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CE QUE DEVINRENT DEUX MÉCHANS

On ne saurait s'lma;^îner à quel point une niauraise langue prend à la longue , de l'empire , niêiuc sur les honnêtes gens.

(Recueil de Maximes.)

Théodebcrt apporta une joie sincère dans riiôlcl de Paraiers, lorsqu'il vinL apprendre à la noble famille qui fiiubitaitla résolution de Lucicnue à rcnconUc de

Mathilde j on vit donc avec une allégresse réelle celle-ci prendre congé et partir avec son frère pour Norelle , où M. Saint-Aurèle et Aristide l'appelaient impérieusement. Comme le frère et la sœur sortaient de la ville, ils furent abordés par le saint abbé Vigouroux , qui leur apprit qu'à l'instant même un message le mandait à Norelle.

Théodebert et Matbilde en furent vivement troublés. Aristide était donc plus mal encore. Aux approches de la métairie ils virent venir à eux, à grande course, presque tous les enfans de Gros-Pierre Morel, Rose a leur tète; et Rose , plus agile qu'eux , approcha la première les survenans.

— Il est sauvé ! cria-t-elle aussitôt qu'elle put se faire entendre ; il est sauvé, M. Pech en répond.

A ces mots prononcés , et honteuse de la chaleur qu'elle venait d'y mettre , elle s'arrêta , rougit, et de'tourna la tête. Le trio la rejoignit; Théodebert la pre'senta à Mathilde comme la garde-malade affectueuse qui avait soigné leur frère pendant son fatal accident, avec un soin, un intérêt dignes d'être payés en affection et en reconnaissance. Mathilde n'ignorait pas les nœuds qui attachaient Rose k la maison de Pamiers; aussi la traita-t-elle avec cette familiarité bienveillante qui met à l'aise et fait oublier bien promptement les distinctions sociales.

— Pourquoi, alors, m'a-t-on fait venir, demanda rexccllcnt prêtre , accoutumé à n'être mandé que dans les cas sans remèdes.

— C'est M. Aristide , répondit Rose , qui de lui-même , ce matin, nous a

supplié de vous faire venir. Ah! monsieur l'abbé , ce monsieur a une bien belle ame.

On touchait à la métairie, et la dis-» traction des objets nouveaux détourna l'attention particulière que Théodebert et Mathilde auraient donnée en une autre circonstance aux proposde la jolie villageoise. M. Saint-Aurèle parut le premier, et, par la franchise de ses caresses , il confirma tout de suite a Mathilde ce qu'elle savait déjà par Théodebert. 11 la supplia de pardonner à son aïeul , qui , honteux de son incartade, et n'osant se retrouver aussitôt avec elle, venait de reprendre le chemin de Saint-Félix par une voie plus écar-» tée.

Aristide fit à sa sœur un accueil pareil^ et ensuite , quoiqu^'il y eut dans la chambre, avec M . l'abbé Vigouroux , son père ,

son frère, Rose et plusieurs More!, il dit a haute voix à JVIathilde.

— Ma sœur, lorsque tu reverras la comtesse Lucienne, dis-lui de ma part que mon aïeul , en la demandant pour moi , a commis une erreur; c était au nom de mon frère qu'il devait parler.

Ohl a ces paroles si douces à entendre pour ceux qui étaient là, Théodehert ne put s'empêcher de se prosterner à demi sur le lit du blessé , et couvrir la main droite de celui-ci de ses baisers reconnaissans. Mathilde ne dissimula pas une joie que M. Sainl-Aurèle essaya de vaincre.

Quant à Rose, on la vit sortir rapidement; elle courut jusqu'à la petite chambre où elle habitait avec ses soeurs ; et là, se prosternant devant une slalue de la Vierge en plâtre, oii elle avait l'habitude de prier Dieu ; elle demeura plongée dans un état

qui n'appartenait ui à la mort ni à la vie. Jusqu'à ce moment , Rose avait douté des promesses d'Aristide ; désormais elle se serait crue coupable si elle n'y eut pas ajouté une entière foi.

Aristide, de son côté, jouissait du triomphe qu'il venait de remporter sur ses passions ; et pour que celui-là fût complet, il formata bonne résolution de la consolider pour l'appui de notre religion sainte.

C'était déjà dans ce but qu'il avait mandé près de lui le pieux ecclésiastique , la lumière et le diamant de la contrée ; déjà l'humble curé de Graissens avait paru la veille et nuitamment auprès de lui. Aristide s'était mis en mesure d'exécuter ses exhortations , et tandis que le vieillard lui parlait , il avait entendu dans le fond de son cœur une voix qui lui conseillait d'appçkr le vicaire de la paroisse de

Saint-Félix , injonction k laquelle il s'e'tait rendu sans re'sistance.

