‹ Les deux folies de Paris, juillet 1870- mars 1871Chapitre 17 sur 66 · LES DEUX FOL TE S DE PARIS · texte numérisé non relu

LES DEUX FOL TE S DE PARIS

Paris s'était trouvé, en vertu de circonstances particulières, investi du droit d'appel à la province. Paris était dans la même situation que le prince Louis-Napoléon, après le coup d;État. Nul doute qu'il n'eût reçu, et, avec bien plus de justice, une réponse identique.

Le nouveau Gouvernement, en s'intitulant Gouvernement de la Défense, résolvait, de son autorité, pour ainsi dire privée, la question qu'il avait seulement qualité pour poser au pays.

Il ne s'inquiéta et ne se ravisa que lorsqu'il se vit contesté par une fraction même de l'opinion parisienne. Il sïtait passé, en septembre, d'un plébiscite national : il eut recours, en novembre, à un plébiscite purement parisien. Les positivistes donnent à ce dernier la valeur d'une consécration . Nous le voulons bien : mais alors nous ne nous expliquons pas leur hostilité contre le premier. Qui veut le petit plébiscite doit vouloir le grand.

Ils ne nous paraissent pas produire de meilleures raisons quand ils repoussent toute Assemblée nationale (législative ou constituante).

A moins de tout ignorer, ils devraient cependant savoir quel parti M. de Bismarck a tiré de l'absence de gouvernement légal en France. L'Europe a paru adhérera cet argument. —On pouvait se passer de fournir ce prétexte à un ennemi acharné, cette excuse à de tièdes amis.

La première condition de succès était d'intéresser à

notre sort tous ceux qui, dans le monde, sont partisans du progrès. 11 aurait fallu dessiner de suite la vraie République, et faire voir à l'Europe qu'il y avait là quelque chose.

Nos atermoiements furent cause qu'ayant contre nous les chancelleries, nous n'eûmes pas pour nous les peuples, les meetings, la presse, les salons, cette expression non officielle, mais puissante, de la grande opinion européenne.

Nos malheurs, depuis, nous ont refait des sympathies, dans lesquelles la compassion, hélas! tient autant de place que l'estime. Mais le moment est passé où nous pouvions, par l'habileté politique, tirer un profit positif de ces cléments moraux, les faire compter pour quelque chose.

Ce point de vue échappe aux positivistes.

Pour nous refuser une Assemblée nationale, ils excipent qu'elle eût été infailliblement réactionnaire. Ils rappellent la composition et la qualité des Chambres élues, depuis vingt ans, par le suffrage universel.

Oui, la plupart de ces Chambres ont été réactionnaires ; mais c'est que, issues du despotisme préfectoral, elles n'étaient au fond que les expressions successives d'une sorte de coup d'État en permanence.

La Constituante de 1848, convoquée sous d'autres auspices, n'avait pas été réactionnaire; elle avait montré, à l'égard du prince Louis-Napoléon, candidat, député, ou

président, une défiance qui l'honore.

Est-il admissible qu'après Sedan, et avant les fautes commises par ses successeurs, Napoléon III eût trouvé, dans une nouvelle Constituante, tant de partisans?

Les signataires du manifeste portent si loin le soupçon, que, dans une analyse inquisitoriale, ils font le décompte de ceux qui demandaient une Assemblée, et semblent prêts, malgré la liberté républicaine dont ils réclament le bénéfice, a les traiter de suspects.

Quoi ! ceux qui ont demandé le plus vivement la convocation de nouveaux députés, ce sont les approbateurs et les entrepreneurs de la guerre de juillet ! Mais ceux-là voulaient le retour pur et simple du Corps législatif, tel qu°il était le 3 septembre .

Nous mettons en fait que la majorité complaisante de M. de Palikao n'oserait pas même se présenter devant un scrutin sérieux.

Les reproebes adressés au parti révolutionnaire ne sont pas plusjustifiés. Les révolutionnaires en masse désiraient tout autre chose qu'une représentation : ils voulaient la Commune.

Quant aux orléanistes et aux fusionnistes, ils ont paru avoir un faible pour le régime parlementaire, même en temps de guerre. Ce n'est pas nous qui leur en ferons un reproebe, dans un pays qui s'est montré, de tout temps, si insouciant des prérogatives, de la dignité, de l'existence même de ses représentants.

