‹ Les deux folies de Paris, juillet 1870- mars 1871Chapitre 26 sur 66 · LA FORCE DES CHOSES · texte numérisé non relu

LA FORCE DES CHOSES

Notre tempérament national, épaissi par dix-huit aDs de despotisme béotien, a formé, en se combinant avec les duretés de la situation présente, un de ces composés inextricables et discordants que la chimie, en son langage, appelle amalgames.

Nous nous débattons contre un engrenage plus fort et plus fin que nous. Nous nous révoltons sans comprendre, et, comme l'animal pris à un savant traquenard, chacun de nos efforts nous enfonce plus avant dans le piège.

Nous avions un système militaire exactement en rapport avec notre atrophie intellectuelle, notre affaiblissement moral et notre corruption politique. Ce système s'est mesuré avec celui de l'Allemagne. Il a été trouvé plus faible et même hors d'état de tenir.

Nous n'en referons un autre qu'avec du temps.

Les efforts magnanimes de nos armées de province, vengent notre honneur, forcent le respect de l'Europe, émue de tant de courage, et inspirent à l'ennemi je ne

sais quelle inquiétude. Mais il n'est guère possible d'enattendre des résultats immédiats.

L'Allemagne a préparé depuis 64 ans (1806-1870) l'etfort victorieux sous lequel nous plions. Chacun des coups qu'elle nous porte représente un capital lentement accumulé de science, d'habitude et de sacrifices.

Le mal serait que la France se crût humiliée pour n'avoir pas pu, en deux mois, improviser une imitation à la fois tardive et précipitée du système militaire de l'Allemagne. Il y a, dans certaines infortunes et dans la façon dont on les supporte, plus de noblesse que dans certains succès. Et si la France se prenait à en douter, il faudrait en conclure que l'Empire lui a décidément inoculé la sotte passion de la fausse grandeur.

Xous avons, quoi qu'il advienne, reconquis dans nos défaites le droit de nous estimer nous-mêmes; et nous avons prouvé qu'en dehors du succès et du temps qu'il faut pour le préparer, rien ne nous manque de ce qui fait les grandes nations.

Ce qui nous trompe, c'est ceci :

Il nous reste assez de ressources en hommes et en argent pour nous faire croire que nous pouvons encore espérer la victoire ; et il nous manque la notion de ce qui rend cette victoire extrêmement problématique. Xous ne nous rendons pas compte de cette vérité : c'est que la supériorité militaire de l'Allemagne est toute dans son organisation, dans sa science, dans sa capacité.

Or, l'organisation ne peut pas s'improviser. La science ne vient qu'à ceux qui ont pris la peine d'étudier; et la capacité ne reparaîtra en France que sous la double influence :

io De la liberté parlementaire ;

2° D'une instruction sans préjugés, sans scolastique, sans routine.

Nos forces, toutes matérielles, sont, pour ainsi dire, inarticulées. Elles entretiennent en nous des illusions qu'elles semblent justifier, et qu'en réalité elles trahissent. Elles sont un piège tendu à notre amour-propre national.

Comprenons donc que si la France a eu 89 et 92, c'est que 89 et 9 2 avaient été précédés par cinquante ans d'agitation intellectuelle, d'émancipation philosophique et de progrès social, qui avaient emporté le génie français bien au-delà de ses anciennes limites.

Au lendemain d'un 1814, pouvions-nous espérer un 1792? et si ce 1792 devait être tenté, pouvions-nous en espérer le succès ?

Sans être fataliste, on est forcé de reconnaître qu'il y a des lois dans la nature, que rien n'arrive sans cause, et que certaines causes produisent des conséquences bien difficiles à détourner.

S'il n'en était pas ainsi, il n'y aurait pas de science.

Or, dix-huit ans de lourde et obtuse tyrannie, c'est une terrible «ause, et les effets n'en sont peut-être pas encore tous épuisés.

Nous espérons que la France redeviendra la première nation du monde. Mais nous ne pouvons pas oublier que la France, comme toutes les autres nations, est soumise aux forces naturelles, et qu'elle dépend des lois qui gouvernent le vaste univers.

28 janvier 1871.

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