A QUEL PRIX LA FRANCE PEUT-ELLE FAIRE LA PAIX ACTUELLEMENT
Quand, dans notre article intitulé : Où courons-nous? nous avons essaye'1 de faire réfléchir une population intelligente, mais égarée par certains journaux, nous n'avons voulu qu'une chose : opposer, autant que possible, le savoir à l'ignorance, le sens de l'histoire et de la réalité aux vaincs déclamations. Nous ne découragions pas. mais nous éclairions les Parisiens, qui n'ont pas besoin d'être aveuglés pour être braves.
Nous avons été sévèrement critiqués, c'était naturel, par les rhéteurs et les énergumènes, deux classes de gens inégalement violents, mais également sincères. Mais nous
i. Voir, plus haut, page il, les aventures de cet article.
avons eu aussi pour adversaires des hommes distingués et instruits.
N'en soyons pas étonnés. En France, la science, qui pénètre peu les masses, a de la peine à transformer môme les savants.
On cous a dit, dans le monde lettré : « Auriez-vous la prétention de nous ramener aux traités de Péronne et de Madrid? » Nous répondons : Nous avons de l'histoire une connaissance suffisante pour lui demander, non des formules, mais des conseils.
Nous saisissons aussi bien que personne la distance qui sépare la France ancienne de la France contemporaine, — et la France contemporaine des autres Etats de l'Europe.
Nous avons, dans un écrit sur MM. Mommsen et de Bismarck, montré que la nationalité française était la plus homogène et la plus nettement définie de toutes celles qui existent dans l'univers civilisé. Ses diverses parties forment depuis notre grande Révolution un tout indivisible. Le jour où les départements ont été substitués aux anciennes provinces, il est devenu évident qu'on ne séparerait pas impunémeut de l'ensemble une portion quelconque du territoire.
La France de Louis XI pouvait, sans périr et sans se déshonorer, céder telle ou telle province : c'était une annexe qu'elle abandonnait, pour la reconquérir ensuite. L'Autriche peut, sans périr et sans se déshonorer, renoncer à l'un des royaumes qui composent son empire : c'est
une propriété qu'en droit civil elle aliénerait légalement.
Pour nous, Français de 1870, l'intégrité territoriale est une question d'honneur et d'existence.
Pouvons-nous, nous le demandons, abandonner des compatriotes qui ne nous abandonneraient jamais volontairement?
Pouvons-nous consentir à l'ablation d'un ou de plusieurs de nos membres? M. de Bismarck montrait son ignorance de notre histoire, quand il écrivait récemment, dans une circulaire diplomatique : « L'honneur de la France ne diffère pas essentiellement de celui des autres nations. »
Et cependant il résulte de notre histoire, de l'histoire de tous les peuples, que la prudence et la politique sont de mise dans toutes les circonstances critiques, en France comme ailleurs. Voilà pourquoi nous avons eu l'audace de vous parler de François Ier.
Le vainqueur a fatalement ses exigences; le vaincu suhit fatalement l'empire de la nécessité!
C'est ce qui nous a fait condamner i'attitude politique de ceux de nos concitoyens qui, en formulant un programme inflexible, ont poussé le patriotisme bien au delà des exigences du salut et de la dignité.
Ne faisons point de vaines récriminations. Une transaction est toujours possible entre le vainqueur et le vaincu, civilisés tous les deux, dans une Europe qui, Dieu merci! n'est point barbare.
Nous devons une réparation, non comme agresseurs (cela eût pu nous être pardonné), mais comme vaincus; telle est la règle qui prévaut dans une humanité encore brutale. Mais uous devons une réparation qui nous laisse à la fois la vie et « la qualité de Français », vivendi causai a.
Dans le cas contraire, point de traité. Jamais dans un traité, on ne stipule la mort ou la honte de l'une des deux parties contractantes.
Que fera la Prusse, si elle est humaine; la France, si elle est politique-, l'Europe, si elle est conciliante? Elles négocieront une paix imposant à la France des conditions compatibles avec sa nature particulière.
Ces conditions seront les suivantes :
lo Une indemnité pécuniaire;
2o Le démantèlement de Metz, de Strasbourg et autres places fortes situées dans ce périmètre, à condition toutefois qu'il n'en soit pas élevé d'autres sur nos frontières ;
3o Nous renoncerions également à toute occupation militaire de la Lorraine et de l'Alsace, à condition que l'administration demeurât complètement nôtre ;
4° Nous autoriserions des commissaires européens a vérifier périodiquement la fidèle observation des clauses précédentes:
5° Nous voudrions que le Congrès européen, convoqué à des intervalles réguliers, fût le garant de la paix.
Si M. de Bismarck voulait soumettre ces propositions à
une Assemblée française, nous verrions sans déplaisir "armistice.
Si l'Assemblée donnait son assentiment aux propositions indiquées, nous souscririons, pour notre part, à la paix.
N'allez pas croire toutefois que la paix conçue de cette façon nous fit trpssaillir d'aise. C'est la raison, non le cœur qui nous guiderait dans cette circonstance. A la différence de ceux pour qui les événements passent vite, nous n'avons pas oublié les catastrophes de Reichshoffen, de Sedan et de Metz. Nous aspirons à limiter un désastre sans précédent. Nous demandons une halte salutaire, si elle est honorablement possible.
Nous nous gardons bien de dire que notre situation militaire soit désespérée. A Paris, elle peut, telle qu'elle est connue, servir d'appoint à notre diplomatie; en France, elle est trop obscure pour assurer une revanche. Oui, la France, pays brave et généreux, peut révéler tout à coup de grandes forces qui nous donneront la victoire; oui, de grandes infortunes peuvent fondre sur les Prussiens. La France pourrait devenir pour eux ce que la Russie et l'Espagne ont été pour la France il y a cinquante ans
Cette pensée nous est venue; mais tout cela est hypothétique, et, à ce titre, ne saurait entrer clans les calculs purement scientifiques et purement français . Seul M. de Bismarck a le droit et le devoir de les faire entrer daDs les siens !
st sur des données positives que repose cette consultation politique. Si l'audace l'emporte sur le raisonnement, nous nous réjouirons, pourvu qu'elle conserve à la France non seulement l'honneur, mais l'existence.
Que si nous tombons en même temps que vous, nous vous dirons : « Ce n'est pas nous qui avons consommé la ruine de la patrie, car nous l'avions avertie. L'auteur de son anéantissement, c'est vous, et l'histoire a de justes sévérités pour les héros qui ont présidé à la chute de leur pays! »
13 novembre 1870.