Nous défions qu'on nous réfute quand nous disons que

INDUCTIONS tw

les hommes qui demandaient avec le plus d'insistance une Assemblée, étaient les mêmes qui envisageaient notre situation en dehors de tout esprit de parti. C'étaient ceux pour qui la République, dans les conditions où la France se trouve placée depuis 1789. offre seule un moyen pratique et durable d'organisation sociale.

Maintenant, qu'après avoir eu tort en septembre et en octobre, les positivistes aient raison en novembre et en décembre, cela nous est malheureusement démontré.

On aurait pu, précédemment, réunir une représentation complète de la France, y compris l'Alsace et la Lorraine.

Aujourd'hui, il n'y plus d'armistide possible. Les élections seraient sans valeur et sans efficacité, une moitié de notre sol étant occupée ou menacée par les Prussiens. Le Midi seul serait en situation de nommer des députés. C'est alors que la réaction aurait beau jeu.

Les positivistes sentent bien la gravité de notre état. Aussi nous parlent-ils d'éliminations et d'adjonctions au Gouvernement. Ici encore, ils auraient dû s'exprimer catégoriquement. Est-ce que par hasard ils voudraient exclure du grand conseil ces débats contradictoires qui peuvent seuls faire jaillir Ja vérité, ou, à son défaut, la demi-erreur? Voudraient-ils le voir donner tète baissée dans une extrémité ou dans une autre ? Le réduire à la stérile alternative de la paix à tout prix ou de la guerre quand même ?

Donc, ces messieurs autorisent les chefs de l'État à se

décimer les uns les autres, à l'instar de la Convention. Ils croient avoir répondu à tout, énoncé toutes les garanties, et rassuré tout le monde, en affirmant que nous avons un Gouvernement responsable devant la postérité. Mais Napoléon III ne comprenait pas les choses autrement, et le roi Guillaume entend bien être responsable de cette façon .

On serait tenté de croire, à première vue, que les signataires du manifeste affiché sur les murs de Taris ont réellement fait du nouveau, comme ils en ont la prétention. Mais il suffit d'y regarder pour reconnaître que, tout en y mettant un peu plus de façons, ils glissent, comme tant d'autres, dans la vieille ornière révolutionnaire. Ils bégaient le langage de l'avenir, mais ils restent enfoncés dans le passé. Ils révèlent ingénument tout leur secret, quand ils nous proposent comme modèles les hommes de 1793.

Danton est leur type idéal. Il y a, pour eux, une sorte de méthode dantonienne, qui est la vraie méthode politique ; et s'ils acceptent le Gouvernement de la Défense nationale, c'est avec l'espoir de le dantoniser. Sous le faux nom de positivistes, ils sont en réalités des dantonistes.

Nous ne refuserons certainement à Danton ni le patriotisme, ni l'audace : mais s'il s'agit de chercher des hommes ayant, à proprement parler, le génie politique, et sachant cadrer avec les circonstances, nous ne compre-

nons pas que l'on songe à ceJui qu'on a appelé le Mirabeau de la populace.

Éliminons, une bonne fois, de toute discussion sérieuse, chassons du terrain scientifique, où il n'y a pas place pour elle, cette école de la Convention, qui, si l'on veut bien considérer l'enchaînement des causes et des effets, se trouve être, en vertu d'une déduction lointaine, mais rigoureuse, l'auteur véritable, la cause première des calamités que nous subissons aujourd'hui même, 18 décembre 1870.

Dès 1 792, l'effort encore hésitant de la coalition qui aboutit à Valmy et à Jemmapes, eut pour motif déterminant les aberrations de la Commune.

Le manifeste de Brunswick n'avait été qu'une réponse à la journée du 20 juin. Si les Prussiens échouèrent alors, c'est qu'ils eurent pour adversaire Dumouriez.

Nous voyons bien que les massacres de septembre coïncidèrent avec la campagne de Dumouriez : mais nous ne démêlons pas en quoi le sang répandu alors dans les rues de Paris contribua à la victoire qui se remportait dans l'Àrgonne.

