H'8 LES DEUX FOLIES DE PARIS
trie et d'honneur, était, à coup sûr, une grande nouveauté.
Le travail d'Hercule accompli par M. Palikao aboutit à la catastrophe de Sedan. Le masque du faux Napoléon tomba. Mais l'empire survivait à l'empereur. Tous les hauts fonctionnaires qui avaient une intelligence exacte des traditions administratives, recours permanent du despotisme, inventé par le consulat, restaient tranquillement à leur place. Il n'y eut de modifié que le couronnement de Vèdifice.
À part le congé donné au Sénat et au Corps législatif, ce fut un pur changement ministériel. On conserva précieusement la vieille politique. Incapable d'organiser la paix, on accepta, faute de mieux, la guerre à outrance. On s'obstina à venger les injures du second empire, en affirmant que la République devait se fonder non par la transaction, mais par la victoire. On avait combattu l'empire au nom de l'humanitarisme ; on continua la lutte contre la Prusse au nom de l'honneur français.
On le voit, la croûte officielle, si dure et si profonde, résistait toujours. Il semblait impossible de la percer. Paris enthousiaste à contre-temps, la province engourdie, également à contre-temps, étaient les tristes legs de l'empire.
Et cependant Bazaine cherchait à rompre les lignes prussiennes qui rétreignaient en Lorraine, et pouvait, d'un instant à l'autre, avec la garde impériale et son cor-
tége de maréchaux, s'élancer contre la jeune République, déjà coupée en deux par l'invasion! Ce Monck d'un nouveau genre tenait, pour ainsi dire, en suspens la déchéance définitive de la dynastie corse.
Il y eut un long marasme. Enfin, après soixante jours, la capitulation de Metz acheva l'œuvre de la capitulation de Sedan. La grande armée de Napoléon III alla remplir les forteresses de l'Allemagne, et le bonapartisme passa de la tutelle de Bazaine sous celle des Hohenzollern.
M, Gambetta, qui pendant son séjour à Paris avait pris, comme ministre de l'intérieur, tant de décisions contraires à la prudence, assumait en France, comme ministre de la guerre, un rôle aussi actif crue prépondérant. Après avoir lutté, sans trop d'espoir, contre les tendances légitimistes, orléanistes, socialistes, qui s'accusaient de tous les côtés, il put enfin dénoncer la trahison du maréchal Bazaine. La France fut saisie d'indignation. Elle se trouva, comme par enchantement, ressnscitée. Le jeune politique, plein d'une fougue généreuse, avait fait du galvanisme : tâche singulièrement facilitée par la menace trop réalisée de Frédéric-Charles : Nous irons partout! partout!
C'est ce que les Prussiens appelèrent le garibaldisme de M. Gambetta : il n'y manquait absolument rien, à leurs yeux, pas même Garibaldi ! Une grande nation, que l'on croyait clouée dans le cercueil, se levait et prenait son essor. Et cette renaissance s'accomplissait sous
uspicei d'un homme d'Etat douteux, qui avait du moins le grand avantage de n'être arrivé à la vie politique que dans la dernière année de l'empire, et d'avoir, dans un discours célèbre, condamné, au nom de la logique, un plébiscite qui avait trouvé ces sept millions d'adhérents devenus, par une étrange métamorphose, les administrés de M. Gambetta.
IL Gambetta écartait de son chemin même les modérés, parce qu'il savait combien, dans des provinces ignorantes, la modération sans la science est voisine de la réac tion.
A Paris, le mouvement a commencé plus tôt, mais il a été en réalité beaucoup plus lent.
N'en soyons pas étonnés. Paris n'est pas seulement la ville la plus éclairée de France, c'est aussi le siège de la bureaucratie. Or, la bureaucratie ne comprendra jamafs rien aux. grands élans nationaux. Elles ne peut que les entraver. L'investissement, en lui interdisant toute action en province, la laissait ici absolument maîtresse. C'est elle qui à Paris, comme Bazaine à Metz, remplissait Y interrègne.
