‹ Les deux famillesChapitre 3 sur 20 · QUELQUES HOMMES DE BIEN · texte numérisé non relu

QUELQUES HOMMES DE BIEN

Dieu est juste , aussi a-t-il toujours place auprès du niecliant et du vicieux, des hommes de force , de sagesse et de science vertueuse.

(Recueil de Maximes.)

Malgré le zèle infernal et la maligne activité mis à propager cette noirceur abominable , il n'en avait pas transpiré la moindre chose, soit à la maison desLapeyrelj soit à l'hôtel des Pamiers, J ai dit pour

quel molif ia lo([MacIlc locale s'arrêtait eu face de ce dernier ; quant à l'autre , deux causes en éloignaient encore la funeste nouvelle : la crainte ressor tante de Tignorance où l'on était sur la manière avec laquelle les deux frères prendraient la propagation de la flétrissure de leur sœur, et le départ de toute la famille Saint-Aurèle, qui dès le matin était montée en voiture pour aller jusqu'à Castelnaudary à la rencontre du vieux Lapeyrel et de son fils.

Don José lui-même ignora l'affaire jusqu'à onze heures et demie *, alors il sortit de la maison Lapeyrel, et se dirigea vers l'iiô»tel de Pamiers où il allait dîner, ainsi qu'il avait été invité dès la veille ; comme il entrait dans la rue de l'Eglise , un digne prêtre , jeune encore et modèle de toutes les vertus, véritable séraphin envoyé vers la ferre où le ccl ne le laissa pas long-temps,

Monslc ur l'abbé de Vigoureux, né a Saint- Félix, était un ecclésiastique capable de réconcilier la philosophie avec la foi chrétienne, c'était bien ce saint jeune homme, , doux, aimable, candiùe, instruit, éloquent; l'exemple de sa vie continuelle inspirait le désir de rimiler, même imparfaitement; il était parvenu, par sa conduite exemplaire, à ramener à la fois de mauvais prêtres et deslaiques égarés. Ce fut a lui seul , à l'étude de ses vertus publiques et privées que la ville de Saint-Félix dut la conversion , toute complète et permanente du savant médecin, le docteur Pech; homme d'érudition, d'esprit, humain , charitable , mais égaré, ai-je dit ailleurs, par des illusions du voltairianisme. Long-temps II lutta ; mais enfin les actions et les prières de Tabbé de Vigoureux ramenèrent au giron de l'église une belle ame qui se trouva

bien heureuse aussitôt qu'elle eut abjuré ses erreurs.

Le saint abbé était à la fois le directeur spirituel et de tous les Pamiers et de la pieuse Matliilde ; il aimait et vénérait ceux-là, il cbcrissait et estimait celle-ci. Son apie pieuse et aflfectionnée avait donc reçu une rude b'cssifre, lorsque peu auparavant la merc du prèlrc, femme spirituelle et possédant au suprême degré ce tact exquis des douairi; rcs de la bonne compagnie, l'avait contraint, à bonne intention, d'ouïi le récit de la nouvelle affligeante qui circulait des le matin.

Elle brisa le cœur sans tache de l'abbé ; il s'était enfui dés qu'il l'avait pu, sans manquer au respect dii à sa mère, et il se dirigeait vers Matliilde pour la ramener h la vertu si flic s'en était égarée^ ou pour la secourir si elle était innocente,

lorsqu'il rencontra don Lobranos ; celuici, vieux chrétien, était déjk devenu le péîiitent de l'abbé qui , par forme de conversation, lui demanda oîi il allait dans une parure peu en usage dans Saint-Félix les jours ouvrables.

Le nom de la famille de Pamiers ayant été prononcé , il y eut tout a coup une telle expression de regret sur la physionomie du prêtre, que l'Espagnol s'en étonna, et mit de la vivacité à lui demander la cause de son émotion. L'abbé essaya de se refuser a une réponse trop directe. Enfin, vaincu moins par les instances de don Lobranos que par la pensée que celui-là pourrait peut - être hâter, vu sa qualité dhôte de Lapeyrel et d'ami des Pamiers, un mariage désormais indispensable, il raconta tout ce qu'il savait.