Si bientôt la coalition, devenue acharnée, engloba même l'Angleterre, c'est que le 21 janvier avait exaspéré toute l'Europe.

La Convention fut obligée de prendre des mesures de salut public, parce que le salut public avait été mis en péril par les fautes de la Convention. Si nous avons sur-

vécu, Robespierre n'y est pour rien. Ceux qui ont droit, à notre reconnaissance, ce sont ceux qui, sous Jourdan, combattaient dans l'armée de Sambre-et-Meuse. Et cela est si vrai, que le premier effet de la victoire de Fleurus, loin d'affermir les hommes auxquels l'école montagnarde en attribue le mérite, fut, au contraire, de renverser ces mêmes hommes le 0 thermidor.

Oui, les hommes de 1793 ont laissé une trace durable dans notre histoire; oui, les années sanglantes qui se sont écoulées de 1792 à 1791 ont eu des résultats. Majfl cette trace et ces résultats ont été également fatals. C'est ce qui nous a perdus. Nous avons été lancés dans une ère de propagande armée, de fanatisme conquérant. De fausses idées ont pesé sur la France et sur l'Europe. La guerre, départ etd'autre, devint un système, du jour oùBo naparte, le nourrisson de la Convention, le favori du Directoire, eût confisqué à son profit la République. Bonaparte, on le sait, n'était qu'un Robespierre à cheval.

Nous demandera-t-on d'insister davantage, et faut-il expliquer ce qui saute aux yeux, à savoir que la dynastie corse n'a pu revenir, en 1848, qu'à la faveurdcs mêmes causes et des mêmes tendances qui lui avaient permis de s'établir en 1799?

De Waterloo à Février, on suit, comme à la piste, le

bonapartisme dans notre histoire contemporaine. L'ivraie

lujours là, et lien ne peut l'extirper. Parfois latent,

plus souvent rebelle et menaçant, h- bonapartisme, quoi-

que vaincu, tient tète à la Restauration. Louis-Philippe, en croyant lui faire sa part, réveille seulement ses appétits et le déchaîne à courte échéance. En 1848, la générosité niaise, ou plutôt la timidité imprudente de ceux qui furent les parrains du suffrage universel, lui ouvre les portes à deux battants et l'établit seul prétendant dynastique, à l'exclusion de tous les autres.

Ainsi, malgré la multiplicité des événements, qui quelquefois en dérobe la suite, on saisit une connexion étroite entre 1793 et 1851!

Le bonapartisme première édition a fini comme on sait : le bonapartisme, seconde édition, nous laisse, dans la guerre présente, son dernier mot : et l'on nous demande de la reconnaissance pour les hommes de 93, ses éditeurs responsables !

Les signataires du manifeste, qui nous paraissent appartenir plutôt à l'école affirmative qu'à l'école positiviste, ont découvert que, du temps de la Convention, la France était plus gravement menacée qu'aujourd'hui.

Noos pensons, nous, qu'il y avait alors plus de terreur que de péril. On redoutait, il est vrai, les manœuvres des Bourbons, de la noblesse et du clergé. Mais c'est à peine si nos frontières étaient entamées.

Quelle différence avec l'état présent de nos affaires !

Nous ne redoutons guère le retour de la dynastie déchue, quoique, à une époque où l'on va d'étonnement en étonnement, cette chimère pût être singulièrement favo-

risée par la légèreté et par l'incurie françaises. Mais nous voyons une partie de la France elle-même visée au cœur.

Le Gouvernement de la Défense nationale est coupé en deux par l'invasion. A Paris (2 millions d'âmes), les plus nombreux et les plus autorisés de ses membres se trouvent, par l'investissement, complètement bloqués. Ils ne correspondent avec le pays que par le domaine de l'air. Ce qui de la France a, jusqu'à présent, échappé aux armées allemandes (20,000,000 d'âmes environ), ne possède, sous le nom de Délégation, qu'une fraction du Gouvernement, qui elle-même n'est pas fixe, et doit subordonner à des nécessités stratégiques le choix variable de sa résidence : hier à Tours, aujourd'hui à Bordeaux.

Nous avions indiqué, dès le début, ce qu'on pouvait faire1. Étant donnée la situation actuelle, quel est le plan à suivre ?