Aristide, après avoir rendu à son frère ses caresses, témoigna le désirde demeurer seul avec l'abbé-Touslesassistans alors passèrent dans la grande sallecommune, encombrée en partie de sacs, de blé et de maïs. Rose reparut, mais presque complètement consolée j le bonheur de l'espérance brillait dans ses yeux ; il la rendait si belle que Tbéodebert et Malhilde, sans se le dire réciproquement , s'avouèrent au fond de l'ame que celle-là serait bien digne d'être leur sœur.

Les médians , par instinct, font le mal sans en deviner les conséquences. Aussi, lorsque celles-ci éclatent , leur premier supplice provient de la terreur qu'ils en ressentent et de l'effroi qui les saisit qu'on ne se revanche sur eux. Assurôoient , si

MM. Molleau et Roubertot eussent pu connaître dans toute son étendue le résultat du scandale relevé par l'un , propagé par l'autre , assurément ils se seraient reculé de lui. Mais la chose était faite ; deux fa> milles, puissantes à divers titres, étaient désunies ; le fils de l'une pouvait mourir, le fils de Taulre était en fuite; un autre duel paraissait inévitable; des mariages rompus , des inimitiés élevées qui sèmeraient la zizanie dans le pays ; le chagrin de tant de personnes respectables, étaient les premiers fruits de cette malignité.

Il paraissait impossible que, dans la suite , des amis de ces maisons, et même les membres qui les composaient , ne se missent pas en quête pour arriver à l'auteur de tant de troubles et de chagrins ; déjà Molleau avait su de quelle manière son ami, son émule, M. deCervalle,de Cas-

telnaudary, avait été traité chez MM. de Pamiers ; quels châtimens ceux-lh d'abord, et les Lapeyrel ensuite , lui réserveraient lorsque la vérité leur serait dévoilée. Le vil coquin se voyait chassé de toutes les bonnes maisons de la ville et des alentours; nourri de plus dans îa peur de Tépée du vidame de Tarascon , gentilhomme ayant son même âge , et qui , par deux fois déjà , dans le cours de leur vie , lui avait infligé une dure punition de ses méfuils , que deviendrait-il devant ce fier seigneur, cet autre Nembrod, pour sa lâcheté .

L'épouvante de ce mauvais homme ne diminua pas ; elle le porta bientôt a une résolution qui charma tous les bonnétcs gens du lieu ; il quitta Saint-Félix avec le projet de ne plus y reparaître. Son premier plan fut d'aller demeurer à sa mélaV

rie, et, en effet, il s'y rendit, déterminé en plus à se sauver en un coin obscur, et bien écarté de la France , si jamais il était seulement soupçonné.

Deux jours depuis le duel s'étaient écoulés , et il y avait vingt-quatre heures que le châtiment de Molleau commençait, lorsque vers le soir oa heurta rudement à la porte de ce qu'il appelait sa maison de campagne. Sa vieille cuisinière alla ouvrir tandis que lui se préparait à le lui défendre; puis elle parut, tenant à la main une chandelle allumée , soutenue par un sale bougeoir de fer qu'elle posa sur la place de sapin dont on avait fait la tablette de la cheminée dans la pièce servant à tout usage, et précédant une manière de spectre qui s'avança , et qui , jetant sur un canapé d'osier le manteau brun dont il s'enveloppait, présenta à Molleau effrayé le vi-

sage menaçant de Roubertot le receveur.

— Ah! mon ami, mon cher ami, dit le maître du logis en cherchant à dominer sa panique :

— Moi, votre ami, rayez cela de vos papiers ,

riposta le financier qui, possesseur d'un ■volume tronqué de Molière , y puisait souvent des citations par lesquelles il se donnait les airs dunérudit.

— Non, de par tous les diables, je ne suis pas votre serviteur. Quoi ! je pactiserais avec un démon qui m'a pris à son piège ; qui , pour dégorger sans tracas pour lui son venin, s'est servi de mon ministère ; cela, M. MoUeau, ne se passera pas ainsi.

— Ah! que vous a fait ce pauvre vieillard...

— Pas tant pauvre ni cassé , surtout lorsqu'il s'agit de faire parler des personnes bien informées. Nierez-vous, concitoyen sans foi , que vous n'ayez écrit les premières lettres anonymes qui ont instruit Saint- Félix de la sortie nocturne du vicomte de Pamiers du logis des Lapeyrei.

— Moi , grand Dieu !

— Oui vous, vous en personne. Le duel des jeunes gens m'a fait ouvrir les yeux. Jai compris le péril de mon rôle, et j'ai cherché à remontera qui de droit. Ma coquine de servante... Ah! la drôlesse ; après tant de sermens et de cadeaux achetés à Revel. . . a dii m'avouer qu'elle avait reçu la visite d'un meunier... Ah ! que celui-là retarde le paiement de ses dourzièmes, et il fera connaissance avec les gar*nissaires... ce polisson, cet Adonis subalterne lui remet un certain paquet.

— Eh bien »

— De qui le tenait-il?

— Oh! pas de moi.