Les membres de la défense nationale ne pouvaient pas, dans l'intérieur de nos murs, exercer une dictature comparable à celle dont M. Gambetta était investi ailleurs, par suite de circonstances exceptionnelles. C'étaient les hommes les plus constitutionelsdu monde, et ils formaient, à ce titre, le ministère le plus honnête et le plus homogène
que la Franco eût possédé. Par leurs qualités mêmes, ils répugnaient aux décisions énergiques. Tout le monde connaît l'indulgence imperturbable du général Trochu, la grandeur d'âme de M. Jules Favre, la modération discrète de M. Ernest Picard, les ménagements de toute sorte de M. Jules Simon, et l'obscurité volontaire ou forcée de MM, Garaier-Pagès, Peiletan, Emmanuel Arago et Jules Ferry. Tout était combiné pour faire de la Pœpublique de Paris la république modèle, si les Prussiens n'avaient pas été à nos portes.
Il s'agit bien de cela ! Paris, à l'heure qu'il est, ne doit être préoccupé que de cette seule idée : égaler et même surpasser la France en efforts patriotiques !
On avait commis, dès avant le siège, une faute énorme. La grande levée de 25 à 35 ans n'ayant pas été effectuée en temps utile à Paris, c'est à peine si la population parisienne est représentée dans les armées de secours. Paris est absent de la France. Sans la bureaucratie, deux cent mille hommes, retenus prisonniers dans notre enceinte, auraient servi de noyau aux valeureuses légions de la Loire.
Le Gouvernement de la Défense a d'ailleurs accompli noblement son devoir; il a procédé méthodiquement à la levée en masse, en tenant compte des nécessités de mille sortes : habillement, etc.
L'heure est venue du grand effort, du suprême sacrifice. Paris est tenu de faire plus que son devoir.
Qu'on ne l'oublie pas : Paris était, avant le démembrement momentané que nous subissons, la capitale de la France. Il redeviendra la capitale, même après la suppression de la centralisation et de la bureaucratie, à condition de ne pas déchoir à ses propres yeux.
Dans un pays qui aime la gloire, mais qui ne sait pas sa propre histoire, pouvons-nous, sans être accusés d'une vaine érudition, rappeler que c'est pour n'avoir pas capitulé, il y a environ mille ans, devant les Normands, que Paris mérita d'être le centre de cette monarchie capétienne qui avait présidé à sa défense ?
Dans la guerre de Cent Ans, après le désastre de Poitiers, c'est l'énergie d'Etienne Marcel et des Etats- Généraux qui remédia à une situation presque désespérée.
Mais la grande ville trahit son antique renommée au milieu de la querelle des Armagnacs et des Bourguignons. L'Université, le Parlement, le Clergé, se firent les complices de l'étranger.
Qu'advint-il ? La France se délivra toute seule, et les monarques Valois, qui, après avoir tout compromis, avaient tout sauvé, délaissèrent les bords de la Seine pour ceux de la Loire.
Paris, il est vrai, continua sa grande existence, et le Louvre féodal fut remplacé, au xvie siècle, par le Louvre de la Renaissance.
Mais l'inimitié, qui datait de l'intronisation d'un Lan-
castre comme roi de France, couvait toujours. On refusait à Paris le droit de s'étendre au-delà de certaines limites. Les fureurs de la Saint-Barthélémy et de la Ligue le rendirent odieux. Henri IV dut l'assiéger et l'enlever par la ruse à l'Espagne.
Sous la Fronde, un ambassadeur espagnol prit de nouveau séance au Parlement ; et Louis XIV, qui avait à venger les injures de Mazarin et les siennes propres, établit sa résidence à Versailles, assez loin pour ne plus le voir, assez près pour le contenir.
Paris ne fut réhabilité et ne reconquit sa haute situation politique qu'en 1789, le jour où il détruisit la Bastille.
Eh bien, nous avons aujourd'hui une nouvelle Bastille à renverser : celle que le roi G-uillame a élevée à nos portes, à la faveur d'un blocus de plus de cent jours!
Que Paris, qui par trois fois a donné à la France la Piépublique, sache préserver la France elle-même, en résistant victorieusement à un prétendant étranger.
