans les cîèurs iitie surprise inexprimable quand, elle, continuant, ajouta:
— Si j'abandonne la société, H quoi nie servira celte grande Torlune avec laquelle vous avez cru me consoler! pensinz-vons? Ësl-il possible qlie je cesse aussi brusquement de chérir ccuxque j'avais tant de joie à nommer mes frères et qui me comblèrent toujours des marques do leur allacliemenl ; en me séj)arant d't iix, je leur lègue les richesses que vous voulez me coucédcr, qu'ils se les partagent, je ne veux même pas ce qu'on vous reuàt de la part de mes vrais parens. Que Théodtbert et Aristide reçoivent celle somme en témoignage de ma tendre affi.clion j je ne leur demande
à eux et a vous que la dot nécessaire à me faire admettre dans un couvent à Madrid, et une pension de douze cents francs , afin qu'il me soit possible de répandre quelques aumônes autour de moi.
Il faut convenir, a la louange du vieux Lapeyrel, qu'il ne se pressa pas d'accepter le renoncement de Mathilde à sa part de succession; il déclara très convenablement qu'une résolution prise à l'instant d'une commotion violente, n'était pas libre ; que pour lui il ne l'acceptait pas , que plus tard on pourrait traiter ce point, que dans tous les cas il soubaitait que Mathilde continuât à se regarder comme faisant partie delà famille des Lapeyrel.
Cette gracieuseté venait un peu tard ; elle ne diminua pas l'amertume de la blessure que le vieillard irrascible avait fait a la jeune fille; elle ne rcpon.dit pas ,
et lui prenant congé d'elle et de messieurs de Pamiers, partit enfin escorté de M . Andreau.
Il se dirigea d'abord vers son logis, qu'il trouva vide. Théodebert, dès que la nouvelle du danger de son frère lui était parvenue, avait fait seller un cheval et s'était mis à courir vers Norelle en la compagnie de son père , tous deux impatiens de savoir pour eux-mêmes ce qu'il fallait craindre ou espérer. D'un autre côté, don Lobranos, aussitôt qu'il avait su la catas- Irophe, avait pris le premier le même chemin, et là, s'unissant au chevalier de Séverac, avait entraîné le vicomte de Pamiers au château de la Ginelle. Madame Saint-Âurèle était sur la route de Toulouse, Malhilde demeurait à l'hôtel de Pamiers; il ne restait donc que des domestiques dans une maison naguère si animée.
Cette solitude frappa M. Lapeyrel ; il la prit en mauvais augure ; néanmoins , et malgré l'heure avancée, il partit à son tour et se rendit à la Métairie, où il trouya son fils et Théodebert auprès d'Aristide , auquel le docteur Pccli et le chirurgien prodiguaient leurs soins.
La faxnille IMorel tout entière achevait de remplir la chambre du malade j on avait jiiis celui-ci dans la partie quelque peu ornée du manoir, et que parfois habitaient, dans la belle saison, MM. de Pamie;rs, quand ils voulaient se retrouver ave^c eux-mêmes. INIais parmi ceuxqui manifestaient un si vif intérêt aoj blessé , Rose^ malgré elle, se faisait distinguer; on la voyait , active, empressée, préparer la fiharpie, les compresses, les baijdes de toile^ nétoyer les vases qui servai^ent aux pansemens, et cela sans verser une larme^
sans pousser un soupir, mais avec une telle altération des traits de son visage , que le plus inattentif, qui Taqrî^it fîxamine'e, se serait aperçu qu'elle avait la mort dans le cœur. Sa famille avait çleviné son secret; Tlieodebert, pareillement, vepait de le surprendre; M. Saint-Aurèle seul et son père, eux, iic voyi^iit que leur (ils, restèrent daii.s u/je \gnoi^\ice ^^i^y,^r2l^^,J^ la circonstance.