— Non ; mais du fils ou du petit valet de votre métayer ; polisson que je viens de rencontrer tout-à-l'heure , et au moyen d'une oreille tirée et d'un sou donné, il vous a nommé ; je sais tout, et vais agir en conséquence.

— Queferez-vous?

— LesLapeyrel et messieurs de Pamiers vous le diront.

— Oh ! mon très cher , vous n'auriez pas cette malice infernale.

— Et la vôtre?

•^ Vous ne m'enlèverez pas ma réputation.

— Eh! qu'avez-vous fait de celle d'une fille honnête , et peut-être sage? D'ailleurs le meunier parlera, mai gouge (servante) ,

n*a pas la langue mal pendue ; on me nommera , on me prendra à partie , on me fera destituer... Ah! par Dieu, je me revancherai sur vons^ je le jure; demain, trouvez-vous à onze heures du matin a la carrière des Clausades, j'y viendrai avec un témoin.

— Et je n'y manquerai pas , répondit Molleau avec une intrépidité froide ; mais auparavant, j'aurai conté aux .... que vous seul avez divulgué les amours de leur mère.

— Et moi, j'apprendrai aux .... que si l'histoire de leur mère a eu de l'éclat, on ne le doit qu'à vous .

— Les . sauront que vous avez

empêché leur fils d'entrer au séminaire, parce que vous avez babillé sur ses mœurs.

— Et les .... apprendront que si le sous-préfet de Villcftanche congédia leur

oncle, la chose eut lieu d'après vos propos.

— Je dévoilerai toutes vos trames.

— Et vos comme'rages, pensez-vous que je les tairai ?

— Méchant homme!

— Peste publique!

— Vipère de Saint-Félix!

— Perroquet de l'arrondissement!

— Diviseur des familles !

— Poison de l'amitié !

— A demain !

— Oui, à demain.

— J'aurai ta vie,

— Bon, je prendrai la tienne.

— A onze heures.

— Précises.

— Les armes?

— li'cpée: je suis gentilhomme.

— Tu le (lis.

— Je le prouverai .

— Oh! je t'en délie .

A ces derniers mots, ces hommes également coupables se séparèrent.

Le lendemain ^ à onze heures précises et da-7S la vlUe de Toulouse, unpartieidicr enveloppé dans un manteau brun, heurta, au coin de la place Saint-Etienne et de la rue des Nobles, un '.ndividii enseveli dins sa bûup'^)elaude sale et qui cachait son visage sous des lunettes vertes et à l'aide d'un moui hoir.

— Pardon, monsieur.

— Monsieur, ce n'est rien.

— Ah! Molleau à Toulouse.

— Quoi! Roubertofc hors de Saint- Félix!

— En rentrant de chez vous hier au jour, je trouvai une lettre du receveur-

général qui m'a contraint kvenit lui parler, je vous l'ai écrit à i^otre château .

— Une heure api es votre départ, un exprès vint me chercher pour assister ici aux derniers instans d un de mes parens , je vous l'ai fait savoir à votre caisse^ sans cela. ..

— Et moi donc?

«— Puisque nous sommes réunis. . .

— Il faut en découdre.

— C'est moiî désir.

— El le mien aussi.

— A demain, à six heures du matin à la fontaine de la Béan.'iiise.

— J'y semi avec mon témoin et mon épée.

— J'aîme avoir qu'entre gens d honneur.

— Il n'y a rien de perdu pour attendre.

Ces méchans belliqueux se séparèrent, elle jour suivant, à l'heure convenue, Molleau arrivait a Montaiiban, d'où il prit la route de Saint-Antonin, lieu qui devint sa nouvelle patrie, car il ne rentra plus a Saint-Félix , et Roubertot, ayant obtenu pour cause de santé , un congé de trois mois, était sur la route de Carcassonne, et il ne quitta cette ville que lorsqu'il ne dût plus craindre de rencontrer Molleau sous le couvert de Saint-Félix ; mais, lui, ne reparut dans cette dernière ville que pour apprendre sa destitution. En son absence, sa servante et le meunier avaient parlé, le pot aux roses découvert, retomba sur lui seul, justiciable de la vindicte publique. Molleau , d'ailleurs, s'était puni volontairement par son exil; le receveurgénéral , qui faisait valoir plus d'un million que les Lapeyrel lui avaient confié.

crut faire une œuvre méritoire en punissant l'un des auteurs du désagrément majeur que ces riches particuliers avaient enduré.

Nul ne plaignit l'ex-receveur; mais telle est la force de l'habitude que maintenant encore ceux qui ont conservé le souvenir de ce temps reculé, se surprennent parfois à regretter de ne plus entendre répéter k leur oreille cette plirase , dont le précédent avait piqué leur curiosité : je la tiens , soyez-en convaincu , de person' nés bien informées. Au reste, si M.Molleau n'est plus !à , son esprit y domine ; on imite ses caquets, et dans chaque petite ville de France on ne peut manquer de rencontrer son copiste fidèle: où n'y a-til pas des faiseurs de contes et des bavards ?

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