MOMMSEN ET M . DE BISMARCK
M. Fustel de Coulanges a fait, dans le journal le Temps, une réponse à M. Mommsen, l'illustre professeur de l'Université de Berlin.
Il lui a été facile de montrer l'abus étrange que l'on faisait contre nous, d'un principe que la France a, la première, mis en honneur, qui a causé sa grandeur sous l'ancienne monarchie en mettant fin à l'isolement féodal et aux prétentions de Rome et du Saint-Empire, mais qui lui a été fatal lorsqu'elle a voulu, à main armée ou par des intrigues inavouables, le faire triompher chez ses voisins.
Il aurait pu, sans compromettre notre cause, accorder quelque influence à la race, à la langue, qui si souvent créent cette sympathie constante et durable, fondement de toute unité nationale. Il aurait même pu, rompant des cadres étroits, montrer que l'Alsace, rattachée à l'Allemagne, ne serait pas plus utile à ['humanité que rattachée à la France.
Suivant cette idée, que j'appellerai économique, on au-
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rait pu prouver que l'Alsace, unie à la France par une amitié séculaire, à l'Allemagne parle langage, établissait effectivement un lien précieux entre les civilisations les plus avancées de l'Europe.
Enfin, à une époque de libre-échange. l'Alsace, par sa situation, n'appartient-elle pas forcément, en dépit des efforts des généraux et des politiques, aux deux pays? Et serait-il si nécessaire et si utile de la neutraliser, à moins que l'on ne voulût, du même coup, neutraliser toute TEu- ' On aurait pu, j'imagine, faire comprendre tout cela à M. Mommsen, car cet Allemand intraitable est Un historien qui parle bien des langues, étonnées de se trouver ensemble (nous renvoyons au style de ses ouvrages), et ee patriote ardent n'a pas dédaigné l'amitié de Napoléon III, qui, grâce à lui, était devenu l'historien de Gé- (par.
Il ne faut pas perdre de temps. Ce n'est point à M. Mommsen qu'il s'agit de répondre, mais à M. de Bismarck. Or, la question des nationalités tient peu de place dans l'argumentation du premier ministre prussien.
Cette argumentation repose tout entière sur le droit de conquête et sur le droit de légitime défense.
Le droit de conquête est, aux yeux des philosophes, la négation même du droit. Faisons-lui néanmoins l'honneur de le discuter le premier. Aussi bien, que de fois la France l'a invoqué et eu a fait un détestable usaiie ! L'histoire de notre siècle nous édifie sur cet article. Les violen-
ces des Bonaparte, autorisées par nous, ont été poussées si loin, que ce serait vraiment plaider les circonstances atténuantes que de rappeler les violences des Bourbons.
Beaucoup de provinces ont été réunies à la suite de guerres injustes. Heureusement que les siècles, aux ressentiments de la conquête, ont, sur nos frontières, substitué une confraternité sans égale. Ce qui dépassait cette limite, nous l'avons justement perdu, justement nous n'avons pu le reconquérir.
Nous l'avouons, si M. de Bismarck ne voyait pis la différence profonde de l'époque immédiatement antérieure et delà nôtre, nous n'aurions absolument rien à lui répondre. Nous parlerions deux langues différentes.
Mais M. de Bismarck, plus que personne, a conscience de ce changement. Il sait que presque partout en Europe, même dans les chancelleries, il en est tenu quelque peu compte : et voilà pourquoi, en définitive, il se pose en défenseur de l'Allemagne, plutôt qu'en conquérant de la France.
L'Europe a cru, il y a trois mois, à ses assurances. La Russie, notamment, a dû être au courant de sa politique. Il aura obtenu d'elle et lui aura donné, avant la guerre, une garantie ainsi formulée, je suppose : « Si j'étais malheureux, aura-t-il dit, vous forcerez la France à lâcher prise; si je conquiers la Lorraine et l'Alsace, je les neutraliserai. » De là, l'indifférence apparente des grandes
puissances, jusqu'à la bienfaisante et patriotique intervention de M. Thiere.
M. ïluers, pour limiter honorablement notre désastre, avait donc à démontrer à la Prusse, à la Russie, à l'Angleterre, à l'Autriche et à l'Italie, que nous n'attaquerions jamais notre redoutable voisine.
La démonstration sera difficile à faire. Toutefois, quand l'on considère que la République française n'a jamais été agressive tant qu'elle ne s'est pas laissée exploiter par les Bonaparte et leurs imitateurs, dont le règne est passé; — que la ligue de la paix, sans une police honteuse à jamais détruite, aurait triomphé de la guerre; que le peuple français, au milieu d'une lutte devenue purement défensive et nécessaire, a confié ses destinées à ceux qui voulaient le maintien de la paix ; quand on considère tout cela, et qu'on avoue que nous sommes non-seulement fort affaiblis, mais terriblement avertis, on arrive à une démonstration qui vaut, croyons-nous, beaucoup mieux que celle de M. de Bismarck, s'imposant à lui-même une neutralisation des pays conquis, et donnant pour suprême garantie à l'Europe sa toute-puissance.
Xous ajouterons une considération non moins grave. Tour quelques États, pour l'Autriche, par exemple, les provinces frontières ne sont qu'un vêtement qu'ils peuvent rejeter pour un temps ou pour toujours. C'est que leur croissance s'est faite par juxtaposition, et non par une intime assimilation : voilà en quoi l'unité de la race, de
la langue, nous a merveilleusement servis. Les parties de nos provinces qui ne parlent pas encore le français (de même qu'à Posen, on ne parle pas l'aliemand) auront vite appris notre idiome. C'est une affaire non de nationalité à détruire, mais d'instruction primaire à perfectionner. (Il n'en est pas ainsi à Posen.)
La France, d'après une loi fatale, a perdu les provinces qu'elle n'avait pu s*assimiler, celles du Pihin. Elle y renonce à toujours, et dernièrement, elle n'y aurait pas songé par elle-même. On l'a tentée : tout le monde le sait.
Le reste, elle doit le conserver, parce qu'elle doit exister. Que, dans les conférences de Versailles, la France n'apparaisse pas comme un malade entouré d'un chirurgien et de quatre médecins consultants, qui se demanderaient les uns aux autres si l'opération doit être faite plus haut ou plus bas.
Je vous en conjure pour votre honneur, et, ce qui est plus important à vos yeux, pour l'équilibre européen, point d'amputation! Alexandre Ier lavait ainsi compris en 1 sandre II suivra ses traces. Il oubliera la
campagne de Crimée, comme son oncle avait oublié l'invasion de la Piu-
En réalité, la France vaincue est, pour L'Europe, un ancien maître, devenu, par suite des circonstances, un client hors de pair, plus grand encore que certains proteçteurs, dont les malheurs sont aussi imposants que la prospérité, et qui. dans sa chute, entraînerait forcément
la plupart de ceux qui lui refuseraient ses bons offices. Nous avons cru, dans ces quelques lignes, plaider à la fois l'intérêt de la France et l'intérêt de tous, sans mettre en oubli la justice elle-même.
Novembre 1870.