‹ Les deux famillesChapitre 17 sur 20 · LA DESTINÉE S ADOUCIT · texte numérisé non relu

LA DESTINÉE S ADOUCIT

Il en est de la peine comme du bonheur , elle tient toujours à décroître lorsquelle ne peut plus s'agrandir.

{Recueil de Maximes.)

Lorsque mesdames de Pamiers sortirent de leur oratoire, ce fut pour elles une vive surprise que d'apprendre par la bouche du Baron le changement extraordinaire qui venait d'être fait si vite dans l'éta

civil de la pauvre Mathiltle. Orpheline, isolée, sans nom, sans parens, avec une naissance entachée par des crimes qui révoltent la nature , pourrait-elle supporter sa nouvelle situation?

Assurément , quelque ctonneipent que Ton ressentît de son infortune, oa ne diminua rien des attentions, des prévenances délicates dont elle demeurait l'objet. Il fut convenu qu'elle partagerait la chambre de Lucienne ; et ces deux amies , également malheureuses , tardèrent peii a s y retirer, pour pouvoir en liberté se livrer à leur affliction.

Que résidterait-il du duel de Sylvère et d'Aristide ? si celui-ci succombait: aon frère voudrait-il s'allier à son meurtrier? le pourrail-il? le point d honneur , en outre, ne lui conimaudcrait-il pas de le yepger? et s'il y parvenait , si, à son tour,

lé vicomte de ramiers tombait sàiis éèé ai'mes, oh! pour cette fois Lucienne aussi «'aurait (qu'à tiïdtirir!

î Tc^iitès kà dètix, se voyant dësoi'fnàià sans espérance , au lieu de chercher â se tëhs6\ér iliutuelletrlèrtt, ne ûrëhi ^lié se përpétiièr dans leurs cha^finS. Malhilde, de Son èôté, se maintenant datife là 66tiàëi ve de ^on sfccrét et iiè teS^àrit dé revoter à Liicietltiei t[i\é jamais^ qiiôi ^u'il pût survenir d'heuréilx , elle ne renoncei^ait a sa pensée d'aller thercher un dernier àsîlel dans un des couvfenS Aë femmes si nombreux à Madrid.

DdnS la matinée, une lettre arriva dé La Giiieile et a l'adressé du baron dé Pal-' ihiers. Empressé de savoir ce quori lu£ mandait d'un lieu qui désofmais l'intéres-' serait vivement, il se hâta d'en prendre lecture, bien que lécrilure ne lui en

fut pas connue ; il y trouva ce qui suit :

« Monsieur le Baron ,

n La journée d'hier nous a été à tous » bien funeste; il paraît que celle-ci ne » le sera pas mains. André Morel arrive >• de INorelle ; le blessé est au plus mal, » et, selon l'avis des hommes de l'art, il « ne sera pas en vie à midi. Quel mal- » heur! oh! funeste duel! Hier au soir, » au premier bruit qui me vint de ce » combat^ je courus anprrs du Vicomte, » je l'enlevai h son désespoir cl le coudui- » sis oïl nous sommes, sous les auspices de n M. le chevalier de Scvcrac. On nous a » reçu avec celle urbanité, celte politesse » exquise que déjà Ton ne trouve plus en » France que parmi les descendant de ses » grandes maisons ; on voulait nous y re-

» tenir. Ce qu'André nous a conté me » détermine à en sortir sur-le-champ avec » le Vicomte : dans une heure , nous n'y » serons plus. Nous gagnerons l'Espagne » par les ports du département de l'Ar- » riége , et dans ce royaume nous atten- » drons la tournure que prendra Taffaire » fatale, qui conduira peut-être devant les » tribunaux le nom honorable de Pa- » miers.

