PAS DE CAPITULATION
Qui demande à capituler?
Ce ne sont pas, à coup sûr, les hommes qui, dès le 4 septembre, indiquaient le moyen de couper court à la guerre, et qui, aujourd'hui même, montrent comment Paris évitera la honte suprême d'une occupation prussienne.
Ce moyen, ce n'est pas la paix à tout prix. Il n'y aurait depaix à tout prix qu'après une capitulation.
Ce double danger, ce ne sont pas les téméraires qui le conjureront: ce sont les prudents.
Assez de chauvinisme! Du raisonnement!
Assez de risque-tout ! Des politiques !
On vous dit : « Réfléchissez. » — Vous comprenez : « Capitulez. »
La note vraie est celle-ci :
« Vous avez des ressources militaires et des ressources » politiques: sachez les combiner avec sang-froid en clomi-
» nantla situation. — Usez-en avec habileté pour sauver » non-seulement l'honneur, mais aussi Paris, la France, » la République. »
13 novembre 18 70.
9 A UT 0 N i L'UN I TÉ FRANÇAISE E T I. A Xi B P D B L I Q U E
L'unité française et la République courent, en ce moment, le plus grand danger.
La France, sous l'Empire, était devenue, grâce à la centralisation, une raison administrative.
Qu'on ne dise pas que Paris avait tout absorbé. Il était lui-même entravé par l'administration dont il possédait, comme unique privilège, l'inutile et lourde bureaucratie !
Grâce à ce système absurde, qu'il tenait de ses devanciers, mais dont il usait sans ménagements, l'Empire a vécu dix-huit ans! Tout, sauf Paris, s'est courbé respectueusement sous son joug de fer. Quand la honte de Sedan et L'émotion parisienne, qui en fut la suite, eurent renversé
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la dynastie des Bonaparte, la France complètement dépourvu*', eut du moins un signe de ralliement, sa capitale.
Ne nous étonnons pas de ce fait. Paris (est-ce un bien ou un mal ?) attire à lui depuis longtemps ce qu'il y a de plus intelligent et de plus vital dans la nation.
Paris seul, le 4 septembre, renfermait des hommes d'Etat capables, n'ayant point pactisé avec le régime déchu.
Voilà comment le Gouvernement, improvisé alors, récemment légitimé par le suffrage universel, ne se composa que des anciens députés de Paris.
Rien de plus avouable, rien de plus nécessaire. Mais deux grandes fautes furent commises par les représentants patriotes qui avaient assumé le poids des affaires : 1° Ils ne répudièrent pas avec assez d'habileté l'héritage sanglant de l'Empire ; 2° ils ne firent pas un appel immédiat à une Assemblée nationale.
De là résulta, en Europe, une énorme confusion politique, et en France, une sorte de dislocation.
Nous n'insisterons pas sur la première de ces erreurs. Aussi bien, on pourrait nous répondre que le patriotisme français, je me trompe, le patriotisme parisien, avait ses exigences, et que c'est grâce à lui que l'entrevue de Ferrières fut tardive et inutile.
Piaison de plus pour insister sur la seconde mesure que nous avons signalée. En effet, si l'Assemblée nationale eût été convoquée, elle aurait donné tort ou raison à Paris. Paris avait entraîné la France vers la République; la
France aurait pu, à son tour, entraîner Paris vers la paix.
L'étonnement fut grand quand on vit ces défenseurs illustres et éprouvés des libertés parlementaires ajourner indéfiniment la convocation de la Chambre.
Toutefois, les raisons de cette détermination fâcheuse ne nous échappent point. On craignait bien à tort, suivant nous) l'avènement d'une majorité réactionnaire, comme si les réactions se produisaient le jour même, et non le surlendemain des révolutions. Le parti de la Commune, qui envisageait ainsi la question, pesa sur le Gouvernement, jusqu'au moment où le suffrage universel l'écarta d'une manière définitive. Cette Commune elle-même, on dut la repousser parce qu'on n'avait pas d'Assemblée. — En outre, on se demandait si le moment était bien venu de discuter en séance publique une Constitution. Que de faux pas on eût évités si, au lieu d'une Constituante, on eût réclamé une Assemblée chargée des pouvoirs de la nation pour les affaires pendantes exclusivement! — Enfin, dans Paris, qui vient d'entasser, en une semaine, votes sur votes, on s'était imaginé que des élections étaient impossibles en France sans armistice, et que ne pouvant avoir certains députés, on ne devait en avoir aucun.
