LE MANQUE D HOMMES
On se plaint du manque d'hommes. L'Empire s'en plaignait. La République s'en plaint.
Ces plaintes ne sont pas sincères.
La vérité est qu'on ne veut pas d'hommes nouveaux. On veut un monsieur qui soit déjà connu, mais on ne veut pas lui donner les moyens de se faire connaître. Or,
généralement, dans les conditions actuelles du succès, il aura dû, pour arriver, perdre de son originalité et de sa valeur, entrer dans une coterie, s'encadrer dans un des petits milieux frelatés de la société, française. Les gens arrivés, chez nous, sont des gens qui ne sont plus que la moitié d'eux-mêmes.
On n'arrive, en France, que par une déperdition de forces graduelle. Un homme arrivé, dans ces conditions, est un homme usé.
Mais pourquoi ne veut-on pas d'hommes nouveaux? Parce qu'on ne sait pas les choisir.
Choisir les hommes, discerner les capacités, est précisément une des parties de l'homme d'État qui manque le plus à nos hommes d'État.
Les grands politiques ont presque tous eu, sous ce rapport, un tact sûr. Ils ont fait des trouvailles merveilleuses. Ne pas savoir discerner les hommes dans le tas es une immense faiblesse, un aveu d'incapacité.
C'est aussi une preuve d'étroitesse d'esprit, de médiocrité native.
Choisir des hommes nouveaux, c'est rechercher le talent, l'aptitude ; c'est ne pas en être jaloux, c'est môme y être sensible; c'est être sûr de sa propre supériorité.
Comment les choses se passent-elles?
Chaque parti arrive à son tour au pouvoir, avec son personnel fait, au sortir de vacances plus ou moins longues (de quinze à dix-huit ans, en moyenne). Ce person-
nel représente une forme du passé, qu'un tour de roue fait succéder à une autre forme du passé. Il y en a ainsi trois ou quatre, et le jeu des révolutions en France peut se comparer à un dé qui reproduit éternellement, dans un hasard limité, les cinq ou six chiffres gravés sur ses faces. On est donc toujours sûr d'être gouverné par un vieux personnel, fût-il composé d'hommes relativement jeunes. Les hommes du jour ne disparaissent pas pour faire place à ceux de l'avenir, mais à ceux de la veille ou de l'avantveille.
Ces différentes coteries se renouvellent peu. Elles demandent à ceux qui y entrent la foi, ou l'apparence de la foi. Les plus sots peuvent en avoir en provision. Elles n'apprécient, en fait de talent, que cette rhétorique disciplinée qu'il faut à des porte- voix, non cette portée d'esprit, cette puissance d'observation et d'analyse qui fait les penseurs, qui renouvelle la politique, qui soutient les nations dans un progrès permanent.
19 décembre 1870.