Nous admettrions parfaitement qu'à Paris, et surtout en province, on adjoignit au Gouvernement quelques membres nouveaux capables d'inspirer au peuple une confiance raisonnée. Au premier rang serait M.. Thiers, que nous nous étonnons de ne pas voir figurer à la tète de la ation, où il aurait un rôle à la fois correctif et stimulant. Ici, nous verrions avec satisfaction l'adjonction au pouvoir de MM. Victor Hugo, Quinet, Louis Blanc et

1. Voir : Mémoire sur la Politique extérieure de la France, et i Europe, la France et les Bonaparte. (Tliorin, 7, rue Wédicis.)

Dufaure. Plusieurs Centre eux sont comme l'expression même de la pureté politique. Tous offrent, à ce point de vue, une entière sécurité. Ils garderaient bien la République et contribueraient à lui concilier l'Europe, où ils ont trouvé un refuge contre la France bonapartiste.

Mais cela né suffit pas.

Il est de toute nécessité que le Gouvernement, à Bordeaux comme à Paris, soit renseigné et conseillé à outrance. Il faut donc constituer des conseils chargés à la fois d alimenter et de réconforter l'action gouvernementale.

Mais comment former ces conseils? La France envahie ne peut pas employer l'élection, seul moyen légal acceptable en temps ordinaire. On proposait récemment de recourir aux conseils généraux et même aux chambres de commerce; on aurait ainsi formé une sorte de chambre des notables à la façon de l'ancien régime. Mais ces différents corps, dont l'élection même n'est pas sans tache, et dont la composition est généralement médiocre, n'étaient constitués qu'en vue de traiter d'une manière superficielle des questions secondaires.

Nous proposerions, nous, une sorte de chambre des notables, mais en entendant ce mot de notables dans un sens tout moderne. Nous voudrions grouper les notabilités vraies, et non les notabilités officielles. Et puisque nous n'avons pas la base solide du scrutin libre, sachons au moins recueillir les avantages de cet interrègne électoral.

Si Vélection ne peut fonctionner, que la sélection en tienne lieu.

En temps régulier, l'élection a souvent l'inconvénient de dédaigner les pures capacités, pour se porter exclusivement, dans un pays de suffrage universel, sur les grands propriétaires et sur les démagogues, c'est-à-dire sur deux classes de gens qui représentent tout autre chose que la science; qui constituent, même contre la science, la vieille coalition du parti lourd et du parti téméraire.

En Angleterre, l'aristocratie, par cela même qu'elle est une organisation, présente cette garantie que, si elle n'admet pas toutes les capacités, elle exclut du moins les nullités.

L'ancienne monarchie française, par instinct de conservation, laissait venir à elle, dans les jours de détresse, ceux qui avaient quelque utile consultation à lui fournir. Elle négligeait alors les formalités officielles. Le clergé et le parlement n'étaient pas un obstacle.

Jeanne Darc, repoussée par les docteurs de Sorbonne, était accueillie devant Je roi. Elle avait compris que le roi de France ne serait souverain légitime qu'après le sacre de lieims; et dans un temps où le clergé officiel oe voyait pas le parti qu'il y avait à tirer de la religion pour la délivrance de notre pays, Jeanne Dan-, par un instinct sûr, avait démêlé la nécessité du temps.

I- élection, alors, c'étaient la Sorbonne, le Parlement. ieetion. c'était Jeanne Daic.

La royauté a su tirer parti des frères Bureau, de Jacques Cœur, etc., et nos anciennes familles parlementaires descendaient généralement d'inconnus découverts par le monarque dans leur obscurité.

Le système d'élection populaire, institué en 1789, est assurément un progrès. Sa raison d'être, c'est de faire arriver, en dehors de tout préjugé, les hommes nécessaires. Mais l'élection même libre, en l'absence d'une opinion publique éclairée, reste sans vertu. Elle ne donne pas son fruit.

Aujourd'hui, le moment est venu de prendre les hommes pour ce qu'ils valent. Le péril rétablit l'égalité devant la raison. La légalité machiavélique qui nous opprimait ayant disparu avec quelques-uns de ses engrenages, nous revenons forcément à la loi de nature, qui, brutale partout ailleurs, puisqu'elle donne la supériorité aux plus forts, devient par cela môme une loi avautageuse dans le domaine de l'intelligence.