» Ne soyez pas étonné si votre petit- I) fils m'accompagne avec tant de docilité; » il sait les titres que j'ai à son obéis- » sance et à son amitié. Il n'est plus » temps de me taire, mon cher parent.

j) L'Espagnol pour lequel vous avez été si » bienveillant lorsqu'il s'est présenté chez M vous sons le nom de don José Lobranos » n'est autre que voire neveu; oui, cher > oncle, je suis le Prince, duc de Monté-

j» -znma. Je n*ai connu votre existence, ■ celle de ma chère tante, votre noble » femme, qu'à la mort de mon père; » et aussitôt que je l'ai pu, je suis venu » à Saint-Félix, incognito , faire connais- » sance avec cette illustre portion de ma » famille. Sylvère m'a deviné ; la fermeté * avec laquelle il a gardé mon secret, suf- » firait à elle seule à me le faire recon- » naître à mon tour pour Hidalgo espa- I) gnol et mon digne neveu.

n Voyez en lui désormais le seul héri- » tier de mes titres et de ma fortune ; » mettez aux pieds de ma tante la forte » portion de celle-ci, qui lui appartient. » Hâtez-vous de rembourser aux Lapeyrel j» les sommes que vous leur devez, et em- » ployez le roste à racheter vos terres et » à vous replacer dans la situalioii hrilt lanle seulr convenable U votre maisgu.

tf Ne me refusez pas enéofé lé plaisir » de dôtei' convenablement ina nièce, » votre petite-fille, la comtesse Lucienne. » Je peux suffire à tout cela sans dimi*- » nuer rien de ce que je garde pour Syl- * vère* Celui-ci supplie MM. le grand-

> bailli de Morée, le vidame de Chartres >♦ et mesdemoiselles ses trois tantes d'ac- » cepter de lui seul les pensions qui » pourront les aider à faire du bien ; je » ne suis en ce point que son interprète.

» Il me conjure , en outre , de vous j) supplier de remettre k mademoiselle

> Saint-Aurèle la lettre ci-jointe ; ne vous » y refusez pas. J'aime cette jeune pcr- » sonne , et cela sans pouvoir me rendre » compte de cette aflfection, qui repose » sans doute sur sa parfaite ressemblance » avec la fille que mon cruel père m'a » ravie, et dont je vous ai raconté l'his-

)^ iàîi^ë; Je serais heutèui dé !à Vô'îf éjjôù-

jl séé par Sylvérè , et peut-être ^iie cél^

r> sera lin jour, malgré lés ôbstàdéà

^ san^ nombre qui se soht iiiî^ a k Irâ-

»» \ètèé . ; . Jj

Le reste de Tépître contenait defS fei-» euses du duc de Monlczuma iur son infcognild^ il en demaodait pardon k sa tante, à son Oncle, à toute la famille de Paniiers^ et une sOmmc énoritic, tant en billets de banque, en lettres de change sur d'excel-» lentes maisons de Commerce, en mandais sur les receveurs g,énéraux do la Hautes Garonrie, tle l'Aude, du Tarn et du Gers, qui s'y trouvait jointe, représentait la dot de la baronhe de Pamiers.

Ce fut pour cette noble dame, pour soa mari et ses cnfans, une joie réelle que de pouvoir rentrer dans la haute position de

leurs ancêtres , raais avec plus d'allégresse ils connurent qui e'tait don Lobranos. Le bruit tarda peu a se re'pandre dans le pays de leur changement de position; et, en vérité , les désœuvrés de Saint-Félix ne purent suffire à roccupatioii que leur procurèrent ces divers événemens.

Le duel, le départ du Vicomte, la révélation^du rang de l'Espagnol , l'opulence revenue chez les Pamiers, madame Sainl- Aurèle à Toulouse , toutes ces choses ne laissaient pas inactives les langues de tant de comméreurs. Qu'eût-ce été, si en plus on avait su, à la même époque , le point capital de la situation de Mathilde ; elle ne fut pas connue encore. Théodebert arriva chez lui avant le réveil de M. Andreau , et celui-ci était trop honnête homme pour se refuser à garder un secret que lui demandait toute une famille ; il

s'eDgagea donc à le taire, et il ne manqua pas à sa parole .

Malgré l'état équivoque de Mathilde , et avant que Théodebert eût paru a l'hôtel de Pamiers, le Baron et la Baronne avaient cru ne pouvoir retenir la lettre de Sylvère, ce fut Lucienne qui , charmée de pouvoir verser un peu de baume sur la plaie saignante de son amie, lui remit ce précieux arcane, si important à la guérison des plaies de l'amour. Que Mathilde était émue au moment où elle brisait le cachet! et avec quel délice elle recueillit de la propre main de Sylvère la promesse solennelle de ne jamais épouser une autre femme , bien que lui-même se regardât toujours indigne de posséder celle-là !