M. Lapeyrçl , en entrant, queslionni^ \ç docteur avec çolljçijluclp ; il fut peu satisfait de la réponse prudente de Thomme de l'art, qui dc'clara ne pouvoir rien dire de positif avant le jour prochain. Cette j-é§ef;ve çpouvaiUa les proche^, cl'Aï^Ulide, et tous les trois se re'solureut à passer la nuit auprès de lui. M. Pech rcL^la, la durc'o de celle-là; il établit Julien et Uose Ips gaydcs-malades : tons dq4X. rc:>Lcrcnt dans
la chambre jusqu'au jour. Les parens du blessé viendraient à rare intervalle s'informer de sa situation j le chirurgien dut se jeter sur un lit tout habille, et M. Pech promit de revenir le lendemain à huit heures du matin , et à dix du soir, il quitta Norelle .
Lorsque les trois Lapeyrel furent réunis et seuls dans la chambre, où ils devaient coucher et où on leur servit à souper , le chef de la famille prenant la parole, leur raconta ce qui s'était passé tantôt à l'hôtel de Pamiers, et déchira pareillement devant eux le voile qui couvrait la naissance de Mathilde.
Assurément , s'il eût pu prévoir à l'avance le pénible effet que produirait sa révélation sur ceux qui aimaient si tendrement MalhilJe , il y aurait regardé à diverses reprises avant que de prendre le
parti extrême ; d'abord , ni Saint-Aurèle , ni Théodebert , no voulurent accepter la nouvelle position où il les mettait par rapport à cette douce créature; son fils lui déclara que père de Mathilde, au moins par af£ection, il n'eutendait aucunement renoncer à ce titre.
— Ma fille m'est cbère , dit-il , il y a autour d'elle quelque chose d'infernal ; elle a été la victime de quelque noire trame, je ne veux pas m'en séparer et j e combattrai, pour me la conserver, tout ce que vous entreprendrez pour me la ravir, ^ — Et moi , dit à son tour Théodebert , je pense comme mon père : Mathilde est la sœur de mon choix ; je ne veux pas la perdre, et quoiqu'il advienne, je ne la délaisserai jamais.
Saint-Aurèle se plaignit vivement à son
père de la légèreté qn il avîiitniis à se pro- II. ^ 20
nonccr ainsi ; il lui déclara qu'il n'entendait pas repousser Matliilde , qu'il fallait re'tracter tout ce qu'il avait dit, et, pour cela, demander le secret à MM. de Pamiers ctAndreau. Celui-ci était resté à Saint- Félix chez les Lapeyrcl j il s'était couché avant le départ de l'aïeul, et il fut convenu que le lendeinain Théodebert rentrerait à la ville, au point du jour, afin de supplier cet ami de ne pas répéter ce qu'on lui avait confié en même temps , il verrait Malhilde et tâcherait de guérir le mal que la vivacité de son grand-père lui avait fait.
M. Lapeyrel , lui-même , tarda peu à concevoir l'étendue de sa faute, elle emportait une action criminelle, une suppor sition de personne , Tintroduction d une ♦étrangère dans sa famille , et en même temps, la soustraction de celle-là à ses parens
légitimes. Ces divers actes pouvaient appeler sur lui la sévcritc de la justice, surtout si le bruit de cette affaire parvenait aux oreilles de l'empereur Napoléon .Toutes ces choses mûrement pesées , le déterminèrent a revenir sur ses pas, si cela ne trouvait p^s d'obstacles , et Tbéodebert reçut à ce sujet ses pleins pouvoirs.
INul, cette nuit-là, ne dormait guère à Norelle, Aristide fut saisi par une fièvre "violente, le mal en lui se compliqua , et \ers l'aube, prit une tournure dangereuse ; le chirurgien, dans son iutércl, augmc nta le péril , Jlose en ressentit un désespoir \iolent , et André , son frcrc , qui partit pour La Ginclle, y annonça la m^f^ prochaine d'Aristide. La possibilitp fie ce filial évéï^ement amena la cjémarche qifi sei^i mieux développée au chapitre sqivijpt.
XYIII.