M. EDGAR OU INET ET L ARMEE FRANÇAISE
Un des signes du temps, c'est que nos philosophes, nos poètes, quittant la solitude où leur pensée se complaisait, viennent avec empressement offrir au Gouvernement de la Défense nationale leurs avis patriotiques. Ils abordent les problèmes les plus difficiles du recrutement, de l'armement de la tactique et de la si l rencontrent, chemin faisant, plus d'une observation uti
Toi est le cas de M. Quinet, dont tout le monde connaît la lettre adressée au journal le Temps. S'inspirant de l'examen attentif de la France contemporaine et de l'histoire de la première République, l'illustre penseur nous indique ce qu'il appelle l'unique voie de salât.
Sera-t-il permis à un inconnu d'approuver qnelqucsunes et de combattre la plupart des idées émises par M. Edgar Quinet?
Dans ce travail rapide, nous ne séparerons pas le point de vue militaire du point de vue politique et économique, et nous parviendrons peut-être, par une coordination plus stricte des éléments du problème, à une solution plus exacte.
Nous avons indiqué, dès le principe, les divers objets traités par M. Quinet. Nous allons les passer successivement en revue, avant de tirer une conclusion générale et définitive.
1° Recrutement. — Une levée en masse immédiate, voilà ce que propose tout d'abord M. Quinet. Vraiment, on croirait que M. Quinet a oublié ce dont il devrait se souvenir, lui, le martyr glorieux de la libre pensée, que l'Empire n'est tombé que depuis cinquante jours et que l'Empire a duré dix-huit ans !
Se flatter de retrouver, en vingt-quatre heures, la grande France de 17 0 2, c'est ne pas compter avec des faits qui pèsent encore sur nous d'un poids énorme.
Noua l'avons dit, le jour même où s'accomplissait notre
LA GUERRE 8r>
révolution : « La France ne veut pas des Bonaparte pour fossoyeurs! » mais, qu'on le sache, le fossé était déjà creusé par Napoléon III, et nos gouvernants ne Font pas encore comblé!
L'appauvrissement moral de la noblesse au 48e siècle, l'appauvrissement intellectuel de la bourgeoisie au 19e, laissaient encore place, en 1789 et en I 84 8, à bien des illusions. — Nous n'en sommes plus là.
Dix-huit années d'un despotisme consenti ont alourdi des gens naturellement lourds, les paysans. Pauvres paysans! Ils en étaient venus à oublier la France! Obéir à un maire nommé par un préfet, considérer le préfet comme une image de la Providence, et, comme Dieu luimême, l'Empereur, qui de loin en loin, venait leur dire, au milieu du beuglement des animaux convoqués au concours régional : « Ici, je respire à l'aise! » Telle était leur vie intellectuelle. Braves gens, malgré tout! Durant tout ce temps, ils nous ont nourris de leurs sueurs, et nous ne les avons pas désillusionnés!
Le Plébiscite, qui a précédé les Cent jours du second empire, avait signifié aux habitants des campagnes, qu'ils n'avaient plus qu'à cultiver tranquillement leur jardin.
Et voilà qu'aussitôt après, des malheurs inouïs fondent sur la France! L'Empire décrète la levée en masse des hommes de vingt-cinq à trente-cinq ans. Toutefois, il ne l'exécute pas, parce qu'il aurait été pris en flagrant délit
d'imposture. Il a tout juste assez de crédit pour ressaisir les anciens soldats, non mariés. Or, quel est le paysan qui ne se marie dès sa sortie du service militaire ?
M. Quinet demande que la République fasse l'application sérieuse de la loi impériale.
Eh, bien ! supposons que le Gouvernement de la Déf ense nationale devienne l'exécuteur des dernières volontés de fli. de Palikao, sans transition, sans ménagement ; il indisposera gravement les campagnards du midi contre la République. Ceux-ci s'écrieront tout ahuris: On n'a jamais rien exigé de pareil sous l'Empire, et ils lutteront contre votre décret, renouvelé de l'Empire, comme on lutte contre un horrible cauchemar.
