LA SÉLECTION' SOCIALE PAR LA SCIENCE
Réponse au manifeste de la Société positiviste de Paris.
Il s'est formé, à Paris, une Société positiviste qui vient de révéler son existence par une adresse au Gouvernement de la Défense. Tout le monde a pu lire ce document, affiché le 16 décembre sur les murs de Taris.
Nous approuvons l'intention de ces messieurs : un certain instinct les a évidemment poussés vers ces terres nouvelles quïls entendent désigner sous le nom de Politique positiviste, et à l'existence desquelles nous croyons, mais que nous ne voyons pas tout à fait comme eux, et auxquelles nous aimerions mieux donner le nom plus exact de Politique scientifique. Soit défaut de logique, soit plutôt étude insuffisante des données du problème, les signataires de ce manifeste sont tombés dans de singulières contradictions.
Us commencent par un acte d'accusation contre le suffrage universel. Assurément, ce n'est pas sans une véritable satisfaction que nous voyons enfin contester et renier cette idole, qu'auraient dû rendre dès longtemps suspecte tant d'hommages intéressés, tant d'adorateurs hypocrites. Cependant, le suffrage universel, bien informé, nous a toujours paru un bel idéal. Le mal est venu de ce qu'on a voulu le faire parler quand il ne pouvait encore articuler que des bégaiements enfantins.
L'enfant lui-même, dans lequel on voulait nous faire voir un oracle, n'aurait pas été si terrible s'il eût eu un précepteur honnête. Notre malheureuse destinée a voulu que, dans un état de démoralisation dès lors visible, le ministère parcimonieux de M. Guizot ayant refusé l'adjonction des capacités, les hommes du 24 février, trop généreux, aient décidé l'irruption subite, dans le corps électoral, de toutes les nullités. Il en est résulté que le
nouveau régime a reposé sur une équivoque aggravée d'un malentendu. Le suffrage universel aurait dû être précédé par l'instruction universelle. C'est pour n'avoir pas compris cette nécessité que le Gouvernement provisoire de 1848 nous a légué, avec des chances fatales de durée, l'absolutisme de Napoléon III.
Irons-nous, pour cela, proposer une restriction au suffrage universel? Nullement. Mais nous nous serions hâtés de l'instruire.
En tranchant cette question d'une façon sommaire, les signataires du manifeste aboutissent, sous couleur de progrès scientifique, à une théorie gouvernementale en réalité purement despotique.
Est-il raisonnable de conclure l'excellence absolue du Gouvernement actuel de ce seul fait qu'il n'est pas issu du suffrage universel ? Même à ce point de vue, il importe de ne pas oublier que le principal titre de ceux qui le composent est d'avoir été élus, l'an dernier, au Corps législatif, par ce même suffrage universel.
On ne saurait donner tort aux hommes de la Société positiviste quand ils prétendent que le suffrage universel, pas plus que le droit divin, ne peut constituer une légitimité. Tous deux, en effet, ont ce vice capital, rédhibitoire, de ne pas pouvoir se passer d'interprètes assermentés et intéresses. Or, jusqu'ici la Providence n'a jamais pris la peine de démentir personne, et le peuple, qui trop souvent
ne pense rien, se prête facilement à penser ce qu'on veut. Vox populi, vox Dei ! deux formules qui se valent!
La seule légitimité est dans la science démontrée par rèvidenee; et c'est dans cette mesure qu'on peut dire avec les positivistes que ce qu'il faut, c'est proprement « un gouvernement spécial en vue d'une nécessité spéciale. »
Ce gouvernement spécial ne vient pas tout seul au monde. Qui le constituera ? Sera-ce le peuple, au milieu d'une émotion comme celle qui suivit Sedan? Mais il y aurait alors aggravation des vices que ces messieurs reprochent au suffrage universel. Au lieu d'un droit réel ou fictif, on aurait, pour base de l'édifice, le hasard ou la force.
Les signataires du manifeste oseraient-ils dire que le Gouvernement de la Défense s'est imposé comme inévitable et indispensable? Ce serait singulièrement refroidir les sympathies de l'opinion éclairée. Qu'ils relisent, avant d'en parler ainsi, les paroles de M. Jules Favre dans la nuit qui a précédé la déchéance. Ils verront qu'une transaction a été loyalement tentée, et que si elle a échoué, c'est pour s'être heurtée àl'égo'ïsrae inintelligent delà majorité.
Que l'on soutienne que les députés de la Seine ont été fatalement portés au pouvoir le 4 septembre, à la bonne heure! Seuls, en effet, ils voyaient la situation dans sa réalité, parce que seuls ils n'avaient pas l'esprit aveuglé par un pacte avec la dynastie.
Le lendemain, il n'en était plus de même.