11 terminait lorsque midi sonna. La

nécessité d'arriver sans retard chez le baron était impérieuse; d'une autre part, don Lobranos ressentait une douleur trop violente de cet événement pour se refuser a ce qui y remédierait. Dans cet embarras, il conjura Tabbé Vigoureux de l'attendre chez lui à deux heures précises , oîi lui, don José, se rendrait exactement. La chose convenue, ces deux hommes de bien se séparèrent.

J'ai dit plusieurs fois , je le répète encore, que les Pamiers ignoraient ce qui occupait uniquement la ville. Sylvère , aussi bien que le resle de ses parens, dès qu'il vit l'iispagnol, accourut à sa rencontre et lui témoigna chaleureusement le regret qu'il éprouvait de ce que l'emploi de la dernière partie de la soirée ne lui avait pas permis d'assister au récit atta-

chant fait par lui, don José, des aventures du duc actuel de Monle'zuma.

— J'espère, ajoula le jeune homme, que vous tarderez peu à me dédommager de mon malheur, en répétant pour moi ce qui a tant intéressé mes proches.

— Je suis tout près, répliqua l'Espagnol, et celle aprcs-dînée je suis à vos ordres.

— Je le veux hien, dit Sylvère, vous préve.iezma prière. Eh bien! après le café pris, nous irons nous promener du côté de la jolie route du Sauzet Saint-Apolline, et là je serai tout oreille pour vous entendre, et tout cœur pour m'intéresser à ce récit.

— Non, pas aussitôt, fut-il répondu; j'ai à deux heures un rendez-vous avec M. l'ahLé Vigoureux ; mais à trois je suis votre homme.

— Vous mo trouverez derrière les Pénitcns, et au-dessous de la place de vingt

pieds carrés , si plaisamment surnommé îe quai de l'AlIarme, après la ruine de la cliapelle des Pénitens, et en souveniince de la célèbre peur des brigands du 6 aoiit 1 TScj. Le valet de chambre Norijert, en venant annoncer le dlnei', interrompit la conversation ; elle fut mal reprise et guère mieux soutenue à table 5 les Pamiers restaient préoccupés au souvenir de la narration de la veille; tous songeaient à la probabilité d'une réconciliation avec lei.r junent d'outre Pyrénées ; chacun clicrciiaitp;ir quelle voie on y parviendrait. Don Lobrauos, rêvant exclusivement à la révélalion ncente de l'abbé de Vigouroux, souffrait un chagrin violent de Taccror fait II la icp;itation d'une jeune fiilc qui, par sa ressemblance excessive avec une personne rpi'il chérissait ardemment, avait pris sur lui un ascendant irrésistible. Ne connais-

santpas encore les détails dece triste scandale, il se flattait que peut-être il y aurait en réalité plus de fracas et d'exa£[ération que de mal réel : mais jusqu'à plus ample examen, ilne pouvait portersur despoints indifférens cette attention que celui-là réclamait impérieusement.

Le vicomte de Pamiers aurait dû laisser éclater , afin d'animer le repas , 'sa galté naturelle ; et lui-même au contraire se montrait sombre , réfléchi , et plutôt disposé a rêver qu'à se livrera une joie en ce moment presque étrangère à son âme.

Tout ce qu'on dit pendant le dîner se rapporta uniquement aux infortunes du neveu de la baronne , et ce sujet ne devait pas arracher a sa rêverie morne don Lobranos, qui semblait porter à ce seigneur une tendresse réellement fraternelle.

On quitta vers une heure et demie de

l'après-midi la salle à manger -jCiès que Ton eût passé au salon, etpendant que Lucienne et sa plus jeune tante , mademoiselle de Sainte-Gabelle,n'y étaient pas, donLobranos s'excusa successivement auprès du baron et de la baronne de la nécessité où il était de les quitter tout de suite, sauf à revenir dans la soirée, si toutefois, ajouta-t-il, le retour de messieurs Lapeyrel me laisse libre à ce moment.

A ce nom prononce , mademoiselle de Lavaur s'adressant à son neveu , lui demanda si la fctc que les jeunes Saint-Aurèlc avaient préparée la nuit dcrnièrccnsa compagnie , serait publique ou bien intérieure. Celte question si simple appela sur le visage de Sylvèrc un embarras singulier; on voyait qu'il ne comprenait pas ce qui lui était demandé , et néanmoins un ins»

tinct de prudence rcmpècliait aussi de prier sa tante de s'expliquer mieux.