Si je me rappelle que la Vendée s'insurgea, en 1 7 (.J3, lors de la fameuse réquisition des trois cent mille hommes, je ne suis pas plus rassuré ; car le repos néfaste du second empire avait, dans certaines régions, remplacé le droit divin. On lutterait pour le conserver. Chose étrange! On se battrait pour ne pas se battre, tant il est vrai que notre lâcheté même ne serait qu'un héroïsme détourné du but !
A quoi voulons-nous en venir? A Dieu ne plaise que nous disions : « Pas de levée! rien que des volontaires! » Non; mais nous dirons : « Une levée progressive ! »
C'est ce que nom semble avoir compris le général Trochu quand il a fait à L'héroïque population de Paris un appel que l'impatience française a qualifié de modeste, de
timide, de dérisoire. Il a, par cette conception, divisé la garde nationale en plusieurs bans de volontaires. Il y aura les volontaires de la première, de la seconde, de la troisième levée. Et, remarquez qu'aujourd'hui la garde nationale est au complet.
Ce système ne serait condamnable que si, pendant que les uns se dévouent, les autres restaient inactifs. Il en est tout autrement. Les premiers marchent immédiatement, les autres s'apprêtent à marcher.
Remarquez qu'il serait matériellement impossible de faire autrement, à cause des nécessités mômes de l'habillement, de l'entretien, de l'armement, etc.
Faites dans les campagnes ce que vous faites dans les villes, vous serez prudents, j'ajoute que vous serez justes!
Que tout le monde soit immédiatement exercé dans les villages, surplace. Que, dans le principe, l'armée vienne, pour ainsi dire, au-devant du paysan, au lieu de l'entraîner. Que la guerre actuelle ne prenne pas l'aspect d'une émigration forcée, générale ou instantanée. Que la maison paternelle ne reste pas sans défenseurs, et le champ sans culture. Ne provoquez ni la débandade, ni la désolation, ni la famine. Vous manqueriez complètement votre but.
Les pays les plus immédiatement menacés, grossiront les premiers les armées régulières. Le sentiment du péril se communiquera de proche en proche, et on se convaincra que ce n'est pas la l\épublique qui est à craindre en
Franco, mais les Prussiens, et ceux qui les déchaînent.
'> Armement.— Vous avez une excellente raison pour agir de cette façon. Tant que vous ne leur confierez que des fusils à piston ou à pierre, vous aurez à craindre qu'ils ne vous disent : « Nous ne nous exposerons pas, avec ces mousquets ridicules, utiles seulement derrière des remparts et des créneaux, aux armes perfectionnées des Prussiens! » Par malheur, les braves et les lâches parleront de même, et il en résultera une immense démoralisation.
La fabrication, plus ou moins rapide, des chassepots, sera donc corrélative de la levée, plus ou moins rapide elle-même, des citoyens.
On n'improvise pas des armées, mais, dans un pays riche et industrieux comme la France, on improvise des fusils, on improvise des canons. Qu'on le sache, malgré les rapports mensongers de MM. de Palikao et consorts , c'est moins sous un nombre que sous un armement supérieur que nous avons succombé à Reichshoffea, a Forbach, et à Sedan. Napoléon III s'avaneait bravement, derrière ses chassepots et ses mitrailleuses, quand Guillaume Ier a démasqué son artillerie formidable se chargeant par la culasse .
Faisons, sous ce rapport, aussi bien et môme mieux que les Prussiens. Rappelons-nous que les Anglais furent chassés au xve siècle par notre artillerie, et que les frères Bureau et les sages mesures du grand Conseil aidèrent puissamment l'enthousiasme de Jeanne Darc.
3° Conduite de la guerre. — La stratégie et la tactique sont le fait des généraux. M. Quinet veut des généraux jeunes pour combattre les vieux généraux Prussiens. Cette antithèse aurait dû le faire réfléchir.
Nous avons voulu faire, sur les bords du Rhin, une guerre africaine, avec des généraux tels quels, ni trop vieux, ni trop jeunes absolument, mais profondément ignorants. Nous avions été heureux, en Crimée, en Italie, etc., tant que cette ignorance avait été doublée d'élan, de résolution, etc., et que nous n'avons eu à combattre que l'ignorance.
Il faut se rendre compte des transformations subies par l'art militaire depuis 1815.
A la guerre faite de génie a succédé la guerre scientifique.
