‹ Les deux folies de Paris, juillet 1870- mars 1871Chapitre 33 sur 66 · LA RÉPUBLIQUE ET LA PRESSE · texte numérisé non relu

LA RÉPUBLIQUE ET LA PRESSE

L'Électeur libre a été fondé pour dire la vérité. Il la disait tous les huit jours quand il était hebdomadaire, et il n'est devenu bi-quotidien que pour la dire^deux fois par jour.

Ce programme paraît bien simple. Il est cependant des plus malaisés à remplir. Ceux qui veulent s'y tenir deviennent aussitôt comme la cible contre laquelle convergent de tous les points de l'horizon les accusations des

partis extrêmes, et d'un grand parti qui, sans être extrême lui-même, est toujours uni à l'un ou à l'autre des partis extrêmes, le parti des charlatans.

Ces accusations sont contradictoires, et pourtant on ne peut pas dire qu'elles se détruisent les unes par les autres; car tous ceux qui se tiennent, soit fanatisme, soit calcul, en dehors de la vérité peuvent être en désaccord sur tout le reste : ils sont toujours d'accord contre la vérité.

A cette difficulté aussi vieille que le genre humain, et déjà cruellement éprouvée à une époque où les journaux n'existaient pas encore par quelques penseurs, l'honneur de notre espèce, une difficulté toute contemporaine est venue s'ajouter, qui ne rend pas commode le métier de ceux qui se mêlent d'écrire sur les affaires publiques.

L'Empire, qui avait monté comme un décor d'opéra tout le système de l'État, avait grand soin que l'illusion d'optique ne fût jamais interrompue. Il tenait dans sa main la plupart des journaux, et, sans vouloir porter atteinte à ceux de nos confrères qui ont fait comme Siéyès dans ces temps difficiles, qui ont vécu, il les avait réduits à un mutisme qui, nous l'avouons, nous, né dans des temps déjà meilleurs, aurait lourdement pesé à notre caractère. Certains journaux, qui s'épanouissaient dans cette atmosphère, et qui lui ont dû quelques années de prospérité servile et de succès frelaté, se sont évertués, à cette époque déjà éloignée, à nourrir de fausses

apparences, à régaler de vaines illusions le public trop confiant.

Les rares hommes qui persistaient alors à vivre en citoyens, en hommes politiques, remarquaient que l'Empire avait tracé autour de la France un cordon anrô-sanitaire qui empêchait tout contact entre les masses populaires et les nations extérieures.

L'investissement que l'Allemagne nous impose aujourd'hui par la force, existait dès lors pour les intelligences françaises. L'opinion publique, mise sous un vaste séquestre, vivait d'une vie artificielle qu'elle prenait pour la vraie vie, dans une béate ignorance d'elle-même et des autres.

A ce régime malsain elle a contracté des maladies inévitables. Elle est devenue bornée, et ce qui est le trait de de toute nature bornée, susceptible à l'excès. Un rien l'exaspère. Ce ne sont que fureurs et exaltations, suivies d'abattements et de syncopes. C'est une opinion publique féminine.

La vérité toute nue lui fait mal aux yeux. Il faut qu'on la lui arrange, qu'on lui mette de la gaze. Elle ne supporte la vérité qu'à l'état de dilution. Il lui faut la vérité liomœopathique. Tout a ainsi été rapetissé à la mesure d'un épicuréïsme petit-bourgeois, qui a voulu que la vérité, que l'art, la morale, la politique, se fissent petits comme lui. Le monde, pensait-on, devait être fait pour notre agrément.

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