Don Lobianos fui seul à s'apercevoir de la confusion du jeune gentilhomme : elle lui parut confirmalive des révélaiions de l'abbé de Vigouroux , et afin d'être parfaitement instruit sur ce cas grave, il profita de la permission qui lui fut accordée , et s'éloig'ia aussitôt apros être convenu avec le Vicomte bien exactement de la place où ils se trouveraient tantôt.

Pendant Iheiire que don José passa avec le saint prèlre, il eut a écouter la multitude des calomnies qui , depuis la matinée, avaient eu le loisir de se développer; toutes portaient sur la jeune fille, qu'on accusait de coquetterie , de lubricité, et de dévergondage ; l'excellent d.reclcnr ne voulait rien croire de ces turpitudes; mais il sentait que , d-'s qu'elles avaient cours ,

la réputation de maflemoiselle Saint-Anrèle ctait perdue. L'Espagnol })arlageaitson opinion , el lui , à part cette douce charité , seul aliment des de'marclies de l'aLljé, était animé par cotte tendresse fanatique que lui inspirait la ressemblance de Mal h il de.

Tous deux raisonnèrent les démarches à faire; il fut convenu qu'avant de s'adresser aux Lapeyrcl , on tenterait d'amener les Pamiers a ce mariage ; que l'Espagnol parlerait le premier, d'aho. d au Vicomte, puis à la Baronne, cnsnile au grand-hailli de Morée , au Vidame de Tarascon , et enfin au chef de cette race illustre ; il toucherait la corde dilicatc des convenances sociales et do Ihonncur ; si par cas il n'emportait pas la victoire, l'abbé ie renq)lacorait et ferait entendre la voix supérieure et entraînante de la religion. Ces messiurse

comprenaient la uécessité urgente de déterminer un mariage prompt , car tous deux acceptaient comme vrai ce que l'on avait ailleurs inventé odieusement : la grossesse avancée de la jeune fille.

Quand chaque partie de ce plan Lienveillant et paternel eut été arrêtée, l'aLbé conduisit don Lobranos a une fenêtre du corps de logis de la maison curiale , qui donnait sur le boulevard du Nord, et de là lui fit voir le Yicomle arrivé, et déjà latlendant. Il n'y avait pas de temps à perdre j l'Espagnol quitta le pieux vicaire, et lui promit de le revoir dans la soirée , n'importe l'heure, afin de lui redire ce qui se serait passé dans la conférence qui allait avoir lieu.

. En cheminant , don José s'interrogeait sur ce sentiment intime et puissant qui , dans cette circonstance, le portait U inter

— Al —

venir dans une affaire qui devrait lui être étrangère ; d'où provenait sa chaleur à prendre en main la cause de Mathilde?

« Ah! se répondait-il vivement, tout en elle me fait illusion ; en la regardant, je crois voir cette femme infortunée, cette femme si chère à mon amour , et que le Ciel m'a ravi; et toi, ma fille, loi, qui peutêtre vis dans le malheur et la misère, peutêtre également es-tu flétrie par l'art d'un corrupteur habile, ou parla malice active de ces hommes , de ces femmes sans pitié , toujours prêts à détruire une réputation, à flétrir la candeur d'une jeune personne ; oui, mon enfant, c'est ta cause que je défends dans Mathildc, qui peut-être est encore pure , et n'a d'autres torts a se reprocher que quelques imprudences • qui sait même, si complètement innocent, ce

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n'est que contre la calomnie que tu dois défendre la pudeur.

Pienipli lie ces pensées , et i>roIongeant intérieurement ce monologue, il acheva de traverser la rue de VEglise, ne s'arrêta devant aucun (les groupes qui se iormaient sur son passage; à la mine affamée de ceux qui les composaient , il lui est devenu facile de reconnaître que la conversation universelle de ce jour-là roulait uniquement sur le fait de la nuit précci lente. Tour-à-tour il en gémissait , il s'en indignuit, et peut-èlre que s'il eut été libre a ce momcnl, il se serait arrêté à chaque pas pour rompre une lance en l'honnenr de la vertu outragée, ou pour répéter aux amos déjà coupables, qui flétrissaient cette jeune réputation, que celui «|ui se croit exempt de péché, lance la première pierre.

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