La routine officielle nous a menés où nous sommes. Elle ne peut raisonnablement prétendre à plus. Si elle s'obstinait a nous sauver, c'est alors que nous serions sûrs d'être perdus.

Chose remarquable ! Pour la première fois depuis longtemps, tout le monde est d'accord en France, et le degré d'intelligence de chacun établit seul la différence dans le commun patriotisme. Mais cet accord est stérile. On ne le met pas en valeur. Un grand capital reste impro-

fO LES DEUX FOLIES DE PARIS

ductif, et c'est de cette situation qu'on peut dire, bien plus justement que de nos réserves alimentaires, que nous risquons de mourir de faim sur un tas de blé.

Les bonnes volontés demeurent éparses : les sages avis, les conseils pratiques, les expédients profitables ne sont nulle part recueillis, classés, passés au crible.

Nous voudrions remédier à cette déperdition de forces.

L'organisation spéciale que nous proposons n'a pas d'autre but.

Voici comment nous l'entendrions :

Il est clair que dans le choix des hommes il faudrait écarter toute préoccupation de parti. La question de régime politique, aujourd'hui secondaire, est dominée par la question d'existence : Primo vivere.

Dans la formation des conseiis, on ne se préoccuperait que de deux conditions, toutes deux indispensables, toutes deux compatibles avec n'importe quelle opinion :

1° L'honnêteté politique;

2o La capacité .

Ce système général de sélection serait mis en pratique avec l'agrément du Gouvernement actuel, par la raison que l'action tout entière lui est réservée. Il nommerait pour chaque conseil un président provisoire. La composition des conseils serait conçue dans l'esprit le plus libéral.

Les hommes plus hardis se présenteraient d'euxmêmes; les autres seraient appelés. Toute personne ayant

quelque chose à <Jire qui en valût la peine serait écoutée, et la réunion de ces sortes de synodes serait le tableau même de l'esprit français tout entier mis en travail, et sollicité de dire son dernier mot pour l'indépendance de la patrie.

Il y aurait autant de sections et de présidences que d'ordres naturels d'investigations.

Quatre grandes divisions peuvent être, dès aujourd'hui, tracées sous ces dénominations générales :

1° Stratégie;

2° Diplomatie;

3° Économie politique (avec ses innombrables dépendances : alimentation, emprunts, impôts, etc.);

4° Correspondance (postes, aérostation, espionnage militaire, etc. .

On ne trouverait pas l'équivalent de cette organisation dans les conseils actuellement existant au sommet de l'administration française. Nous avons déjà dit ce qu'il fallait penser des chambres de commerce et des conseils généraux. L'ancien conseil d'Etat, la cour des comptes, les conseils supérieurs du commerce, de l'agriculture, etc., sont trop imprégnés de l'esprit du régime déchu, lis sont routiniers, exclusifs, intolérants. Ils reflètent encore 1 Empire qui n'est plus. Eux-mêmes n\>n sont que les plus brillants débris.

La situation présente demande autre chose que de vieux cadres renfermant par-ci par-là quelques hommes capables,

autre chose que des engrenages rouilles et pesants. Il faut un mécanisme simple et délié.

Le nouveau conseil d'Etat, institué sous le nom de Commission provisoire par le Gouvernement de la Défense, a été composé dans une vue trop étroite. Comme le Gouvernement lui même, il a été exclusivement recruté au Palais. Nous apprécions ses lumières et sa moralité politique; mais nous ne le croyons pas capable de suffire à la tâche énorme, multiple, écrasante qui s'impose à la France.

Le journalisme pourrait fournir un précieux contingent, mais il ne saurait suppléer à l'organisation que nous réclamons du Gouvernement. Avec des éléments supérieurs, le journalisme contient, dans son bagage, trop de pacotille; il mêle trop souvent l'utile et l'oiseux, le vrai et le faux, la raison sincère et le charlatanisme. Pour être lu, il consent à ne rien apprendre au public, à ne pas lui dire sa pensée. Au lieu d'exprimer la réalité, il plaide l'agréable. Dicenda tacenda loculus.

