RENSEIGNEZ- VOUS DONC
Nous venons d'avoir, en petit, notre SarrebrÛcket notre Forbach parisiens. Je veux parler de L'affaire du Bourget. Qu'est-il arrivé, en effet? Le 28, nous délogeons facile-
ment, d'une position importante, ies Prussiens, et nous nous hâtons de tirer vanité d'une déroute peut-être simulée; — le 29, l'ennemi fait semblant de vouloir nous déloger à son tour, mais dans le seul but de masquer le passage d'un énorme convoi d'artillerie-; — le 30, nous sommes assaillis à l'improviste par des forces écrasantes et finalement cernés ou refoulés. Décidément, les lauriers de M. le général Frossard nous empêchaient de dormir!
Cette leçon, qui nous est donnée, non plus sur la Sarre et dans les Ardennes, mais dans notre banlieue, nous convaincra- t-elle de la nécessité de nous renseigner avec autant de promptitude que d'exactitude ?
Ici se présente, comme on le voit, la question de l'espionnage militaire.
Il a fallu que l'intelligence politique de la France eût bien baissé pour qu'elle en vint à ne rien comprendre aux choses de la guerre, son département traditionnel!
Les études sérieuses ont disparu, et la sottise en place a pris en main le drapeau de l'honneur. Le même Gouvernement qui avait transformé des magistrats de tous degrés en inquisiteurs, était, dans les affaires du dehors, trop chevaleresque pour daigner rien observer. On appelait autrefois les ambassadeurs des espions politiques. C'était le bon temps. L'Empire en avait fait des chefs d'orchestre. » De la politique, l'ineptie s'était élancée sur la stratégie, et, là comme ailleurs, elle s'était bien vite érigée ellemême en système!
A Dieu ne plaise que je triomphe facilement des auteurs de nos désastres. Mais je dirai à leurs successeurs : Vous dirigez trop souvent vos coups à l'aventure. Aujourd'hui, vous péchez par excès d'audace ; hier, c'était par excès de prudence! Tantôt, vous vous laissez entraîner dans un piège; tantôt vous restez inactifs par crainte d'une armée absente peut-être. Ayez des espions. Les Grecs des temps héroïques en avaient bien. Nisus et Euryale, dont la mort vous fait verser des pleurs, étaient, si je ne me trompe, des espions.
Ayez des espions sûrs et honorables, tels qu'en possède la Prusse. Ces expressions vous étonnent? Apprenez donc que rien n'est plus patriotique, et à l'occasion plus héroïque que l'espionnage militaire.
Il s'agit bien des Prussiens, vous diront des critiques plus sévères que moi! Soyez renseignés sur vous-mêmes, chevaliers de la Piépublique, si vous ne voulez finir comme les chevaliers de la féodalité.
3 novembre 1870.
NOTRE SITUATION MILITAIRE ET POLITIQUE DEPUIS LA REDDITION DE METZ ET LA VICTOIRE D'ORLÉANS
On peut dire que la reddition de Metz a singulièrement aggravé, mais singulièrement simplifié notre situation militaire et notre situation politique.
Tant qu'une armée française était en Lorraine, dans un formidable camp retranché, négliger un pareil objectif était une faute, et, aujourd'hui encore, on pourrait accuser la longue insouciance de la France ou de la Délégation de Tours à cet égard. Mais depuis que les soldats qui la composaient sont allés rejoindre en Allemagne les captifs de Sedan, la France et les membres de In Défense nationale n'ont plus qu'un but : écraser entre Paris et Orléans les forces allemandes.
La destinée du maréchal Bazame est marquée au coin de la fatalité. Digne d'arriver par son talent au premier rang, il a du uniquement son élévation à Napoléon III. Un hasard, que son maître reconnaît sans doute comme providentiel, a, par deux fois, remis entre ses mains les destinées d'un empire. Au Mexique, c'est à lui qu'était
revenue ki tâche d'édifier le trône de Maximilien; mais il n'a réussi ni à maintenir, ni à préserver (Tun beau désespoir ce prince infortuné. En France, il a eu la mission de remplacer, comme généralissime, Napoléon III lui-même, qui, dès le lendemain de Sarrebruck, proclamait avec effroi sa propre incapacité militaire. Mais en se débarrassant par la ruse de cette majesté incommode, qui ne savait pas se résoudre à une éclipse nécessaire, il ne faisait que la rejeter vers Mac-Manon, comme si le sort voulait envelopper dans une même catastrophe le plus chevaleresque des généraux de notre temps et le plus dissimulé de nos souverains.
Lui-même a fini par capituler dans Metz. Chose remarquable ! tant qu'il a résisté, il a été l'objet des espérances comme des prévenances de l'Empire déchu et de la jeune République. L'Impératrice saluait dans le héros de San-Lorenzo et de Grave lottes le futur restaurateur dea Bonaparte; M. Jules Favre ne doutait pas de son absolu dévouement à la patrie. Les clairvoyants apercevaient dans Bazaine vaincu la perte de la France; dans Bazaine vainqueur, l'avènement d'un nouveau dictateur et peut-être d'une nouvelle dynastie.
Nous le disons franchement : l'avenir de la France sauvée par M. Bazaine, nous inquiétait.
Une circonstance toute fortuite nous avait permis de recueillir le premier à Paris les accusations que l'armée
de Metz a proférées, à tort ou à raison, contre son chef. Nous avons lu, depuis, les proclamations fougueuses et prématurées du plus jeune des membres du Gouvernement de Tours. L'interprétation de la Gazette de France, toute favorable a M. Bazaine, et profondément hostile à M. Grambetta, nous a paru un instant exacte; mais l'empressement, à coup sûr volontaire, qu'a mis le maréchal à se rendre auprès de l'Empereur a fait sur notre esprit une impression fâcheuse. Être allé a Cassel, dans une pareille occurrence, c'est tout autre chose que d'avoir été à Grand avant Waterloo. Aussi bien nous eussions désiré, pour la gloire de M. Bazaine, qu'il eut suivi jusqu'au bout la fortune de Maximilien plutôt que celle de Napoléon III.
Quoi qu'il en soit, la situation est nettement définie. Il est bien avéré, à cette heure, que la France officielle, celle qui a chancelé à Reichshoffen. qui nous a écrasés jusqu'au 4 septembre, et qui dernièrement pesait encore sur nous, a été complètement renversée. Ceux qui s'étaient compromis dans les spéculations financières, politiques et militaires de l'Empire, n'existent plus. C'est la France républicaine qui se lève, depuis que le maréchal Bazaine a partagé le sort de son empereur, et que la grande armée du second Empire a, comme la grande armée de Napoléon Ier, sombré dans un désastre qu'un jour peut-être nous ne regretterons plus.
Ce moment n'est pas arrivé, qu'on le sache bien! L'éclatant succès du mince Frédéric-Charles a du tout d'à-