LES DEVOIRS DE PARIS CAPITALE
Nous sommes de ceux qui ont condamné la guerre présente, bien avant qu'elle n'eût produit ses fruits amers. Nous y avons vu tout d'abord le naufrage de la civilisation moderne, la ruine de la France et de l'Allemagne déchaînées par le césarisme.
En nous plaçant au point de vue exclusivement national, nous étions effrayés quand nous comparions d'une manière attentive la diplomatie de Berlin et celle des Tuileries, la stratégie de M. de Moltke et celle de Napoléon III. La victoire nous semblait impossible. Même vainqueurs, nous consolidions l'hégémonie prussienne. Surtout, nous prêtions à l'élu populaire, retrempé dans un récent plébiscite et dans une guerre nationale, une force menaçante.
Nous le répétons, nous ne voulions pas la guerre, dûtelle coûter la vie à son instigateur. L'intérêt de la France nous rendait presque soucieux de l'intérêt de l'empire.
Or, l'empire, c'était la France officielle, une fausse
France, qui avait, à la longue, formé, au-dessus de la France véritable, de la France vivante, une croûte énorme, tous les jours plus épaisse et plus impénétrable.
Reichshoffen fat pour nous un trait de lumière. Désespérés avant l'ouverture de la campagne, nous courûmes, aussitôt après la défaite, l'attente d'une meilleure destinée.
Tout se fût dès lors terminé à notre plus grand avantage, si nous avions eu la résolution et le moyen de secouer notre chaîne.
Le 10 août, lorsque s'écroula Le ministère formé — Le jour anniversaire de l'avènement du roi Guillaume — pour notre honte et notre ruine, nous promenant avec quelques amis aux abords du Balais-Bourbon, nous ne cessions de répéter :
« Que le Corps législatif prononce la déchéance des Bonaparte, et la France nouvelle brillera aux yeux de l'Europe étonnée. »
Ce vœu était patriotique, à coup sûr, mais confinait à l'utopie. Il fallait, pour renverser l'impérialisme, autre chose qu'un Reichshoffen et qu'un Forbacb commentés par un semblable Corps législatif. Il fallait que la honte présente des Bonaparte fût. pour ainsi dire, au niveau de leur gloire passée. Il fallait à Austerlit/, l'antithèse la plus complète. Il fallait la récidive de Waterloo, avec l'honneur et la poésie en moins' La plaie Baignante dut donc s'aggraver. La France, in-
capable de s'affranchir par elle-même, subit un ministère de réaction. Le second empire, qui avait commencé par un Saint-Arnaud, eut le loisir de se clore par un Palikao.
La France officielle fut mise en demeure de sauver la France officielle.
M. Palikao, tout en prononçant le mot de garde nationale, refusa d'armer d'une manière sérieuse la nation. Il fit sortir des villes les soldats — eux-mêmes tant soit peu suspects — chargés de les contenir; il rechercha dans les campagnes les vétérans. La gendarmerie et la police lui répondaient du peuple français. Le ministre de l'intérieur, M. Chevreau, manda en toute hâte dans la capitale les sapeurs-pompiers, comme pour éteindre l'immense incendie allumé par ses maitres. M. Clément Duvernois, en situation de faire grand, saisi d'ailleurs de la fièvre des affaires entassait pêle-même les bestiaux de toute espèce; et un député du tiers-parti dénonçait avec effroi — au coeur de Paris —des émeutes de ruminants !
Durant les trois semaines qui s'écoulèrent au milieu de ces efforts, à la fois stériles et gigantesques, l'empire, ébranlé par la Prusse, faisait vis-à-vis de la France, assez bonne contenance. C'est à peine s'il se laissait çà et là entamer. Cependant, la nomination du gouverneur de Paris fut un signe du temps. Sa proclamation, qui pour la première fois depuis tant d'années osait passer sous silence le nom du souverain et prononcer les mots de pa««