Cette réalité, osons la voir et la dire. La France, après Sedan, pouvait traiter sur les bases de l'indemnité et du démantèlement. Une nation qui s'était cédée aile-môme pendant pin- de vinLrt ans à un jongleur politique, pouvait, sans déshonneur, céder quelques pierres a l'Allemagne, qui l'avait, malgré elle, délivrée. (Voir le plébiscite de mai 1 8 7 0 j C'était une occasion d'inaugurer une politique nouvelle, d'opposer a la guerre savante et au néo-Saint-

Impire la paix et le libéralisme organisés et contagieux '.

Aujourd'hui, la France ne peut pas plus traiter sur le pied d'un démembrement, que la Prusse ne' peut se contenter de ce qui naguère l'eût satisfaite, si Ton avait su manœuvrer habilement et trouver le joint.

Paris capitale pouvait négocier à la faveur de sa résistance.

Paris place de guerre ne saurait capituler tant que la France tient bon et que lui-même n'est réduit ni par force ni par famine.

Placés nous-mêmes dans la situation où était Metz dans la période précédente, notre devoir est clair : il consiste à retenir sous nos murs le plus d'ennemis possible, le plus longtemps possible, par des sorties aussi ménagères que possible de notre sang : tout seTa là tant qu'une action ne pourra être concertée avec la province.

Aucune des considérations qui ont entravé M. Bazaine ne peut énerver la défense parisienne.

La lutte que nous soutenons n'a pas de précédents. La Piussie, l'Espagne et le Mexique, ne peuvent que nous tromper par de fausses ressemblances. Dans ces expéditions, les nations que nous avions attaquées n'étaient pas réduites à leurs seules ressources. Pour l'Espagne et la Russie, une coalition européenne; pour Je Mexique, l'in-

\. Voir le Mémoire, déjà ci t*î, publié le 12 septembre 1870.

tervention des États-Unis, contribuèrent puissamment à faire lâcher prise aux envahisseurs. La France n'a pas de ligue d'alliés derrière elle; et, d'autre part, ni le climat, ni la structure du sol, ne lui offrent les mêmes ressources. Ici, la guerre de guérillas ne peut être qu'une exception. Le Gouvernement peut se déplacer, mais il n'a pour lui ni les hivers de la Bérézina, ni les refuges des Sierras.

Nous ne nous décourageons pas. Nous espérons : mais seulement dans ce qui offre un espoir. Nous ne faisons pas du patriotisme un roman. Nous croyons que les situations les plus graves sont encore aggravées par l'illusion optimiste, et que voir le vrai est un premier pas vers le salut.

Agir habilement dans le sens du vrai après l'avoir vu nettement, telle serait notre politique.

Messieurs les soi-disant positivistes sont loin d'avoir montré cet esprit positif. Qu'ils fassent un nouvel effort.

En tête de leur manifeste, ils inscrivent le mot : République occidentale. S'ils avaient là-dessus consulté la science, elle leur aurait conseillé de s'en tenir à la République française. Elle leur aurait expliqué que l'Occident est une appellation vague, sous laquelle on ne trouve que l'Espagne, le Portugal et l'Italie. Ces pays ne sont pas encore mûrs pour la République. Donnons-leur quelques années. Nous croyons nous-mêmes que dans quelques Biècles, la République pourra être européenne. Et. si la

INDUCTIONS (Si

planète a devant elle doux ou trois mille ans, nous ne désespérons pas que de lointaines générations à venir ne voient un jour la République universelle.

Natura non facit saltus.

A l'ancienne devise : Liberté, Egalité, Fraternité, la société dite positiviste a substitué celle d'Ordre et Progrès.

Nous ne croyons pas qu'une devise soit une solution. Pourtant, sachant que ce qu'on met sur tous les murs finit par se graver dans les esprits; reconnaissant, d'autre part, que tous nos maux sont venus :

lo De notre ignorance séculaire;

2o De la dégradation des caractères;

Nous en admettrions une qui a peu de chances d'être gravée au fronton de nos palais :

Science, Indépendance, Volonté.

Gouvernement de la science, énergie politique des hommes d'Etat et des citoyens : voilà ce qui peut rendre à la France la conscience de ce qu'elle est, et de ce qu'elle peut valoir.

18 décembre 1870.

Page 1