‹ Les deux folies de Paris, juillet 1870- mars 1871Chapitre 32 sur 66 · LES DEUX POLIES DE PARIS · texte numérisé non relu

LES DEUX POLIES DE PARIS

thousiasme servile des rhéteurs, tels que Fontanes, comportait, après tout, quelque dignité. Le seul journaliste original, c'était l'Empereur lui-même , qui, d'un trait de plume, donnait la note définitive sur toutes choses, dispensant avec largesse l'éloge et le sarcasme. Le libéralisme naissant satisfit ses penchants généreux en se rejetant vers la critique littéraire.

L'heure de l'émancipation arriva sous un prince qui n'avait d'autre prestige que celui de la naissance et de l'esprit. C'est alors qu'on put appeler la presse le quatrième pouvoir de l'État. Elle étudia les questions d'une manière sérieuse, pour elles-mêmes, et non en vue d'une aveugle opposition. Elle fit la leçon aux rois, qui n'en profitèrent pas, il est vrai. Qui n'a déjà nommé les Débals, le National, le Globe, etc.? Il y avait un parfait accord, à ce moment, entre la tribune libérale et la presse libérale.

La presse, qui s'était efforcée d'empêcher toute réaction, accomplit une révolution nécessaire. 1830 fut pour elle l'apogée de sa légitime -influence. Elle avait, de son côté, le bon droit, le savoir et l'éclat du talent.

La monarchie de Juillet divisa les journaux en deux catégories : les partisans quand même du bouleversement, et les défenseurs patentés de l'admistration. La juste mesure, la libre recherche se perdirent dans ces querelles intéressées. On lutta, on n'étudia plus. La décadence se

trahit dans le fond, comme dans la forme. C'était le second Empire qui s'annonçait.

E n dcl i ors de ces deux catégories, n'oublions pas les grands novateurs du xixe siècle, qui, par la hardiesse de leurs vues et la puissance de leur dialectique, étonnaient le monde avant de l'ébranler.

La révolution de Février autorisa l'expression et, en quelque sortev l'application de ces théories. La presse fut impuissante à retrouver son équilibre. Les passions se déchaînèrent aussi violentes et aussi stériles qu'avant le 18 brumaire ou les lois de septembre.

Enfin Napoléon III vint, et, le premier en France, organisa la compression et la corruption. Journaliste sous Louis-Philippe, il fut, comme empereur, l'ennemi irréconciliable du journalisme. Il entreprit de l'écraser et de le déshonorer. Il eut, pour atteindre ce résultat, des ministres dignes de lui. Saint-Arnaud avait séduit et compromis la plus noble armée du monde; Magnan massacra les partisans attardés de la légalité; Morny créa une administration byzantine. Persigny, qui fut l'apôtre du bonapartisme, comme Troplong en devint le théoricien, organisa le système des avertissements et des suppressions arbitraires. Ce régime dura quinze ans (1852-1867), grande mortalis xvi spatium, dirait Tacite, laps de temps assez considérable, par malheur, pour décider de la destinée d'une nation. Aussi, quel abaissement dans la presse! L'histoire le

dira. Le nombre fut petit de ceux qui, comme Prévost- Paradol, semblaient tout dire, à l'occasion, grâce à un art suprême de laisser tout entendre. Le fanatisme religieux et politique, au contraire, que d'interprètes il posséda ! Mais ne rouvrons pas une plaie saignante.

En l'absence de tout contrôle du parlement et de la presse, les scandales de cour et de ville s'accumulèrent. Les Tuileries devinrent une sorte de Parc aux Cerfs, où les courtisanes et les ministres, qui les avaient recrutées, se coudoyaient sous les yeux d'un maître à la fois langoureux et sévère.

Ce sont précisémeut les scandales qu'un satirique, populaire et incisif, flagella avec tant d'énergie. Charles X avait eu son Courier, Louis-Philippe son Cormenin, Napoléon 111 eut son Rochefort. (Méritait-il un plus noble pamphlétaire?) M. Rochefort a dit ce que tout le monde savait, ce que tout le monde, par malheur, tolérait. Il obtint le prix de son audace intéressée : le Gouvernement lui donna une prison, Paris l'envoya au Corps législatif.