— Oh! le traître, s'écria-t-elle, et d'une voix qui, par son expression, contredisait la (lurelé de l'épitlirte , il ignore que je

n'appartiens plus aux Lapeypel ; son çripje n'est plus pour les autres qvi'une faute ; à mes yeujf seuls il den^eure un forfait I

Jpjlle Itenait epcore dans ses mains tremblantp§ ce |:émoignage d'un amour consrr tant, et qù Sylvère suppliait Mathilde de rapprocher Lucienne de Théodebert, lorsque celui-ci entra , conduit par le vidame de TarasGon , qui se retira aussitôt à sa vijp. La jp^ne fille poussa un cri élouflfé; mais Tbéodebert l'ayant aperçue, s élança vers e)le , et , ayec une tendresse véritablement fraternelle, la serrant dans ses bras :

r— Mîi sqp^{•, dit-il respectueusement, notre Mathilde, notre sœur chérie, ah!

que depuis quelques heures notre père, Aristide et nipi avons souffert du coup affreu]^ dont Ta frappé maladroitenaent laf-r fection alarmée de notre aïeul ! Tu nous

appartiens toujours, aucun de nous pje reconnaîtra l'incideiit qui nous sépare } Sœur de sang, sœur d'adoption, sœur d'amour, ces liens sont indestructibles ! Oublions ce qui a été dit : reste-nous ce qp.e tu es ; et comment renoncerions-nous à ne plus te compter parmi les nôtr.e^s!

Ces paroles, si bien scnllies, émurent délicieusenient la jeune fille ; ejle ^Mssi , éls^it attachée du fond de lame à ceux qv'ellje av^it cru ses parens j ses pleurs de Leor dresse, de reconnaissance, §e c,opf9,«.dirçrïjt av(Çç ceux de Tliéodebert , et elle n'eut pas la force de persister à s'éloigner 4^ la maison Lapcyrel.

— C'est Ta ta seule place, là oti tu dois rester, et tu n'en sortiras que pour êtr,^ plus heureuse! Le secret de tout ceci, ajouta Théodebcrt, sera gardé par AJ. 4wdrcau et par nos nublcs amisj Ari*sùde

guérira ! Le Ciel ne voudra pas noMS rendre malheureux par sa mort, et peut-être y aura-t-il dans l'avenir du bonheur pour nous tous! Où est Sylvère?

En re'ponse à la question et dans le but de payer à Texcellent Théodebert le bien qu'il venait de lui faire , en lui rendant une famille qu'elle regrettait, Mathilde se contenta de lui confier la lettre quelle venait de recevoir; lui, la prit avec avidité, la lut de même; et, quand il eut su combien le Vicomte l'aimait, il se jeta une seconde fois au cou de Mathilde, et , en donnant deux baisers à celle-ci :

— Allons, ma sœur , dit-il, bon courage, nous ne serons pas toujours à n»us désoler.

En effet , comme Théodebert achevait cette phrase , Lucienne apparut-elle impatiente d'avoir des nouvelles de son frère.

— - Il y en a de très-bonnes, mademoiselle, dit Théodebert en présentant à son tour à la comtesse chanoinesse la missive qui venait de le rappeler au bonheur. Lucienne, sans se douter du piège qui lui était tendu, prit le papier, , . Ses joues se colorèrent j l'amour étincela dans ses yeux , et Théodebert , se précipitant à ses pieds :

— Démentirez -vous , lui dit-il , les vœux, les désirs de ce bon frère.

— Ils sont pour moi des ordres , répartit la comtesse avec autant de naïveté que d'esprit.

Un tel propos enivra celui qui l'entendit ; et pendant un peu de temps on oublia dans cette chambre la violence de la tempête qui avait frappé tous ces fronts , et qui grondait sur eux encore.

— Que répondriez - vous au pauvre

Aristide , demanda un amant bien digne de rùtrc , car rien ne le contentait pleinement, lorsqu'il viendra vous solliciter de répondre a sa tendresse?

— Que la mienne avait devancé ma reconnaissance envers qui je dois la vie.

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