On n'a pas su éviter, par l'habileté politique, la conquête et l'occupation allemandes : qu'on y échappe par l'héroïsme victorieux !
La civilisation moderne se fût mieux accommodée du salut par la diplomatie mieux informée. Le patriotisme sera satisfait du salut par un sacrifice sanglant.
Si l'on a bien saisi ce raisonnement, on doit voir quels sont aujourd'hui, pour nous, les motifs sérieux d'espérer, — pour les Allemands, les motifs sérieux de craindre.
M. de Bismarck n'a connu que la France officielle, la seule qui fût visible sous Napoléon III, et il a pu, sans forfanterie, se vanter d'en avoir promptement raison. Son tort est d'avoir cru qu'il n'y avait absolument rien au-delà. Le roi de Prusse lui-même a avoué récemment, dans une proclamation datée de Versailles, son étonnement en présence de ce spectacle inattendu.
En ce qui concerne spécialement Paris, les impressions mobiles de cette immense agglomération d'hommes, qui forme tout un Étal, ont complètement échappé à M. de Bismarck. Et voilà pourquoi, dans ses calculs, il a assigné à Tégoïsme des citoyens et à la folie de la populace une si grande importance. A cet égard, il a commis, tout en suivant la vérité à la piste, beaucoup d'anachronismes. Il a confondu le 10 août et le 31 octobre,— le 4 septembre et le 25 décembre. Et c'est ainsi que son gracieux maître n'a pu avoir tous les présents de Noël qu'il lui avait promis, et a dû se contenter d'un hochet impérial.
Ouant à nous, qui étions non pas hors de Paris comme M. de Bismarck, mais à Tintérieur, nous avons suivi les fluctuations de cet océan populaire, et nous devons dire que, depuis quatre mois, chaque semaine a apporté à l'inintelligence politique et à la démoralisation populaires, toutes deux flagrantes au début, un nouveau correctif.
Qui ne se rappelle Paris, affolé, criant « A Berlin! à Berlin: » et accueillant avec une crédulité ridicule les messages de victoire rédigés par des agioteurs?
Puis, aver nos premiers revers, arriva la défiance, patriotique sans doute, mais mal éclairée, qui ne voyait partout que des espions, et qui ne s'expliquait nos désastres que par la trahison de tous.
Ensuite, la République apparut comme un remède souverain qui dispensait de toute autre préoccupation, et l'on parada avec enthousiasme sur les places de l'Hôtel-de- Villeet de la Concorde.
Plus tard encore, le sang' s'échauffa, et l'on accusa bruyamment Je Gouvernement d'incapacité. C'était une vue très-fausse, assurément, mais qui montrait dans les masses le sentiment très-vif de la gravité du péril.
Enfin, on s'organisa sérieusement pour une œuvre sérieuse. La garde nationale devint une milice austère et aguerrie.
Voilà où nous en sommes. S'il y a. une logique des événements, nous nous trouvons dans de meilleures conditions que précédemment. Nous ne dirons pas, par manière de vantardise, que c'en est déjà fait des Allemands; mais nous dirons : Les Allemands sont surpris de cette seconde phase de la guerre, où il n'y a plus de capitulation, mais bien des résistances acharnées et de terribles retours offensifs.
Eh bien, étonnons-les tous les jours davantage, et, pour cela, usons plus largement encore des moyens qui nous ont été si profitables. Plus de vestiges de l'empire! une sélection d'hommes capables! une organisation de no?
forces vives! plus de violences qui autoriseraient le retour de ce que nous détestons le plus ! C'est alors, mais alors seulement, que l'on sera sûr que Paris ne figurera pas comme la plus tard- venue des grandes défections de la France officielle.
Paris montre pendant les péripéties du bombardement que l'heure de la décision suprême le trouve prêt et résolu. Il s'est élevé progressivement au niveau des circonstances. Bien plus, il les domine. Il ne craint rien. Son héroïsme justifiera toutes les espérances des patriotes et étonnera les Prussiens, qui se sont singulièrement mépris sur son compte.
7 janvier 1871.