En somme, Napoléon III n'avait pas réussi à détruire la presse qui, de ses mains débiles, soulevait sa chape de plomb. Son but, avoué par ses amis, fut de laisser jusqu'à nouvel ordre flotter les rênes, afin que le noble coursier, emporté par son ardeur, fit une chute retentissante et se brisât les reins, au milieu des applaudissements frénétiques du monde officiel. Ce nouveau calcul fut trompé :

témoin la campagne électorale de 18G9. Mais le plébiscite, précédé et suivi des pompes de.la haute Cour, présageait une terrible répression.

Si nous négligeons la tourbe sans conscience dont la correspondance secrète nous a révélé les noms et le tarif, nous distinguerons parmi les journalistes :

1° Ceux qui sont nés journalistes, pour ainsi dire, et dont l'insuffisance éclateà tous les yeux. Pour eux point de démarcation entre la gaudriole et la politique. Leur seul tort est peut-être de ne pas s'en tenir aux faits divers. À la longue, ils auraient tué la presse d'une manière bien plus sûre que les Persigny, les Morny, etc.

2° Ceux qui ont des vues, parfois remarquables, mais incohérentes, et dont les perpétuelles contradictions font suspecter la bon ne foi. Tel est le cas du fameux publiciste, sénateur in petto de l'empire libéral, qui sans doute tenait sa promesse de livrer au public une idée par jour, mais qui n'a jamais coordonné ses pensées divergentes. La veille, partisan de la Paix et de la Liberté, il déchai* nait, le lendemain, la guerre funeste. Par une fatalité inconcevable, on acceptait ses erreurs, on dédaignait ses bons conseils. On le tenait à l'écart, et le prince s'emparait de ses disciples pour faire grand !

3o Ceux qui ont un système fortement conçu, mais exclusif, laissant de côté, par l'entraînement d'une logique fiévreuse, les faits rebelles à l'assimilation. Prou-

dhon fut leur chef. Nul plus que nous ne reconnaît la puissance de son génie.

4o Ceux qui, d'une manière moins éclatante mais plus désintéressée, classent les faits et les idées, en trouvent le lien, et forment ainsi un ensemble complet et précis.

Il n'est pas besoin de dire que nous tiendrions pour ces derniers, si nous avions constaté leur existence. En tout cas, se rapprocher de cet idéal est le plus grand mérite que Ton puisse ambitionner.

Quittons les sentiers battus jusqu'à ce moment. Ne croyons pas que le journalisme consiste, soit dans la poursuite effrénée dos faits curieux et imperceptibles, rarement authentiques, soit dans une polémique ardente, dont le plus grave défaut est de ne pouvoir être sincère, etc.

Ce qu'il nons faut, ce sont des penseurs, qui viennent, armés de toutes pièces, exposer sans détour, sans préoccupation de ligne politique à suivre, leurs doctrines ingénieuses et profondes. S'il convient que les entraves du despotisme tombent, il importe aussi de s'affranchir des préjugés d'un faux libéralisme La science n'arbore jamais de drapeau.

Le Times accueille les études de toutes sortes qui lui sont présentées. Les sots l'accusent de se contredire. Mais il ne se contredit pas plus que la bibliothèque de l'homme le plus consciencieux. En Franco, rien de pareil. On est réduit à louer les feuilles qui, ayant adopté une ligne

moyenne, font, à droite et à gauche, une place aux faits et aux idées dont on déplore l'existence, mais qu'on veut bien laisser modestement circuler.

La troisième et définitive République française doit favoriser cette presse nouvelle. Elle doit, par un haut sentiment de la dignité humaine, rejeter dans l'ombre ces feuilles dont les romans vulgaires ou les récits controuvés font perdre au peuple français ce qui lui a manqué au moment décisif, le sens de la réalité. Il est passé le temps où la presse n'était qu'une moderne variante du panera et cir censés des Césars romains.

15 octobre 1870.

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