Napoléon Ier ne fut jamais un savant. Homme d'une imagination ardente, d'un coup d'œil rapide et sûr, il courait d'instinct à la difficulté. Politique et stratégiste passionné, il se donnait le plaisir raffiné de couper les nœuds gordiens après les avoir formés. Jeu dangereux où il trouva sa perte. Il dédaigna ou ignora les grandes découvertes scientifiques, qui, d'ailleurs, ne se développèrent qu'immédiatement après sa disparition.
On pourra refuser à M, de Moltke, aux généraux Prussiens, le titre d'hommes de génie ; ce sont, à n'en pas douter, des hommes de science. Ils pourvoient à tout, par l'emploi de toutes les ressources que fournissent les in-
ventions du m« siècle. Là où nous n'avions vu qu'un moyen de développer à l'infini les relations sociales, ils ont trouvé celui d'imprimer à la guerre un caractère de précision mathématique. Des mouvements rapides , grâce aux chemins de fer; exacts, grâce à l'étude du terrain; concertés et combinés, grâce au télégraphe électrique; des effets foudroyants , grâce à une artillerie nombreuse et perfectionnée, disposée en lieu sûr et opérant avec justesse; les masses tour à tour ménagées et précipitées sur le champ de bataille, grâce à la présence d'un généralissime qui coordonne toutes les opérations; au milieu de tout cela, un espionnage militaire qui égale l'espionnage politique de Napoléon III, des déroutes calculées pour tromper l'adversaire trop confiant dans sa propre ardeur et dans la naïveté des autres; être nombreux sans se laisser voir : voilà la méthode des Prussiens.
Si vous ne vous donnez une méthode semblable, n'espérez rien de vos levées et môme de vos armements.
En présence de M. deMollke et du prince Frédéric- Charles, ce qu'il nous faut, ce sont des généraux ayant étudié l'art militaire, comme l'auteur de l'armée française en 1867, mais ayant, en outre, de la décision, et s'il se peut, du génie
4° Opérations immédiates. — M. Quinet met à la raison ceux qui espéraient pou voir faire la guerre en France comme on la faisait en Espagne. La guerre de guérillas possible que dans les légions montagneuses, dans
les Vosges et les Ardennes, laissées sans défense par l'Empereur, aujourd'hui au pouvoir des Prussiens, — dans les Cévennes et dans Ja Vendée où ils n'iront pas. La Péninsule hispanique elle-même ne nous aurait pas défiés durant six années, si elle n'eût eu V appoint des armées régulières.
On condamne, avec non moins d'à-propos, les chevauchées du moyen-âge. La méthode de Philippe de Valois et de Jean le Bon, celle même de leurs vainqueurs, Edouard III et le prince Noir, serait détestable. Mais qui nous parle de chevauchées ?
Nous approuvons moins complètement M. Quinet, quand il trace à nos généraux un plan de campagne. Il leur dit de ne s'occuper que de Paris. Paris : tel est pour lui le seul objectif possible de nos tacticiens.
Il importerait de voir non une seule donnée, mais bien l'ensemble de la situation militaire. Ayons, à la fois, les yeux sur quatre points, dont deux sont fixes, et deux autres mobiles. Les deux points fixes, sont Metz et Parié. Les deux points mobiles sont les armées qui se meuvent présentement entre Belfort et Besançon, entre Orléans et Bourges.
Les deux armées qui se meuvent ont chacune un objectif, les deux armées stationnaires. Si elles se réduisaient à un rôle purement défensif, Paris et Metz seraient pris par la famine et la moitié de la France en proie aux Prussiens.
Elles auront aussi à combiner leurs opérations pour
diviser les forces ennemies. A cet effet, elles devraient être suffisamment équilibrées, c'est-à-dire également bien pourvues. Il leur faudra traîner à leur suite des convois considérables en vue du ravitaillement.
Nous n'en voulons pas dire davantage 5 ce n'est pas que nous avions, comme bien des gens, des secrets à garder. Nous livrons à tout le monde le fruit de nos réflexions.
Nous résumerons notre pensée de la façon qui suit :
Levée progressive;
Armement rapide et perfectionné;
Guerre savante;
Combinaison mathématique des opérations.
Octobre 18 7 0.