‹ Les deux folies de Paris, juillet 1870- mars 1871Chapitre 12 sur 66 · I N D D C T I ON S · texte numérisé non relu

I N D D C T I ON S

Si cela avait lieu, nous serions perdus. La France, en effet, a reconnu d'une façon unanime le Gouvernement provisoire, à titre de défense nationale; elle ne reconnaîtrait pas la municipalité de Taris comme Gouvernement de la France.

La solution des difficultés présentes est ailleurs. Il ne faut pas renverser le (jouvernement : il faut, au contraire, faire cesser l'isolement qui l'empêche de remplir sa mission. Paris peut être bloqué : c'est aujourd'hui dans son rôle. Le Gouvernement doit pouvoir circuler et transporter la capitale à Tours, à Bourges, à Bordeaux même! Paris a un défenseur digne de lui, le général Trochu, et des administrateurs provisoires et néanmoins respectés. Gela lui suffit; car il est toujours une cité libre, bien qu'étant devenu un camp retranché. Que les autres membres de la défense nationale soient rendus à la nation!

De grâce, point de fac-similé de 1793. Osons le dire : les procédés de 4 793 sentaient leur ancien régime. En faisant tomber des têtes couronnées ou coupables, le comité de salut public suivait les errements de la France monarchique, et il n'avait rien à envier, pour le fanatisme et pour la cruauté, à un Louis XI et à un Richelieu. C'est cette justice tyrannique qui provoqua, à travers la Terreur, le Directoire et le Consulat, le retour de la tyrannie; c'est à elle, en dernière analyse, que nous dûmes le despotisme de Napoléon Ier.

De même, les journées de juin contribuèrent puissam-

ment, grâce à des appréhensions exploitées par la perfidie, au rétablissement de l'empire. La durée et L'extension démesurée de nos guerres ne tieunent pas à d'autres causes.

On l'a si bien compris, jusqu'à présent, que des hommes hien plus coupables que ceux que la Terreur sacrifia, ont eu le loisir de se rendre au-delà du détroit et au-delà du lihin, à Londres et à Gassel, à l'abri des angoisses patriotiques.

Il est avéré que la Convention et la Commune de Paris, par leurs excès patriotiques, aggravèrent une situation déjà difficile. Elles eurent à compter avec le fédéralisme, avec la Vendée, avec les Chouans; elles furent condamnées à être héroïques. « Nous le serons, a ous le sommes! » me direz-vous. D'accord; mais être héroïque ne nous suffirait plus, si nous n'étions sages en même temps. Si nous nous sauvons, nous aurons incontestablement surpassé nos pères.

N'oublions pas ceci : imiter trop fidèlement les grandes époques, c'est les parodier; c'est se condamner à la petitesse dans les vues, dans les moyens et dans les résultats. Quand Napoléon III voulait faire grand, il imitait visiblement son oncle. San a s'en douter, il marchait vers Boulogne, Oueret;iro. Sadowa et Sedan. Il croyait faire de L'ancien ! Ilelas! nous ne le savons que trop : il faisait du nouveau !

nelusion ! ni 4 7U2, ni l?93 mail hs?0!

Il faut que 1870 ait, lui aussi, son originalité dans l'histoire, et que l'on soit tenté de l'imiter sans y réussir.

Que la seconde partie de l'année présente efface la première !

Dans la première partie, nous avons eu le plébiscite mensonger, les saturnales qui présidèrent à la déclaration de la guerre, la liberté servile de décembre, comme l'appelait déjà l'antiquité, la Marseillaise avinée, autorisée par Napoléon III !

Dans la seconde partie, nous aurons, grâce à un recueillement profond et à une énergie de tous les instants^ l'indépendance nationale et la dignité de l'homme.

22 octobre 18 70.

OU COuRONS-NOUS?

On accuse la plupart des Français de manquer de clairvoyance. Mais ne pourrait-on pas accuser les clairvoyants de manquer de courage ?

LT? peuple, héroïque mais ignorant, a trop de courtisans : il n'a pas assez d'instituteurs désintéressés :

OU courons-nous? Telle est la question que l'on se pose partout, dans le for intérieur et même dans les con-

Il) LES DEUX FOLIES DE PARIS

versations particulières, En public, on fait des phrases; on se paie de mots; on ne s'inquiète nullement de la réalité: patriotisme est devenu synonyme d'illusion.