Le sié^e commença. L'investissement, contre toute attente, ne laissa plus de communication avec les provinces. Les provinces s'habituèrent à ne considérer désormais le Gouvernement de la Défense nationale que comme le Gouvernement de Paris.
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La Délégation de Tours, composée d'avocats ou trop vieux, ou trop jeunes, ne fut pas suffisamment prise au sérieux, et chacun crut pouvoir se sauver plus sûrement en ne se liant qu'à lui-même. Les départements plus éloignés oublièrent même ceux qui étaient au péril; ils n'eurent point de hâte d'être à l'honneur.
!St de cette façon que la République du 4 septembre finit par être enfermée dans les lignes étroites des forts de la capitale.
Cinq ou six groupes se dessinèrent en France, avec des aspirations politiques diverses.
1° Nous négligeons les provinces envahies par les Prussiens, constituant cette frontière héroïque dont nous gardons un précieux fragment, la Franche-Comté.
2° Le groupe normand (Normandie, Flandre, Artois, Picardie), riche, prudent, ami des moyens termes, comme l'Angleterre, dont la Manche seule le sépare. C'était le domaine désigné de TOrléanisme.
3o Le groupe breton (Bretagne, Maine, Anjou, Touraine,roitou,Angoumois),avec ses souvenirs de la chouannerie, de la Vendée, religieux, légitimiste,
''i° Le groupe auvergnat (Auvergne, Marche, Bourbonnais, Nivernais, etc.) auquel l'Empire n'avait pas encore appris à lire, ce dont il lui sait gré peut-être. Il faut bien remarquer que c'est dans cette région que sont nés ou ont pris pied les apôtres, les fondateurs (-1 les soutiens de
l'Empire, les Rouhcr, les Morny, les Magne, les Persi-
gny-
5° Le groupe méridional, avec ses grandes cités: Lyon, Marseille, Bordeaux, Toulouse. Tout le monde sait que les cléricaux et les exaltés s'y trouvaient sous l'Empire, à l'état de lutte sourde. Le 1793 du Midi a pu sembler arrivé avec son cortège d'émeutes, d'incarcérations, de jugements sommaires.
Telle est la France que l'Empire, l'invasion, et aussi des erreurs encore réparables, nous ont faite.
Dans ces circonstances, quel doit être le désir de tout vrai patriote ?
1° Sauver l'unité, pour sauver la France ;
2° Sauver Paris, pour sauver la République.
Pour sauver l'unité, il nous faut une Assemblée nationale ;
Pour sauver Paris, il faut qu'il soit prêt à tous les sacrifices, mais en sachant pourquoi.
Que la capitale de la France, le symbole de notre unité comme de la République modérée, ne subisse pas la honte d'une occupation prussienne ! Mais qu'un héroïsme mal entendu n'amène pas l'anéantissement de Paris. Anéantir ou déshonorer Paris, c'est déshonorer en réalité la France, c'est anéantir la civilisation française.
Paris, France, République : trois termes étroitement liés qu'on ne séparerait pas impunément.
Que veut le roi de Prusse7 Neutraliser ou prendre trois
de nos départements? Au point où nous en sommes venus, ce serait là pour nous une douleur intolérable, mais pour lui une médiocre satisfaction.
Il veut séparer les trois termes que nous déclarons étroitement unis : Paris, France, République.
S'il y parvenait, il nous donnerait peut-être, pour nous achever, un Napoléon IV; ou bien, plus clément, pour nous ménager la protection divine, Henri V : à moins qu'il ne daignât être lui-même cet Henri V étranger et conquérant qui gagna la victoire d'Azincourt, signale traité de Troyes, et fut accueilli par Paris, au milieu de la lutte des Armagnacs et des Bourguignons, comme un libérateur.
Soyons héroïques! m'écrierai-je en terminant, mais soyons sages ; et quand l'occasion se présentera de sortir par l'habileté de cette situation, ne repoussons pas l'habileté. Nous éviterons le dommage tout en gardant l'honneur.
13 novembre 18 70.