M. VICTOR CONSIDERANT ET M. JULES PATRE
La philosophie cherche noise à la philosophie. M. Y. Considérant fait la leçon à li. J. Favre.
M. V. Considérant est un philosophe revenu d'Amérique, qui, à ce titre, peut enseigner bien des choses à M. J. Favre, le Français libéral et humanitaire.
La partie critique de sa lettre à V Électeur libre est excellente, pleine d'observations aussi fines que justes. Il est, d'ailleurs, très -facile de mettre la philosophie française en défaut : elle n'est pas profonde, elle n'est pas même obscure; elle est franchement superficielle, et, par impuissance, éclectique.
Il n' y a pas, que nous sachions, de philosophie américaine.
1. Ce travail a été rédigé immédiatement après l'insuccès des négociations de derrières.
01 LES DET'X rOLIES DE PARIS
Le gros bon sons pratique : voilà, je crois, l'Amérique. M. V. Considérant en fait l'éloge; il en tient mémo quelque peu; mais l'élévation de son esprit, et, pour tout dire, son imagination le conduisent bien au-delà.
M. .1. Favre et IL V. Considérant sont frères, sans s'en douter, et nullement frères ennemis. Ce sont deux philosophes qui se targuent et qui manquent, plus ou moins, d'esprit pratique.
L'un et l'autre ont cru que la raison était la reine du monde. Us ont pensé qu'il suffisait de concevoir et d'énoncer un beau principe pour le faire immédiatement accepter des peuples dont il assurerait le bonheur.
Illusion généreuse! Un homme de génie, qui était, en même temps, un homme de sens, nous avait pourtant bien prévenus : « L'homme n'est ni ange, ni hète. » Notre formule, à nous, serait la suivante : « La bête qui sommeille dans tout homme a besoin d'être surveillée et réfrénée. »
Ajoutons-y celle-ci : « Vouloir traiter en ange la bêle, c'est faire un métier de dupe et s'exposer à être dévoré. »
Que diriez-vous d'un savant qui ferait à un tigre ou à une panthère un discours pathétique, au lieu de la museler y
Tel a été le rôle de l'opposition sous l'Empire. Entendons-nous. Elle aurait bien voulu limer Les dents, par trop acérées, de l'Empereur. Mais, à l'égard des puis-
sauces européennes, elle a conseillé un désarmement général.
Et le Gouvernement, assez docile, n'armait guère, se contentant d'un budget de cinq cents millions.
Or le bon sens disait que les soldats, représentés par ces cinq cents millions, auraient dû figurer ailleurs que sur les papiers d'un général de cour ! Il disait également que, dans ces conditions, la Prusse et la Paissie pouvaient compromettre non-seulement notre influence, mais notre, existence !
Voilà ce que ni M. Considérant ni M. Favre n'avaient vu : cela ne les empêche pas d'être des philosophes et des citoyens estimables.
Ceci posé, en quoi nos deux penseurs diffèrent-ils ? Plutôt dans les moyens que dans le point de départ, et dans le but qu'ils proposent.
M. J. Favre, comme le témoigne l'entrevue de Ferrières, a voulu, par les bons offices des puissances, traiter avec la Prusse sur les bases de la plus pure philosophie : il a fait valoir des raisons d'humanité. Pour conserver l'Alsace et la Lorraine, il alléguait le suffrage universel, le sentiment de l'honneur, etc. Il a mis, au point de vue du juste, en défaut la Prusse qui arguait du droit du plus fort. Le résultat, on le connaît : la Prusse est restée inflexible, et l'Europe impassible.
Il en eût été tout autrement, oppose M. V. Considérant si, au lieu d'invoquer l'Europe, on eût invoqué un ar-
bitrage de juges choisis par les deux adversaires. De plus, ajoute-t-il, la guerre présente, toute guère ultérieure, eût été éteinte, par renonciation de ce seul principe : « l'ère du militarisme est close. »
Mais tout cela suppose ce qui est en question. Il faudrait des peuples suffisamment éclairés sur leurs droits, leurs devoirs, leurs intérêts, à l'abri des entreprises des ambitieux qui exploitent la sottise populaire, dynastes ou démagogues.
Cette condition sine qua non, n'étant pas réalisée, l'arbitrage, l'union internationale, sont dérisoires.
Noua ne nous grisons pas de mots et nous voyons la triste réalité. Nous résumons ainsi notre pensée : dans la situation actuelle de l'Europe, notre salut serait mieux assuré par le désaccord, toujours possible, de certains gouvernements, que par l'union impossible des peuples qui ne se comprennent pas encore.
L'avenir est peut-être à la philosophie. Le présent, par malheur, est à l'histoire et à la politique. La politique, toutefois, peut, durant cet intérim, n'être pas cette chose rebutante que les Bonaparte nous avaient fait prendre en ùt. Elle doit être un préservatif. Un diplomate capable et honnête Berait tout simplement un médecin politique. Il se proposerait de mettre les honnêtes gens es garde contre les fripons. Il nous fournirait, à doses suffisantes, le contre-poison. Il nous assurerait un modus
vivendi, jusqu'à ce que les peuples fussent instruits, le
militaris:
éteintes.
militarisme ruiné, les ambitieux évincés et les dynasties
8 octobre 1870.
Connaître l'histoire est bien; vouloir la reproduire est dangereux. Pour le faire utilement il faudrait, en effet, une similitude dans les temps, les idées et les personnages que l'on chercherait vainement ! i
Les mêmes hommes qui, le 4 septembre, disaient assez justement, selon nous : « La France républicaine ne saurait périr ! » nous crient maintenant : « Tout est perdu, si nous ne suivons la ligne de conduite adoptée en 1793. » Avouons le tout d'abord : c'est le Gouvernement de la Défense nationale qui nous a, le premier, engages dans cette voie malencontreuse. 11 a voulu imiter le style et les manières de 17 0 2. Il a cru effacer un deuil public en ordonnant de couler en bronze une statue dont le culte semble avoir remplacé celui de la déesse Raison.
1. Le paragraphe qui suit, et qui prévoyait ce qui devait arriver huit jours après, fut retranché sans notre avis.
Le peuple, docile comme toujours, à suivi le Gouvernement, et il a été conduit logiquement à vouloir supprimer le Gouvernement. On lui donnait, en septembre, 1792; il a voulu, en octobre, 1793.
Il serait facile de montrer la profonde différence des deux époques. En 1 792, on avait, non pas un Gouvernement provisoire, mais une Convention nationale.
En 4 793, on avait, au dedans comme au dehors, des partisans de l'ancien régime; et les prisons regorgeaient de suspects.
En 1 7 9 2 et en 1793, l'ennemi était non au cœur delà France, mais à la frontière : il s'agissait alors de conquérir, pour n'être point déshonorés.
Certes, on peut reprocher au Gouvernement actuel de n'avoir pas, dès le i septembre, provoqué l'élection d'une municipalité parisienne et d'une Assemblée nationale.
L'Assemblée nationale eût maintenu, dans sa véritable sphère, la municipalité parisienne.
Aujourd'hui, on doit regretter profondément l'absence d'une Assemblée qui eût été comme l'àme indivisible et immortelle d'un peuple momentanément morcelé, au point de vue territorial, par l'invasion.
liaison de plus pour ne pas élire présentement une municipalité. Je ne veux point [n'appesantir sur la perte de temps occasionnée par (]<■< élections nécessairement disputées. Mais je dirai que la municipalité, une fois élue, se croirait fatalement plus légitime que le Gouvernement.