Osons dire tout haut notre pensée. Elle se résume ainsi : les échecs et les calamités que la féodalité avait infligés à la France, durant la guerre des Anglais, la démocratie est entrain de se les infliger à elle-même. Mais avec quelle précipitation les événements se succèdent! En moins de cent jours, nous avons trouvé moyen d'accumuler les catastrophes qui, dans l'histoire de nos pères, remplissent plus de cent années !

Reichshoffen, c'est Crécy (l 346); Sedan, c'est Poitiers (l 350; Metz et Paris, c'est Azincourt (1415). Puissions nous n'être pas à la veilled'un traité de Troyes (1 4 20)! Que dire des Blanquistes, ces modernes Bourguignons qui n'ont pas encore trouvé leurs Armagnacs?

La France en est venue à ce point cl empâtement politique, que, ne pouvant pas, pour le moment, faire la guerre utile, elle ne sait pas faire la paix nécessaire. Pour entasser ruines sur ruines, morts sur morts, elle allègue son honneur, comme si l'honneur de la nation était en jeu dans une guerre de tout point semblable à celles de l'ancien régime.

Qu'on sache enfin ménager L'avenir, dans un payfeoù un premier ministre, toujours heureux, disait : « Le Temps et Moi. »

C'était, il est vrai, un Italien. Prenons donc pour exem-

pie un Français, et un Français dans l'adversité. Louis XL qui a, en grande partie, fait la France, s'est résigné plus d'une fois à conclure des paix appelées honteuses par ies Parisiens du quinzième siècle1, qui dressaient des perroquets pour lui crier : « Péronne ! Péronne ! Péronne ! »

«l'étaient, à ses yeux, des haltes salutaires. Louis XI avait la sagesse de couper court, avant d'avoir perdu tous les éléments de revanche possible.

Que dans un temps où on ne lit plus l'histoire, et où l'on s'imagine qu'il y a deux humanités, celle d'avant 89, et celle d'après, on daigne se reporter aux traités de Saint- Maur (1 465), de Péronne (1468), et de Pecquigny(l 475] .

Tout le monde sait que Louis XI a réuni à la France d'une façon définitive beaucoup plus de provinces qu'il n'en avait cédé temporairement. C'est qu'il avait une devise qui n'est plus celle de notre époque :

« Quand orgueil chevauche devant, honte et dommage suivent de près. »

Louis XI, dira-ton, n'était pas un homme d'honneur. Prenons alors celui qui fut armé chevalier à Marignan par Bavard, le guerrier sans peur et sans reproche. Le même prince qui s'était écrié : « Tout est perdu, fors l'honneur ! » sut fort bien apposer sa signature au traité de Madrid, qui humiliait et sauvait en même temps la France royale. La France républicaine se croit-elle obligée d'être plus chevaleresque que François Ier ?

Une Assemblée nationale aurait seule qualité pour

prononcer; maison tout cas, nous osons dire qu'une réponse aflimative scientifique est impossible.

Tout se résume en deux points :

lo La France vient-elle au secours de Paris?

2<> L'Europe vient-elle au secours de la France ?

Gouvernement, bon sens public, instinct sérieux de la conservation nationale, répondez !

Un individu a le droit, et il a souvent le devoir de mettre le feu à sa maison et de s'ensevelir sous les cendres. Une nation est un être séculaire qui ne doit pas, dans un noble accès de désespoir, décide]1 à la légère de l'avenir des générations futures.

Se figure-t-on ce que serait la France si Paris venait à disparaître? Elle pourrait conserver l'honneur, mais à coup sûr, elle aurait perdu l'intelligence. Elle reculerait de cinq siècles. Elle deviendrait une Espagne sans caractère, une Italie sans finesse. Le roi de Prusse serait alors au comble de ses vœux. Les hobereaux et les réactionnaires régneraient en maîtres définitifs dans la patrie de Montesquieu et de Voltaire.

Le tour serait joué, et nous aurions nous-mêmes couru au devant de la fosse qu'on nous creuse.

Qu'on nous blâme, — nous en prenons notre parti : — mais qu'on réfléchisj

Ne pas craindre pour soi, tout craindre pour son pays : c'est là le patriotisme.

9 novembre 187 0.

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